analyse

Comment payer la facture de la crise?

Il est trop tôt pour en connaître le montant final, mais on sait déjà que la note laissée par le coronavirus sera très salée pour l’économie et les finances publiques belges. Quelles sont les options pour renflouer les caisses?

Comment payer la facture de la crise? On ne voudrait pas casser (un peu plus) l’ambiance, mais la question est dans l’air, alors que les mesures d’aide se multiplient et que les demandes d’assistance affluent vers l’autorité publique.

La Banque nationale (BNB) et le Bureau fédéral du Plan ont un premier chiffrage. En postulant un confinement de sept semaines, ils estiment que le produit intérieur brut (PIB) belge, soit la richesse créée, pourrait se contracter de 8% en 2020, avant une reprise relativement rapide en 2021 (+8,6%). En euros, cela donne une perte de PIB de "près de 30 milliards d’euros à fin juin 2020, 45 milliards à fin décembre et près de 60 milliards à fin 2021". Bam.

60 milliards €
L'impact sur le produit intérieur brut d'ici fin 2021
Par rapport à un scénario sans crise, la perte cumulée de PIB se chiffrerait à près de 60 milliards € à fin 2021, selon la BNB et le Bureau du Plan.

Les experts ajoutent que "l’impact attendu sur les finances publiques est à la mesure du choc": un déficit d’au moins 7,5% du PIB (soit plus de 30 milliards d’euros) et une dette autour de 115% fin 2020, alors qu’on était juste sous les 100% avant la crise. Bim.

Ce n’est là qu’un scénario. La note finale dépendra de la durée de la crise et de la capacité de l’économie à se redresser ensuite. "On ne sait pas encore à combien s’élèvera la facture, mais on sait déjà qu’elle sera très élevée", résume Eric Dor, de l’IESEG School of Management (Lille).

Comment va-t-on régler cette note? Voici les options avancées par les économistes que nous avons interrogés.

1. Dépenser mais pas trop

En matière de maîtrise des finances publiques, c’est la mesure zéro, celle qui vient en amont des autres. Avant de songer à régler la facture, commençons par la contenir dans la mesure du possible. "Il ne faut pas ouvrir aveuglément le robinet de la dépense publique", avance Geert Noels (Econopolis). "Des dépenses s’imposent, d’autres pas. La crise rend opportuniste, des entreprises présentent aujourd’hui à l’État une facture qu’elles n’auraient pas osé lui présenter avant la crise, je pense à Brussels Airlines par exemple."

"Il ne faut pas ouvrir aveuglément le robinet de la dépense publique."
Geert Noels

Mais a-t-on d’autres choix, aujourd’hui, que d’ouvrir le robinet en grand? "Il faut arrêter de dire en boucle qu’on n’a pas le choix. C’est fataliste, facile et démagogique. Ce n’est pas responsable vis-à-vis des générations futures. Oui, on peut faire des choix et utiliser l’argent public avec discernement. Cela demande du courage politique."

2. Relancer l’économie

On nous l’a beaucoup dit: la mesure budgétaire la plus efficace, c’est de relancer l’économie. Des entreprises qui tournent, c’est à la fois moins de dépenses (de chômage temporaire par exemple) et plus de recettes fiscales pour l’État. Il ne s’agit pas de relancer trop tôt (c’est toute la délicate question du déconfinement) mais pas trop tard non plus.

"Pour sortir de la crise, il faut deux éléments", estime Jean Hindriks (UCLouvain, Itinera). "Le premier, c’est l’émission de dettes publiques pour apporter de la liquidité." On y vient, c’est notre point suivant. "Mais il ne suffit pas de relancer la demande. Mettre de l’essence dans le réservoir c’est bien, encore faut-il que le moteur tourne. Il faut donc aussi relancer l’offre, la production, notamment en prêtant plus d’attention au maillon faible que sont les chaînes d’approvisionnement. On manque de biens essentiels, simplement parce qu’elles sont rompues."

Jean Hindriks plaide avec insistance "pour une politique industrielle européenne, face au bloc asiatique dont on est devenu trop dépendant. On le voit aujourd’hui avec le matériel médical et les médicaments, essentiellement produits en Chine, mais c’est vrai aussi dans de nombreux autres domaines. Il faut un plan, cohérent et commun, de relocalisation des activités économiques stratégiques en Europe".

3. Créer de la dette

Pour Bruno Colmant (ULB, UCLouvain), "la seule voie possible pour financer le coût de cette crise, c’est la monétisation: l’émission de dette par les États et rachetée par la Banque centrale européenne (BCE), qui la détiendra très longtemps, pour ne pas dire à perpétuité. L’État belge pourrait ainsi émettre un grand emprunt corona, assorti d’un avantage fiscal (précompte réduit à 15% par exemple), et récolter 10 milliards d’euros, voire plus".

"La réponse est monétaire", approuve Eric Dor. "La BCE va racheter massivement des obligations publiques pour soutenir les pays dans leurs efforts de retour à la normale. Pourront-ils un jour se défaire de cette dette? Je crois plutôt que cette dette va rester coincée très longtemps dans leur bilan. Le parapluie monétaire n’est pas près de se refermer."

"Dans une économie en détresse, il ne faut surtout pas faire peur aux gens."
Bruno Colmant

Mais est-ce soutenable de s’endetter plein pot? Oui, répond Étienne de Callataÿ (UCLouvain, UNamur). "Le vieux logiciel, qui veut que la dette publique induise des charges d’intérêt et fasse monter les taux d’intérêt comme les prix, ce vieux logiciel a été contredit par ce qu’on a observé ces dix dernières années. Il y aurait donc de bonnes raisons de laisser aller les vannes budgétaires. Mais cela reste une source de fragilité car cela marche aussi longtemps que les marchés financiers y croient. S’ils prennent peur un jour, l’activité économique s’en trouvera gelée."

Évidemment, s’endetter revient à transférer la facture aux générations suivantes. C’est pour votre pomme, les enfants, débrouillez-vous! "Oui, mais quelle est l’alternative?", demande Étienne de Callataÿ. "Pour une fois, ce n’est pas de l’égoïsme de la part de la génération actuelle. C’est un choc conjoncturel majeur qui implique de dépenser plus pour s’en remettre."

©REUTERS

4. Restructurer la dette

"Quand une banque centrale prête à l’État à qui elle appartient, l’État se prête en fait à lui-même", explique Étienne de Callataÿ. "La créance et la dette se compensent, elles peuvent donc s’annuler. On peut donc imaginer que la dette contractée par les États pour lutter contre les effets du coronavirus soit passée au bleu."

©Photo News

"L’histoire montre qu’il a régulièrement fallu remettre les compteurs à zéro et effacer les dettes", ajoute Eric Dor. Il rappelle que les dettes liées au coronavirus pourraient aussi être mutualisées. C’est tout l’enjeu des "coronabonds" âprement discutés entre États européens.

"L’émission commune de dettes, chère à l’Italie ou à la France, permettrait de financer un surplus de dettes qui n’est pas dû à une mauvaise gestion des finances publiques de tel ou tel pays, mais au coronavirus", pointe Eric Dor. "Cela n’a rien à voir avec ce point moral cher aux Allemands et qui veut que la discipline budgétaire soit récompensée par des taux d’intérêt plus bas. Les coronabonds permettraient à chacun d’être sur le même pied pour se remettre de cette crise. Cela se justifie, non seulement au nom de la solidarité, mais aussi au nom d’un intérêt économique objectif à long terme: si l’Allemagne ne vend plus ses produits à l’Italie, qu’aura-t-elle gagné au juste?"

5. Un impôt de crise?

Pour renflouer les caisses de l’État, il y a aussi la piste de l’impôt. Ce n’est pas l’option favorite des économistes sondés, loin de là. "La voie fiscale n’est pas la bonne", tranche Bruno Colmant. "Dans une économie en détresse, il ne faut surtout pas faire peur aux gens avec je ne sais quelle taxe nouvelle ou augmentée."

Recalée, l’option fiscale? Pas si vite. Il y a cette piste avancée par Eric Dor, partant d’un constat que nous faisons tous. "Selon leur secteur d’activité, des gens ont gardé 100% de leur salaire, d’autres pas. Les premiers épargnent de manière forcée, puisque les occasions de consommer sont rares avec le confinement, les seconds ne le peuvent pas. Ce n’est pas lié au mérite des uns et des autres, c’est arbitraire. Le cuisinier d’un restaurant ne peut plus travailler, l’employé de banque oui. Est-ce normal? La solidarité devrait jouer."

"Un impôt de crise, exceptionnel et temporaire, serait légitime."
Eric Dor

Eric Dor propose donc "un impôt de crise, exceptionnel et temporaire, qui tienne compte évidemment du revenu disponible, appliqué à ceux qui perçoivent toujours leur plein salaire. Ce serait légitime et cela permettrait aussi à l’État de ne pas devoir tout supporter seul".

Jean Hindriks pense comme lui. "Des gens sont touchés par la crise, d’autres pas. Il faudra une solidarité entre les deux par un mécanisme de redistribution. Il y a de grandes inégalités face à la crise, il faudra en tenir compte dans l’effort de remboursement."

6. L'austérité ensuite?

Il y a ce qui rentre et ce qui sort des caisses de l’État. Peut-on envisager de couper dans les dépenses publiques? Si Geert Noels estime qu’il y a toujours des choix à faire de ce côté-là aussi, même en temps de crise, d’autres estiment que l’heure n’est pas à l’austérité.

L’Allemagne a pourtant annoncé qu’après la crise, un retour à la rigueur s’imposerait pour remettre ses finances à l’équilibre. "Cela ne me paraît pas très raisonnable d’imaginer la même chose pour d’autres pays, comme l’Italie, car cela ne ferait qu’aggraver la crise", estime Eric Dor. "C’est ce qu’on a fait avec la Grèce après la crise de l’euro et cela n’a fait qu’enfoncer davantage encore le pays. Socialement, ce serait très difficile à faire passer dans des pays comme la France, la Belgique, etc."

"Ne serait-il pas logique que nous partions tous à la retraite deux mois plus tard?"
Étienne de Callataÿ

Etienne de Callataÿ a tout de même une suggestion. "C’est peut-être inaudible aujourd’hui, mais réfléchissons à ceci. Notre économie aura été à l’arrêt pendant deux mois, ne serait-il pas logique que nous partions tous à la retraite deux mois plus tard, au titre d’effort collectif et solidaire face au choc majeur subi? Faire un effort, cela peut aussi être offrir du temps à la collectivité."

Tout savoir sur le coronavirus Covid-19

La pandémie de coronavirus Covid-19 frappe de plein fouet la vie quotidienne des Belges et l'économie. Quel est l'impact du virus sur votre santé et sur votre portefeuille? Les dernières informations et les analyses dans notre dossier. 

Par thématique:

Lire également

Publicité
Publicité