carte blanche

Covid et digitalisation: méfions-nous des apparences

Senior economist ING Belgique.

La partie la plus visible de l’iceberg de la digitalisation au temps du Covid c'est le trio e-working, e-learning, e-shopping. Mais il y a aussi la partie immergée de l'iceberg, beaucoup moins médiatique...

Lors de la présentation des résultats de Microsoft au premier trimestre, Satya Nadella, l’actuel CEO, a déclaré que Microsoft avait vu "deux années de digitalisation en deux mois" suite à la crise du Covid. Une aubaine pour Microsoft qui a de facto montré des résultats records au premier semestre, largement récompensés en bourse. En disant cela, Nadella visait surtout la montée en puissance du télétravail  et de l’utilisation de ses propres solutions Cloud. D’autres CEO de "big tech" peuvent se targuer de résultats records, notamment dans l’e-commerce, qui a bénéficié de l’impossibilité de se rendre en magasin: le temps d’un confinement, même les habitudes d’achats de la génération du "papy-boom" a pris des allures de "millenials".

Julien Manceaux.

Pourtant, se cachent derrière ces évidences des réalités très contrastées: tout le monde n’est pas Microsoft et, après ces quelques mois, il semble que les gagnants soient peu nombreux. Et pour cause: ces gains ne reposent pas sur de nouvelles technologies. Lorsque Nadella parle d’accélération, ce sont essentiellement de solutions existantes qu’il s’agit, solutions dont les quelques propriétaires – bien identifiés - ont donc pu tirer un large profit. On parle ici de la partie la plus visible de l’iceberg de la digitalisation au temps du Covid: le trio e-working, e-learning, e-shopping. Non seulement ces trois tendances ne reposent sur aucune technologie nouvelle, mais en plus elles n’auront pas permis de compenser les pertes subies par ailleurs: le commerce, l’emploi et l’éducation se sont au total contractés pendant l’épidémie malgré leur poussée.

"Nouvelle normalité"

Peu d’entreprises échappent à la règle. Certes, les entreprises les plus avancées en termes de digitalisation ont pu absorber le choc mieux que les autres, et ce y compris dans les secteurs les plus touchés par la crise. Ceux-ci ont certes une moindre intensité digitale (ils sont moins utilisateurs de certaines technologies) de par la nature même de leur activité (évènementiel, horeca, culture, tourisme sont des activités où la valeur est en grande partie générée par des contacts humains). Toutefois, il y a dans chacun de ces secteurs des entreprises plus digitales que d’autres qui sont parvenues à mieux limiter la casse. Ainsi de l’action Booking qui était au 15 septembre 9 5% au-dessus de son niveau d’avant-crise, contre 5% en-dessous pour Hilton Inc.

Il n’est pas certain que la crise va amener une accélération forte, sans même parler d’un monde nouveau en termes de digitalisation.

Ces trois phénomènes sont les plus visibles. Leur ampleur, certes très importante pendant la crise, est d’ailleurs sans doute appelée à se réduire à l’avenir, pour atteindre une "nouvelle normalité". Les transactions en ligne étaient par exemple environ 50% supérieures à leur niveau du début 2020 au sommet de la crise, ce chiffre n’était plus que de 20% à la mi-juin et 7% à la mi-août. De plus, il reste à savoir si ces poussées auront rendu les entreprises plus efficaces pour générer de la valeur… ce n’est pas garanti.

En effet, au-delà de ces phénomènes, il faut souligner que la digitalisation comprend bien d’autres aspects qui, bien que moins médiatiques, sont la partie immergée de l’iceberg de la digitalisation... Pour la plupart des entreprises, ce sont des processus "back-end" (par opposition aux processus qui impliquent un contact avec le client), comme l’automatisation des facturations, des processus d’achats, de la gestion des stocks ou la connexion de ceux-ci avec les fournisseurs. Pour les plus avancés, cela implique d’explorer les atouts de l’intelligence artificielle.

L'heure est à la consolidation

Ces automatisations nécessitent des transformations coûteuses… qui ne sont pas favorisées par la situation de trésorerie défavorable provoquée par l’épidémie: la plupart des entreprises reportent en effet leurs investissements "non essentiels". Ainsi, les transformations digitales d’autres pans de l’activité d’une entreprise pourraient être diminuées à cause des investissements déviés par le télétravail et l’e-commerce pendant la crise, sans que ceux-ci n’augmentent nécessairement l’efficacité de l’entreprise à créer de la valeur à moyen terme. La crise et les choix drastiques qu’elle impose aux entreprises, repose donc en fait souvent la question de la priorité stratégique de la digitalisation: après les avancées réalisées dans l’urgence, l’heure est à la consolidation.

Finalement, pour ceux qui définissent (ou tirent profit de) la digitalisation comme une augmentation du shopping, des cours et du travail en ligne, la crise du Covid aura sans doute été une poussée d’intensité digitale.

Pour ceux qui considèrent la définition plus large du phénomène, il n’est pas certain que la crise va amener une accélération forte, sans même parler d’un monde nouveau en termes de digitalisation, à court terme ou même après la découverte d’un vaccin. Comme elle ne consommera pas moins de ressources qu’avant le choc, la transformation prendra plus de temps, tout le temps qui sera nécessaire pour digérer les nouvelles habitudes et peut-être – enfin – créer de nouvelles solutions pour nos habitudes en mutation.

Julien Manceaux
Senior Economist ING

Lire également