interview

Elio Di Rupo: "Ce serait scandaleux que les propriétaires ne fassent pas un geste"

Elio Di Rupo ©BELGA

Elio Di Rupo se garde bien de mettre le gouvernement fédéral en difficulté, alors que le système de soins de santé est de plus en plus sous pression. Le ministre-président socialiste esquisse la relance qui s'imposera à la Wallonie.

C'est un Elio Di Rupo galvanisé par l'action que nous avons interrogé jeudi. Le ministre-président wallon se dit tout entier dédié à la gestion de cette crise sanitaire sans précédent. L'ex-président du PS n'entend pas "entrer dans la polémique". L'alliance avortée entre PS et N-VA? No comment! Quid de l'action fédérale? Unité toute! Le SPF Santé publique en prend tout de même pour son grade. Et les bailleurs sont dans le viseur. 

Comment se passe la coordination avec le gouvernement fédéral et les autres entités fédérées?

La Première ministre fait d’énormes efforts pour qu’il y ait un travail consensuel entre les régions, les communautés et le fédéral. Nous sommes régulièrement ensemble en vidéoconférence. Je le sens: tout le monde fait un effort pour obtenir le consensus. La toute grande difficulté, c’est avec le SPF Santé publique. Pas avec nous, mais avec les gouverneurs et les administrations locales. Quand on demande quelque chose de précis, on n'a rien de précis.

Quels problèmes au SPF?

Ce sont ces histoires de listing des masques, de l’intendance. D’une manière générale, les gens ne comprennent pas pourquoi il n’y pas davantage de masques et de respirateurs, ni pourquoi les listings de distributions de ces masques ne sont pas rendus publics. Ce genre de choses.

Impréparation des stocks de matériel nécessaire aux soins de première ligne. Manque de dépistage, déni à l’arrivée du virus. Est-ce que Maggie De Block (OpenVLD) est à la hauteur?

"Après l’épidémie de H1N1 en 2009, on n’a manifestement pas tiré les leçons stratégiques nécessaires. Mais les regrets sont stériles."
Elio Di Rupo
Ministre-président wallon

Je ne vais pas porter un jugement sur qui que ce soit et certainement pas sur Maggie De Block. Nous sommes dans une situation très compliquée. Nous ne sommes pas le seul pays dans ce cas. Dans beaucoup de pays, après l’épidémie de H1N1 en 2009, on n’a pas tiré les leçons stratégiques nécessaires. Mais les regrets sont stériles. Aujourd’hui, il faut faire face à la situation.

Votre parti a voté la confiance au gouvernement Wilmès. Vous soutenez les pouvoirs spéciaux conférés par le Parlement. Ne faudrait-il pas prévoir un contrôle démocratique plus serré de l’action du gouvernement fédéral?

Je crois que l’urgence, c’est de prendre les bonnes mesures. Il y a de toute manière, dans le cadre de la confiance, des cercles de discussion avec les présidents de partis et la faculté pour le Parlement de poser des questions. Compte tenu de la gravité de la situation, on doit laisser agir le gouvernement fédéral en synergie avec les gouvernements régionaux pour que nos actions soient les plus percutantes et rapides possible. Ce qu’on peut demander c’est la transparence des décisions qui sont prises.

L’accès aux données n’est visiblement pas optimal, notamment pour le monde académique.

J’ai entendu cette critique (il comptait l’évoquer au Conseil national de sécurité de ce vendredi, dit-il). Je n’accuse pas, je dis que le SPF Santé Publique doit tout rendre public. Les études épidémiologiques, mais aussi la manière avec laquelle les choses se gèrent.

Vous semblez très indulgent, alors que la situation est très difficile sur le terrain. On parle de différence de traitement entre Flandre et Wallonie pour la distribution des masques.

J’ai vu cela, je n’en connais pas la véracité, je n’entre pas dans les polémiques. On a autre chose à faire. On aura tout le temps de clarifier cela après l’épidémie.

Jan Jambon, votre homologue flamand, estime que le chômage temporaire est accordé trop facilement. D’accord?

Mettons-nous à la place des personnes qui se retrouvent au chômage économique. Le minimum, c’est de leur octroyer un montant un peu meilleur que celui du chômage économique et dans des délais très courts. Les procédures sont très simples.

De quoi l’économie wallonne a-t-elle besoin pour faire face à la crise économique qui s’annonce? Des mesures fédérales particulières?

"Au lendemain de la crise, il faudra une solidarité, de la discipline et une relance nourrie des efforts de chaque opérateur, de chaque entreprise."
Elio Di Rupo
Ministre-président wallon

Elle a besoin de tous les acteurs. J’ai parfois l‘impression que chaque groupe de pression estime que les pouvoirs publics doivent payer pour tout. Les effets négatifs touchent tout le monde. Au lendemain de la crise, il faudra une solidarité, de la discipline et une relance nourrie des efforts de chaque opérateur, de chaque entreprise. Nous sommes frappés collectivement, nous devons créer le rebond et en sortir victorieux, collectivement. La vie de demain ne sera pas celle d’hier. Il faudra réfléchir au modèle lui-même. Les autorités publiques sont tenues par la disponibilité des fonds pour les prêts, nous n’avons pas de planche à billets. Le fédéral et les régions font des efforts mais cela ne palliera pas toutes les difficultés.

Faut-il revoir le plan de relance wallon de fond en comble? L’axe environnement-social-économie est-il remis en question?

Non. Notre plan de transition deviendra la plan de rebond. Il basé sur trois constats. Le constat écologique, le besoin d’une redynamisation intense de l’économie et d’une réponse à l’urgence sociale. Cela reste d’actualité mais il faut y ajouter l’urgence sanitaire. On va tirer les leçons de cette crise, mais ce plan s’impose plus que jamais.

Un budget de 350 millions sera consacré à l’amortissement de la crise Covid-19 au niveau wallon. Sera-ce suffisant?

Mais nous avons prévu 100 millions de plus pour, une fois la crise terminée, relancer le plan de rebond ou de transition avec des accents particuliers comme l’économie circulaire, de proximité, l’économie liée à la santé. On n'a pas tout pris, on prend les deux tiers du budget, ces 350 millions nous permettent d’avancer immédiatement et de payer les 5000 euros accordés aux entreprises.

Faut-il relocaliser certaines productions. La Wallonie va-t-elle s’engager dans cette voie?

"C’est insupportable de devoir attendre le bon vouloir d’entreprises étrangères. Les masques, même si c’est plus cher, il faut pouvoir les produire dans notre pays."
Elio Di Rupo
Ministre-président wallon

Nous marchons sur la tête. C’est insupportable, dans un pays aussi avancé que le nôtre, de ne pas être en capacité de produire nous-mêmes et de constituer des stocks suffisants de produits de première nécessité qui sont stratégiques au plan national. Je ne veux pas me montrer excessif, mais reconnaissons une faillite du système économique mondial. On a cru qu’il suffisait de commercer avec la Chine, de faire du business. Non, tout ne va pas bien. C’est insupportable de devoir attendre le bon vouloir d’entreprises étrangères. Les masques, même si c’est plus cher, il faut pouvoir les produire dans notre pays. Nous devrions pouvoir modifier des modalités des marchés publics, revoir certains dispositifs et aller à l’encontre de l’UE qui a ouvert l‘économie comme des courants d’air. Certains vont sans doute dire qu’on ne connaîtra plus de pareil épisode avant 50 ans, mais on n’en sait rien. Le pire peut toujours se produire. La prévoyance nous impose de définir des secteurs stratégiques qui doivent être protégés par la loi.

Et des nationalisations? Lesquelles?

La question n’est pas la nationalisation, mais d’avoir sur notre territoire une capacité de production que nous pourrions réquisitionner, associer public et privé. On parle de masques, pas de construire une fusée pour Mars. La Wallonie a mis en place une plateforme pour voir si l'on peut avoir des productions de masques et de réactifs pour les tests de dépistage notamment. Mais ça ne se fait pas en un claquement de doigts.

Faut-il s’attendre à une nouvelle hausse du chômage?

"Il y aura une phase désastreuse sur le pan social et la relance ne va pas se faire du jour au lendemain."
Elio Di Rupo
Ministre-président wallon

Il y aura une phase désastreuse sur le plan social et la relance ne va pas se faire du jour au lendemain. Il y aura des fermetures d’activités. Les entreprises en bonne santé devraient avoir le soutien des banques et passer à travers, mais les entreprises qui tiraient déjà la langue, celles-ci, sont beaucoup plus en danger. Il y aura des dégâts.

Les propriétaires doivent faire un effort selon vous…

Si les propriétaires, en particulier les multipropriétaires et les sociétés immobilières, ne faisaient pas un geste, je trouverais que c’est un scandale. Il faut un moratoire, un report des loyers durant cette période tragique. Les baux commerciaux doivent être exécutés, d’accord mais quand le locataire ne peut plus commercer? J’en appelle à l’honneur. Nous faisons une analyse juridique au niveau wallon pour voir de quels leviers légaux l'on pourrait disposer.

Les fonctionnaires aussi devront faire un effort?

Nous allons tous devoir nous serrer la ceinture, ce sera difficile pour tout le monde.

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