Comment le coronavirus va impacter l'urbanisme et les transports

Le long des étangs d'Ixelles, l'avenue Charles de Gaulle a été fermée au trafic automobile afin de permettre aux cyclistes et piétons de circuler en respectant la distanciation sociale. ©Kristof Vadino

La Région bruxelloise prévoit d’aménager un certain nombre de zones de rencontres afin de permettre aux piétons et aux cyclistes de circuler tout en respectant la distanciation sociale.

À Ixelles, le tronçon de l'avenue Charles de Gaulle qui longe les étangs est fermé à la circulation automobile depuis une semaine. L'objectif: permettre aux piétons, joggeurs et cyclistes de circuler en respectant les mesures de distanciation sociale. "Je recevais plein de mails me disant que la situation était insupportable autour des étangs. Plutôt que de prendre un arrêté pour interdire le jogging là-bas, on a décidé de faire un test en coupant l'une des artères, d'abord avec des barrières nadar et puis avec des bacs à fleurs, indique Christos Doulkeridis (Ecolo), bourgmestre d'Ixelles. Au départ, la police n'était pas enchantée, car elle craignait un appel d'air, mais pour l'instant c'est beaucoup mieux!"

À l'heure du covid-19, ce genre d'initiatives fleurit dans de nombreuses villes. Pour décrire ces aménagements temporaires réalisés à l'aide de mobilier léger, on parle généralement d'urbanisme tactique. Née aux États-Unis, cette méthode visait le plus souvent à alerter l'opinion publique sur l'emprise de la voiture sur l'espace public, en transformant par exemple une place de parking en espace piéton à l'aide d'un coup de peinture, d'un pot de fleurs ou de quelques chaises.

Architecte urbaniste et professeur à l'ULB, Benoît Moritz recense les différentes réponses urbanistiques apportées à la pandémie. "Parmi les exemples à l'étranger, il y a Berlin et Bogota qui ont mis en place des pistes cyclables temporaires sur des voiries automobiles. À New York et à Barcelone, ils ferment plutôt des portions de rue."

Rééquilibrer l'espace public

Et chez nous? La ministre bruxelloise de la Mobilité a opté pour ce qu'elle nomme le modèle viennois, à savoir la création de zones de rencontre dans lesquelles les piétons et les cyclistes ont la priorité sur les voitures limitées à 20km/h. Dans un courrier envoyé jeudi aux 19 communes, le gouvernement régional annonce qu'il soutiendra les adaptations temporaires de voiries et d'espaces publics qui permettent aux Bruxellois de circuler à pied et à vélo sans risque sanitaire. "Le signal donné aux gens est de rester chez eux. Mais ils doivent pouvoir aller à l'hôpital, faire leurs courses ou s'aérer en toute sécurité. Et pour cela il faut parfois des adaptations, créer de l'espace là où les gens se trouvent. Par exemple, si les trottoirs sont trop petits, la queue devant une boulangerie peut poser des problèmes de sécurité", explique Elke Van den Brandt (Groen).

Alors qu'on peut s'attendre à ce que les transports en commun ne retrouvent pas directement leur capacité normale lors du déconfinement, la Région réfléchit également à la façon d'accorder plus de place aux modes de transports individuels. Avec de nouvelles pistes cyclables temporaires ou définitives. La pandémie peut-elle être l'occasion d'accélérer des projets de mobilité douce? "La priorité est de gérer la crise et pas de l'utiliser pour faire passer d'autres projets", assure Elke Van den Brandt qui estime néanmoins que la crise du coronavirus démontre une fois de plus la nécessité de rééquilibrer l'espace public. "Je suis encore plus convaincue par notre plan Good Move qui doit permettre d'apaiser les quartiers en accordant plus de places aux piétons et aux cyclistes."

Les villes au temps du choléra

Même s'il est encore trop tôt pour le dire, il n'est pas insensé de supposer que la crise du coronavirus impactera notre conception de la ville. "L'histoire de l'urbanisme est liée à la lutte contre les épidémies, rappelle Benoît Moritz. L'urbanisme émerge comme discipline scientifique au XIXe siècle et les premiers traités justifient les prises de position par rapport à des considérations hygiénistes."

"Comme au XIXe siècle, l'idée de gagner de l'espace public pour permettre la distanciation sociale émerge un peu partout. On ne va plus élargir les rues donc cela passe par la suppression d'espaces accordés à la voiture."
Benoît Moritz
Architecte urbaniste et professeur à l'ULB

L'architecte urbaniste bruxellois cite en exemple les pandémies de choléra de 1832 et 1854. "Même si le choléra se transmet en réalité par l'eau, les mouvements hygiénistes pensaient qu'il y avait une corrélation entre la propagation du virus et la densité ainsi que la salubrité de l'habitat. "Cela se concrétise à l'époque par le Paris d’Haussmann. On a refait la ville dans la ville en détruisant les quartiers insalubres. Et en réalisant des percées dans le tissu urbain, notamment en créant des places conçues comme des réservoirs d’air pur. À Barcelone, toujours dans l'idée d'aérer, la ville a été étendue vers l'extérieur avec des rues très larges, parfois jusqu'à 60 mètres, ce qui donne un contraste très marqué entre l'Eixample et la vieille ville."

L'apparition des antibiotiques et des vaccins a mis un terme à la conception des villes sous l'angle hygiéniste. Mais aux yeux de Benoît Moritz, tout ce qui est en lien avec la santé doit être pris en compte dans l'aménagement d'une ville. "Comme au XIXe siècle, l'idée de gagner de l'espace public pour permettre la distanciation sociale émerge un peu partout. On ne va plus élargir les rues donc cela passe par la suppression d'espaces accordés à la voiture. Mais sur le long terme, il faut également repenser le logement et la nature en ville. À Bruxelles, on parle beaucoup des pistes cyclables et on a trouvé des solutions pour les sans-abri. Mais on parle très peu des mal-logés alors qu'on recense plus de 43.000 ménages en attente d'un logement social à Bruxelles. Où sont les cités-jardins du XXIe siècle?", interroge Benoît Moritz.

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