carte blanche

Des gagnants... et forcément des perdants

Professeur de Finances publiques à l'Université de Mons

Jusqu’où les États peuvent-ils s’endetter? En l’absence de réponse scientifique à cette question et devant la gravité de la crise, un consensus semble émerger pour considérer qu’il n’y a, en fait, pas de limite à leur endettement. Il existe pourtant au moins deux limites de fait...

Alors que, sur toute sa durée, le XXe siècle a connu deux crises économiques majeures, le XXIe en a déjà aussi connues deux en seulement 20 ans. Cette accélération incite à examiner trois points particuliers: la réaction des autorités économiques, les limites de leur intervention et, enfin, une première identification des "gagnants" et des "perdants".

Giuseppe Pagano

Professeur de politique économique à l’Université de Mons

Les deux crises du XXIe siècle ont suscité, de la part des autorités économiques, des réactions énergiques, sans précédent dans l’histoire. D’une part, les banques centrales ont adopté, avec une détermination spectaculaire, des politiques accommodantes. À la suite de Mario Draghi, la Banque Centrale européenne (BCE) a injecté des liquidités sur les marchés pour des montants qui varieront entre 80 et 15 milliards d’euros par mois. Parallèlement, elle a ramené ses taux directeurs à 0, et même à -0,5%.

Elle s’apprête aujourd’hui à renouveler l’opération de financement à concurrence de plus de 1.000 milliards d’euros. D’autre part, en 2008, les États sont intervenus massivement pour soutenir le système financier. En Belgique, selon la Cour des comptes, ce soutien a coûté 27,4 milliards d’euros. On s’apprête aujourd’hui à reproduire de tels efforts: le gouvernement a déjà annoncé l’octroi de garanties aux entreprises à hauteur de 50 milliards d’euros, alors que d’autres mesures nationales ou européennes viendront compléter l’arsenal. Bref, les autorités économiques ont – largement – fait leur part du travail.

Plaque d'impression des billets de 10 euros. ©BELGAIMAGE

Mais, précisément, il faut s’interroger sur les limites de ces interventions. L’incertitude concerne d’abord les États. Jusqu’où peuvent-ils s’endetter? En l’absence de réponse scientifique à cette question et devant la gravité de la crise, un consensus semble émerger pour considérer qu’il n’y a, en fait, pas de limite à leur endettement...! Cependant, il existe au moins deux limites de fait. La première est la disponibilité du marché: il faut trouver un prêteur disposé à vous fournir les fonds à un taux acceptable, ce qui, pour l’instant, ne semble pas faire problème. Mais il reste une seconde limite: le coût de la dette. L’endettement public belge est d’environ 100% du PIB. Donc, chaque fois que le taux moyen de cette dette augmente de 1 point en pour-cent, le coût budgétaire supplémentaire se monte à 1% du PIB, soit entre 4,7 à 5 milliards d’euros. Pour couvrir cette somme, il n’existe que deux possibilités: augmenter les impôts ou réduire les dépenses hors dette, dans un cas comme dans l’autre, ce sera au détriment des citoyens et des contribuables.

Le spectre de l’inflation

Quant à la BCE, pourra-t-elle maintenir indéfiniment sa politique actuelle? Sa première mission est de garantir la stabilité des prix, soit une inflation inférieure mais proche des 2%. Si l’inflation repassait au-dessus de ce seuil, il paraît probable que la pression serait très forte pour abandonner ou infléchir fondamentalement la politique actuelle. Ainsi, la limite "pratique" de l’endettement public, à terme, c’est un retour de l’inflation qui obligerait la BCE à faire monter les taux d’intérêt réels, ce qui, compte tenu du niveau élevé de l’endettement public, augmenterait rapidement le coût budgétaire de celui-ci.

Les deux crises décennales du XXIe siècle permettent aussi d’identifier, schématiquement, des gagnants et des perdants.

"L'action des États est aujourd’hui à peu près unanimement considérée comme indispensable, pour sauver l’économie et, par ricochet, les entreprises et même les marchés financiers."
Giuseppe Pagano
Professeur de politique économique à l’Université de Mons

Parmi les gagnants, il y a d’abord les banques centrales et, au sein de celles-ci, une vision "accommodante" de la politique monétaire, qui a clairement marqué des points. Mais ce sont les États qui apparaissent comme les principaux gagnants. Leur action est aujourd’hui à peu près unanimement considérée comme indispensable, pour sauver l’économie et, par ricochet, les entreprises et même les marchés financiers. Comment, alors, soutenir leur démantèlement lorsque, brièvement, la crise s’estompe? En particulier, les politiques de santé et de recherche apparaissent comme inattaquables, et devront être renforcées.

Quant aux perdants, on peut en identifier au moins trois.

D’une part, on s’éloigne, inévitablement de l’idée que le marché peut se réguler seul. Certes, le "système" peut être performant, mais il semble buter, à intervalles trop rapprochés, sur ses propres limites et n’a d’autre issue, alors, que de s’en remettre à l’intervention des banques centrales et des États.

D’autre part, on comprend bien aujourd’hui l’intérêt de conserver en Belgique ou en Europe une série de productions vitales – masques, respirateurs, médicaments, matériel hospitalier, capacités de recherche... – que la logique des échanges internationaux conduisait à réaliser ailleurs, là où elles sont moins chères. À l’avenir, il faudra réfléchir aux autres biens et services dont il nous paraîtra opportun de maîtriser la production, au besoin, en dehors de la logique du marché. Ce seront des choix importants car déroger à la logique des échanges internationaux a aussi des inconvénients: les coûts de production plus élevés, et les inconvénients environnementaux (au sens large) de leur production: la pollution, le charroi, l’occupation de l’espace...

Enfin, il apparaît aussi que le processus européen pourrait être à ranger parmi les perdants, au moins dans un premier temps. L’incapacité chronique de décider rapidement dans l’intérêt général sape ses fondements. L’exemple des euro-obligations apparaît comme la meilleure illustration. Certes, on peut comprendre que les pays les mieux cotés rechignent à emprunter pour tous, à un taux plus élevé que celui qu’ils obtiendraient seuls, mais la question fondamentale reste: si l’Europe ne parvient pas à aider ses membres les plus fragiles lorsqu’ils sont gravement en difficulté, à quoi sert-elle?

Lire également