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analyse

Déconfinement: sortir de sa bulle, entre la joie et l'angoisse

Lorsque l'on sortira de la bulle du confinement, il faudra reconstruire à nouveau, et probablement autrement, nos habitudes. ©Photo News

Avec le déconfinement, une société entière va progressivement sortir de sa bulle. Un réveil en mode Belle au Bois dormant. Où le monde d’avant ne sera pas totalement oublié, mais où de nouveaux codes régiront nos comportements. Au moins pour un temps, il faudra s’adapter.

Le déconfinement s’organise. Et, à l’image de ces rescapés du Covid tirés de leur coma artificiel, le retour à la vie "normale" ne se fera pas sans mal. Pas uniquement pour les plus anxieux d’entre nous. Petits enfants, adolescents, télétravailleurs, chômeurs temporaires, indépendants à l’arrêt, tout le monde va devoir franchir à nouveau le pas de sa porte tôt le matin. Affronter le monde extérieur, la lumière, la foule, les bouchons, la course aux activités. Un monde extérieur où rôdera toujours la maladie, ce Covid pas encore éradiqué, et contre lequel aucun vaccin ne nous protège encore.

Dans quel état d’esprit se fera ce déconfinement? On pourrait le résumer par un cocktail émotionnel fait de bonheur de retrouver les proches et une vie sociale, assorti d’une (grosse) pincée d’anxiété face à la maladie, de découragement face au casse-tête qui attend les parents dont les enfants ne seront pas déconfinés, de perplexité face à un monde où les visages, en rue, dans les magasins, à l’école, au travail, seront masqués. De jugement parfois, face à des comportements issus du passé qui ne choquaient alors personne. Une plongée dans un nouveau monde. Un brin incertain et insécurisant. L’inconnu.

Il nous faudra rebondir, et nous ajuster face à une société qui ne sera vraisemblablement plus celle que l’on a connue avant le 16 mars. Une société où le port du masque sera, si pas obligatoire, fortement conseillé. Une société où la distanciation sociale restera la norme qui régira nos rapports aux autres. Au travail, à l’école, dans la rue. Pas éternellement, mais sans doute encore pour longtemps.

Pas tous logés à la même enseigne

"On a vécu quelque chose d'extraordinaire, quelque chose qu'on ne lit que dans les bouquins de science-fiction. Et quitter quelque chose de spécial pour retrouver l'ordinaire, le banal, pourrait rendre mélancoliques certains, adultes comme enfants", estime le pédopsychiatre Jean-Yves Hayez (UCLouvain). 

"Pour une bonne partie de la population, il y a une forte aspiration à revenir à une vie normale."
Vincent Yzerbyt
Professeur en psychologie sociale à l'UCLouvain

"Pour une bonne partie de la population, il y a malgré tout une forte aspiration à revenir à une vie normale, enchaîne Vincent Yserbyt, professeur de psychologie sociale à l’UCLouvain. Car ce confinement, il ne faut pas l’oublier, n’est pas confortable pour tout le monde. C’est difficile pour les personnes qui vivent dans des espaces confinés, les personnes sans emploi, les personnes isolées, les personnes dont les enfants ont une scolarité difficile ou sont en bas âge."

Face au confinement, comme au déconfinement, on comprend vite que nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne. Et que les sentiments seront aussi nombreux et différents qu’il y a de vécus variés. "Le changement qu’a imposé l’entrée en confinement ne s’est pas fait sans mal." Mais des habitudes se sont installées. "Et il est vrai que dans un certain nombre de familles les choses se sont peu à peu apaisées, poursuit Vincent Yzerbyt. D’autant qu’on voit que les efforts portent leurs fruits, sur le plan sanitaire. On a le sentiment d’avoir fait le bon choix."

Une nouvelle routine...

Chez beaucoup, une nouvelle routine s’est mise en place, faite de petits rituels immuables (promenade du soir, apéros virtuels, applaudissements de 20h…), seules échappatoires dans une liberté mise sous cloche. Certains ont aussi le sentiment d’avoir trouvé un confort dans une vie plus calme. C’est ce que pense notamment Cathy, professeur dans l’enseignement supérieur. "Je serai très contente de revoir la famille, les amis, les collègues. Que les enfants puissent à nouveau s’amuser avec leurs copains. Mais j’avoue que je n’ai pas du tout envie de recommencer le rythme effréné d’avant où le manque de temps est constant, où l’on court sans arrêt. Cette vie différente m’a fait prendre conscience du fait que tout était devenu… trop."

"Il y avait le monde d’avant. Et le monde a changé. Les gens ont instauré un nouveau rapport aux choses, ils ont redécouvert le plaisir de faire du pain, faire du sport, ou le télétravail, explique Alexandre Heeren, professeur en psychologie à l’UCLouvain, et chercheur qualifié FNRS. Repartir dans la routine d’avant, c’est les tirer d’un monde qu’ils se sont construit, et dans lequel ils se rendent compte qu’ils ne sont pas si mal. "

En sortant de cette bulle, il faudra reconstruire à nouveau, et probablement autrement.

En sortant de cette bulle, il faudra reconstruire à nouveau, et probablement autrement. "Car tout ce qui n’était pas agréable, les embouteillages par exemple, auxquels on s’était habitué, ces côtés négatifs du quotidien vont être exacerbés. Les gens vont traverser une crise existentielle."

... mais aussi des peurs et des angoisses

Mais ce nouveau monde provoque aussi des peurs, des angoisses, malgré l’impatience de retrouver une vie sociale. Manuela, étudiante en dernière année de régendat, nous résume en une phrase cette ambivalence: "Je suis hyper sociable. Mais même si je ne me sens pas bien en étant confinée à la maison, j’angoisse à l’idée  de me retrouver en terrasse avec un verre, ou dans les magasins. Comme si j’étais devenue agoraphobe. Je ne sais pas comment je vais gérer cela, c’est très anxiogène. Et je pense qu’il faudra se préparer psychologiquement."

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Sabine, dont le mari, traiteur, a vu son activité s’effondrer, nous parle aussi de ses craintes. Ses angoisses sur l’avenir professionnel de son mari et de son fils, actif dans l’événementiel et brutalement mis au chômage, et sur le retour à une vie déconfinée. "Cela me rend hyper anxieuse, nous confie-t-elle. J’ai peur de reprendre une vie normale. Ici où je vis, à la campagne, il est facile de ne pas rencontrer de gens. Mais quand il faudra s’aventurer plus loin… La foule me fait peur. Pas seulement pour moi, mais pour mon mari et mon fils. C’est très embêtant quand on est sociable, et que l’on travaille dans l’événement… Les risques de contamination seront toujours là, au-dessus de nos têtes."

Un retour progressif pour mieux vivre le déconfinement

Quand on se plonge dans la psychologie des comportements et des émotions, ces réactions tombent sous le sens. "Le cerveau de l’être humain dispose d’un système d’alerte qui réagit en cas de menace potentielle. Et il réagit souvent de manière très anticipative, cela crée des tensions musculaires, de l’anxiété, explique Alexandre Heeren. Au début du confinement, les émotions et l’anxiété ont déjà été activées. Les gens se sont retrouvés face à l’inconnu, l’incertitude. Ils se sont alors repliés dans leur bulle. Avec le déconfinement, ces sentiments vont être décuplés, on risque de se retrouver dans une cascade émotionnelle. Le climat très anxiogène créé par une société où tout le monde portera des masques en mode survie va faire que cela va valider l’impression de dangerosité du monde."

"Le climat très anxiogène créé par une société où tout le monde portera des masques en mode survie, va faire que cela va valider l’impression de dangerosité du monde."
Alexandre Heeren
Professeur en psychologie à l’UCLouvain, et chercheur qualifié FNRS

Que faire alors pour mieux vivre ce déconfinement? Nos psychologues constatent qu’un retour progressif, tel qu’il est envisagé par les autorités, est ce qui permettra le mieux de limiter les dégâts. "Les choses vont se faire progressivement. Et ce sera d’autant mieux pour la santé mentale", dit Alexandre Heeren. La routine est en effet synonyme de prévisibilité, et donc de certitudes. Bousculer trop brutalement la routine qui s’est installée relancerait l’incertitude, source d’angoisse.

Le rôle du politique

"Éviter l’incertitude, ce sera aussi un rôle essentiel que devra jouer le politique, estime encore Alexandre Heeren. C’est lui qui peut jouer le rôle d’anxiolytique, en étant clair sur les perspectives. "Sur les perspectives et sur les attentes en termes de comportements liés aux risques sanitaires. Car la crainte de retourner dans la rue, et attraper le virus, en fait paniquer plus d'un. On le voit notamment dans la question du retour à l’école des enfants, des peurs formulées par les enseignants, des tergiversations sur les normes à instaurer pour limiter au maximum une relance de la propagation du virus. "On ressent très fort l’angoisse des gens, la suspicion dans les magasins, les gens qui s’écartent dès qu’on se rapproche un peu, dit Manuela. Et je crains qu’avec le déconfinement, cela ne dure, et que les gens deviennent même plus agressifs."

Pour Vincent Yzerbyt, le pouvoir politique jouera dans ce cadre un rôle crucial. Selon lui, la cacophonie sera la meilleure façon d’assurer la désolidarisation au sein de la population. "Il faut une clarté absolue sur les comportements qu’il s’agira d’adopter. Le citoyen sera prêt, pour autant que les signaux soient clairs. Et que l’on promeuve les comportements positifs, plutôt que d’être dans la sanction et la répression, estime le psychologue. Oui, il y aura peut-être des comportements inappropriés, mais la majorité va dans le bon sens. Et ce sont ces comportements-là qu’il faut montrer du doigt.

Et pour les plus angoissés? "Il y a en effet une population plus à risque, où l'anxiété s'est accentuée encore avec la crise. Les personnes en épuisement professionnel, les dépressifs, les personnes souffrantes de TOC, les hypocondriaques. Pour eux aussi, il faudra y aller progressivement, et les accompagner", estime Alexandre Heeren. Qui rappelle au passage que des lignes d'appel spécialisées en soutien psychologique * existent. "Qu'ils n'hésitent pas!"

*Numéro vert d'aide psychosociale du SPF santé publique: 0800/14689

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