analyse

Dans les maisons de repos, "le tsunami est en train de démarrer"

Un tsunami de contaminations menace-t-il les maisons de repos? Le secteur est particulièrement inquiet. ©AFP

Résidents contaminés, pénurie de matériel, absence de personnel... Les problèmes sont légion dans les maisons de retraite en Belgique. Face aux réponses tardives des autorités, le secteur élève parfois la débrouille au rang d'art.

Des brancardiers de la Défense prêtent main-forte depuis mardi au personnel d'une maison de repos jettoise, dépassée par l'épidémie de Covid-19. Vendredi, d'autres militaires se rendront dans un home de Lustin, en province de Namur, afin de soulager des soignants sur les rotules.

La situation est-elle en train de déraper dans les maisons de retraite? "Elle est très inquiétante, mais elle reste pour l'instant globalement sous contrôle", nuance Vincent Fredericq, le secrétaire général de Femarbel, une importante fédération de maisons de repos à Bruxelles et en Wallonie. "Dans certains établissements, où de nombreux cas ont été détectés, il faut toutefois admettre qu'elle devient critique", ajoute-t-il.

"Les maisons de repos sont des bombes sanitaires à retardement."
Christophe Happe
Directeur général de l'Unessa

À l'Unessa, qui fédère 900 structures dans la capitale et au sud du pays, le discours est nettement plus alarmiste. "Les maisons de repos sont des bombes sanitaires à retardement. Nous les amorçons en ce moment même", lance son directeur général, Christophe Happe. Pas de doute le secteur est inquiet et c'est un euphémisme...

Que disent les chiffres?

Pour tenter d'objectiver la situation, quelques données chiffrées ne seraient pas superflues, notamment concernant les décès observés dans les maisons de repos. Malheureusement, impossible d'obtenir quoi que ce soit de global ce mercredi auprès de l'institut scientifique, Sciensano. Chargé de suivre l’évolution de l’épidémie de Covid-19 et d'évaluer ses conséquences sur la santé de la population belge, il nous assure ne pas disposer "pour l'instant" de ces chiffres.

Étonnant, d'autant plus que chaque maison de repos bruxelloise est, par exemple, tenue de remplir quotidiennement un formulaire fourni par Sciensano dans le cadre du suivi de l'épidémie. Outre des questions sur les contaminations de membres du personnel et de résidents, les responsables des établissements doivent communiquer les éventuels décès, qu'ils soient ou non liés au coronavirus. 

155
décès
Au moins 155 décès dans les maisons de repos à Bruxelles sont liés avec certitude au Covid-19.

À Bruxelles toujours, au moins 155 décès en maison de repos sont en tout cas liés avec certitude au Covid-19, tandis que 201 autres le sont probablement, a précisé le ministre régional de la Santé, Alain Maron, au Parlement.

"Il faut être alarmiste. Le tsunami est en train de démarrer dans les maisons de repos", assène le docteur Jean-François Moreau, président de l'association francophone des médecins coordinateurs et conseillers en MRS (Aframeco). "Peu de choses sont capables de l'arrêter. Le seul moyen de se prémunir, ce sont les moyens de protection individuelle", insiste ce praticien.

Dépistage

Or, sur le terrain, le manque de matériel reste critique. Masques adéquats et blouses de protection sont toujours des denrées rares. Dans de nombreuses résidences, l'improvisation devient la norme. "On met une deuxième tenue de travail, on réutilise des blouses après les avoir nettoyées à 60°, on se frotte les pieds sur des torchons imbibés de désinfectants... Ça fait le jeu, mais ça reste de l'impro", commente Vincent Fredericq.

À côté de cela, les tests de dépistage, réclamés à cor et à cris par le secteur, se font attendre. "Les fédérations ont envoyé une lettre à la ministre De Block le 16 mars pour insister sur les problèmes de matériel et de tests, on a reçu une réponse dix jours après... On va seulement commencer à tester le personnel maintenant", dénonce-t-il.

La multiplication prévue des dépistages dans les maisons de repos, annoncée ce jour par les huit ministres de la Santé publique de notre pays, ne semble pas à même de rassurer les acteurs de terrain. 

"On doit agir de notre propre initiative, sinon on est en retard."
Isabelle Saint Guilain
Directrice des exploitations du groupe Emera en Belgique

"La mise en oeuvre des mesures annoncées par le Fédéral et les Régions prend tellement de temps", estime Isabelle Saint Guilain, directrice des exploitations du groupe Emera en Belgique. Dans ses quatre résidences bruxelloises, les tests précédemment promis ne sont d'ailleurs pas encore arrivés. "On a pu en obtenir grâce à notre médecin coordinateur. On doit agir de notre propre initiative, sinon on est en retard", illustre-t-elle.

Au-delà du fait que le nombre de tests annoncés ne sera pas suffisant et qu'ils n'arriveront peut-être pas assez vite, certains s'interrogent sur leur utilité à ce stade. "Mon sentiment, c'est qu'il est déjà trop tard. Tant qu'il n'y a que quelques cas, on peut miser sur une stratégie de dépistage généralisée. Mais une fois qu'on a déjà plus de cinq personnes contaminées dans une maison de repos, ça n'a plus vraiment de sens", pointe le docteur Iliass Tigra, médecin coordinateur dans deux maisons de repos et de soins. À l'instar de son confrère, Jean-François Moreau, il insiste plutôt sur l'importance de disposer de suffisamment de matériel de protection.

Pénurie de personnel

Tout savoir sur le coronavirus Covid-19

La pandémie de coronavirus Covid-19 frappe de plein fouet la vie quotidienne des Belges et l'économie. Quel est l'impact du virus sur votre santé et sur votre portefeuille? Les dernières informations et les analyses dans notre dossier. 

Par thématique:

Du côté de l'Unessa, on soulève un autre problème lié au dépistage: "Quelles mesures devront être prises pour du personnel déclaré positif, mais asymptomatique?" Dans certains établissements, un pourcentage élevé de collaborateurs risque de ne plus pouvoir assurer la prise en charge des résidents, craint cette fédération.

Si la Défense est prête à mettre d'autres de ses effectifs à disposition, rien ne garantit qu'elle pourrait répondre à une explosion des demandes. Vers qui se tourneront alors ces structures? Des recours à des volontaires ne sont pas totalement exclus. La situation est pour l'instant sous contrôle, pour combien de temps encore? 

Lire également

Publicité
Publicité