De cette crise pourra sortir le meilleur comme le pire

De nouvelles technologies, comme les drones, permettent aux autorités de contrôler le respect des consignes avec l’acceptation de la population. ©REUTERS

Ce petit virus nous aura montré deux choses. D’un côté, il est possible de transformer, à court terme, nos comportements de production comme de consommation, sous les injonctions des pouvoirs publics. D’un autre côté, les autorités apprivoisent et mobilisent de nouvelles techniques de contrôle pour assurer le suivi des consignes avec l’acceptation de la population.

Par Sébastien Brunet, Catherine Fallon et Pierre Ozer, professeurs à l'ULiège

Ah si le coronavirus pouvait être le fruit de nos "activités normales" comme la pollution ou les accidents de la route… On en mourrait et puis basta!

Cela fait déjà quelques années que l’on sent bien que quelque chose ne va pas, ne va plus…

La crise environnementale dramatique qui est déjà à l’œuvre avec pour conséquence la sixième extinction de masse, le changement climatique s’accélérant partout et transformant nos écosystèmes, la montée des inégalités dans le monde qui porte en elles instabilité sociale et politique, le burn-out tant professionnel que privé devenu presque une marque de fabrique des humains contemporains, la crise migratoire avec le cynisme européen face aux enfants perdus de Syrie et d’ailleurs, la résurgence d’une extrême droite décomplexée et liberticide, des services publics comme la justice et la sécurité sociale sommés de faire toujours plus avec toujours moins, la mise sous tension de notre système de démocratie représentative avec un fossé de plus en plus grand entre politique et citoyen.nes...

Non décidément, quelque chose ne va plus… et pourtant, face à ces problèmes, nous n’avons pas considérablement (c’est le moins que l’on puisse dire) bousculé nos modes de vie pour prendre, collectivement et efficacement, à bras-le-corps ce qui ne va pas.

Comment dès lors expliquer cette mobilisation extraordinaire des États de la planète pour enrayer cette pandémie du coronavirus? Comment ce petit virus, d’origine naturelle contrôlée a-t-il pu briser en quelques semaines les tabous du néolibéralisme et de la mondialisation? Comment a-t-il pu réinvestir les autorités publiques dans leur rôle prédominant pour la conduite de nos collectifs?

Risques considérables mais acceptés socialement 

Depuis la révolution industrielle, nos sociétés se sont engagées dans une course folle d’accumulation capitaliste renforçant l’individualisme et détruisant nos communs en les monnayant. Le corollaire en aura été une exploitation grandissante des êtres humains et de la nature à l’échelle du globe. Grâce aux avancées technologiques, nous avons réussi à éradiquer la peste et le choléra, comme la tuberculose, la variole… Mais nos modes de vie auront aussi créé de nouveaux risques comme la pollution atmosphérique qui selon l’OMS tue dans le monde chaque année 1,3 million de personnes, les accidents de la route (1,3 million de morts et entre 20 et 50 millions de blessés - OMS) et l’obésité (2,8 millions de morts dans le monde – OMS)… pour ne prendre que quelques exemples significatifs. Mais ces dommages collatéraux, liés à notre mode de vie, sont objectivés par les statistiques et acceptés par notre mode de pensée. Comment? Par la magie du calcul de risque: oui, 600 Belges sont tués sur la route chaque année, mais nous avons apprivoisé le risque. Oui, nous augmentons fortement la morbidité liée à une alimentation trop riche, mais nous ne sommes pas prêts à renoncer à ces plaisirs. On pourrait réduire considérablement ces statistiques avec des mesures fortes, mais à quel prix en termes économiques, de mobilité ou encore d’infrastructure?

"Cette crise sanitaire nous aura montré qu’il est urgent de ralentir au risque de perdre le goût de l’essentiel."

Le coronavirus plus techniquement appelé SARS-CoV-2 (provoquant la maladie Covid-19) s’est invité à ce grand festin de la mondialisation. Cet invité que certains pensent être "surprise" ne l’est absolument pas. En effet, les réseaux de surveillance épidémiologique, tant au niveau national qu’international, analysent de façon continue les risques de pandémie et l’augmentation des impacts de telles épidémies dans un système d’échange globalisé qui rend plus vulnérable nos sociétés.

Un nouveau risque différent des précédents

Le SARS-CoV-2 n’est donc pas tout à fait un "invité surprise"… mais il déstabilise… bien plus que les millions de morts annuels cités plus haut et qui sont intégrés dans le fonctionnement "normal" de nos sociétés, économiquement acceptés et politiquement validés.

Deux éléments distinguent le coronavirus de nos risques "normaux": 

Le premier réside dans le fait que le coronavirus est là, tout simplement. C’est un nouveau danger pour la population humaine, mais qui ne résulte pas directement de nos activités qu’elles soient industrielles ou économiques. S’il pouvait être un effet pervers d’une activité spécifique, on trouverait des mécanismes soit de compensation comme les assurances ou la délocalisation d’activité (transfert du risque), soit de réduction de l’activité incriminée, soit encore d’évitement du risque par la suppression de l’activité en question. Mais la seule activité dont il dépend c’est le simple fait d’être en vie et de communiquer les uns avec les autres autrement que par écran interposé… C’est donc un risque naturel dont la prolifération est facilitée par nos échanges et la pression que l’être humain exerce sur son environnement.

Le second repose dans le fait que ce danger est encore chargé d’incertitude. Nous savons que c’est un virus qui prend appui sur l’être humain pour se reproduire et dont la prolifération est facilitée par nos échanges. Le SARS-CoV-2 n’est pas (encore) maîtrisé par nos systèmes experts: donnez-leur deux années et le vaccin sera développé et disponible dans tous les états qui pourront se le payer. Pendant cette période intermédiaire, la gestion de ce danger présente un certain nombre de zones d’ombre, d’incertitude qui rendent son appréhension scientifique difficile et sa gestion publique ardue

Mesures inédites et extraordinaires

Les autorités publiques, avec le soutien des scientifiques et de professionnels de la santé ont fait un choix (momentanément et à rebours de la tendance des décennies passées): d’un côté, soutenir la recherche contre le virus et de l’autre limiter sa prolifération et renforcer l’infrastructure hospitalière. Ces mesures prises actuellement par les autorités publiques sont inédites et extraordinaires par rapport au dogme de la libre circulation des biens et des personnes: elles ont été prises pour préserver, le temps de la vague pandémique, les infrastructures et nos modes de vie. En d’autres mots, face à l’incertain venu de nulle part, nous acceptons de prendre des mesures qui changent profondément nos habitudes et comportements le temps de transformer l’incertitude en risque. On change donc, mais pour une période limitée dans le temps… pour ensuite, vite "revenir à la normale" et donc sortir de crise.

Cependant, quand nous "reviendrons à la normale", nous n’aurons toujours pas réglé ces autres risques, bien plus considérables ceux-là résultant de la crise environnementale, migratoire et sociale qui rampe depuis trente ans dans les fondations de notre société.

L'urgence de ralentir

Ce petit virus nous aura montré deux choses. D’un côté, il est possible de transformer, à court terme, nos comportements de production comme de consommation, sous les injonctions des pouvoirs publics. D’un autre côté, les autorités apprivoisent et mobilisent de nouvelles techniques de contrôle pour assurer le suivi des consignes avec l’acceptation de la population: drones, analyses téléphoniques, bracelets électroniques (en Israël ou à Hong Kong).

Au moment de l’analyse post-crise, une approche optimiste pourrait mettre en évidence une autre manière de penser notre rapport aux autres (humains comme non-humains) et nos arbitrages entre intérêt individuel et bien commun. Une approche pessimiste soulignera l’accélération des techniques de contrôle légitimés à travers cette crise.

Cette crise sanitaire nous aura donc montré qu’il est urgent de ralentir au risque de perdre le goût de l’essentiel…

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