carte blanche

Dopage au coronavirus

La décorrélation entre l’économie financière et l’économie réelle n’est certes pas une preuve de la réussite des mesures prises par les banques centrales.

Le soutien des banques centrales a permis aux marchés financiers de quasiment retrouver leur niveau d’avant la pandémie de coronavirus, alors que l’économie commence seulement à ressentir les effets négatifs de la crise. La décorrélation entre ces deux univers – l’économie financière et l’économie réelle – n’est pas une preuve de la réussite de ces mesures, mais un danger de voir la société se diviser encore davantage et les mesures nécessaires à long terme être une nouvelle fois reportées, comme ce fut le cas en 2008.

Geert Noels

Économiste et cofondateur d’Econopolis

Imaginez que vous revenez de la planète Mars après six mois sans journaux ou réseaux sociaux terriens et que vous découvrez le tableau de l’évolution des cours de bourse de l’année écoulée. Vous conclurez probablement que rien ne s’est passé sur la planète bleue: "business as usual". La crise du coronavirus a certes laissé une petite cicatrice sur les graphiques boursiers, mais la blessure est quasiment guérie. Bien entendu, la bourse est tournée vers l’avenir, mais même les plus optimistes ne s’attendent pas à ce que l’économie (c’est-à-dire le PIB) retrouve avant deux ans son niveau d’avant la pandémie. Si les bourses sont là où elles sont aujourd’hui, c’est grâce à l’énorme soutien monétaire et budgétaire annoncé et lancé ces derniers mois. Une exception peut être faite pour le secteur technologique, car la crise du coronavirus a très fortement accéléré la digitalisation de nos sociétés. Mais si le bocal (l’économie) rétrécit, le poisson (le marché boursier) ne pourra plus grandir.

Si les bourses sont là où elles sont aujourd’hui, c’est grâce à l’énorme soutien monétaire et budgétaire annoncé et lancé ces derniers mois.

Le secteur financier applaudit des deux mains cette reprise spectaculaire des marchés. Il convient pourtant de se demander si ces mesures sans précédent sont positives à long terme. Elles ont au minimum quelques conséquences négatives susceptibles de menacer la stabilité du système financier et de freiner le dynamisme de l’économie. Une récente étude menée par le National Bureau of Economic Research (NBER) [1] confirme ce que j’avais écrit en 2017 [2]): "Les entreprises zombies et les géants sont donc deux résultantes de la politique monétaire menée depuis 2000 et des autres mesures prises par les pouvoirs publics. "

Dans la conclusion du NBER, on peut lire: "En faisant tout ce qui était possible pour relancer l’inflation dans la zone euro après 2008, la Banque centrale européenne (BCE) a créé des sociétés zombies, ce qui a provoqué l’effet inverse. " A cause de cette "zombification", l’inflation était – pendant la période analysée – de 0,45 point de pourcentage inférieur à la période où les crédits bon marché n’étaient pas accessibles aux entreprises en difficulté, conclut l’étude.

Siège de la BCE à Francfort ©Photo News

En d’autres termes, plus la BCE "injecte de l’argent dans le système pour créer de l’inflation", plus elle crée de la déflation dans l’économie réelle. Au même moment, on crée de l’inflation dans l’économie financière. Ces bulles finissent par se transformer en risques systémiques que la banque centrale a précisément pour mission d’anticiper et d’éviter. Mais quid si la BCE est elle-même la cause de ces risques? Un pompier pyromane, qui allume des incendies de plus en plus violents, et qui met en œuvre des moyens de plus en plus importants pour les maîtriser?

Wall Street vs Main Street

Pendant la crise du coronavirus, les privilèges du "Gigantisme" toujours croissant ont été reconfirmés à suffisance et les banques centrales ne se sont pas privées: Amazon a obtenu des milliards dont elle n’avait pas besoin via des émissions obligataires et ce, à des taux plancher, pendant que les petits commerces faisaient naufrage par manque de revenus, de bénéfices et d’accès au crédit. Zombies, géants et bulles.

Et comme si cela ne suffisait pas, un énorme fossé s’est creusé entre Wall Street et Main Street. Pendant que la rue flambe à cause d’un cocktail de chômage, de frustrations, d’inégalités et de racisme, on fait la fête à Wall Street. Combien de temps encore les banques centrales pourront-elles continuer à clamer leur indépendance si leurs décisions ont des conséquences économiques et sociales aussi importantes, très éloignées de leur mandat? Par leur comportement, elles alimentent le populisme qu’elles prétendent combattre.

Les quelques conséquences positives de la politique des banques centrale ne se font donc sentir qu’à court terme. À plus long terme, ces mesures augmentent l’instabilité financière et réduisent la dynamique économique. Le "grand écart" actuel entre l’économie réelle et les marchés financiers ne mérite donc pas les applaudissements, mais devrait au contraire inquiéter toutes les parties concernées.

[1] Zombie Credit and (Dis-)Inflation: Evidence from Europe - Viral V. Acharya, Matteo Crosignani, Tim Eisert, Christian Eufinger NBER Working Paper No. 27158 Issued in May 2020

[2] https://www.tijd.be/opinie/algemeen/noelsspeak-dood-aan-de-zombies-en-giganten/9912423.html Chronique de Geert Noels | Mort aux zombies et aux géants - 9 juillet 2017

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