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interview

Elio Di Rupo: "Il faut en finir avec le capitalisme sauvage"

Elio Di Rupo veut profiter de la crise pour en finir avec le capitalisme sauvage. ©BELGA

Alors que la Belgique se déconfine, le ministre-président wallon Elio Di Rupo évoque le monde d'après. Un nouveau monde wallon où "nous allons faire le maximum pour redonner une dimension humaine à notre système économique."

Il est 10h00 tapantes ce vendredi. À l’autre bout de la ligne, Elio Di Rupo est au rendez-vous. Les joies du télétravail en cette période de confinement laissent deviner le roucoulement de quelques oiseaux au loin. D’ici quelques heures, le ministre-président de la Région wallonne rejoindra la Première ministre Sophie Wilmès à Bruxelles pour participer au Conseil national de sécurité (CNS) et aborder le déconfinement. "La Première ministre a jusqu’à présent réussi à faire converger les sensibilités différentes et elle le fait en se référant à ce que disent les experts. Il y aura certaines modalités propres à chacune des Régions mais la volonté, et j’espère qu’on y parviendra jusqu’au bout, est de prendre des mesures qui s’appliquent sur l’ensemble du territoire."

Les louanges vs les doléances

Alors que certains pointent une Flandre au taquet pour relancer ses entreprises et une Wallonie plus attentiste, Elio Di Rupo y voit une vision biaisée de la réalité. "Il y a une école, composée de politiques, qui pense qu’on ne peut plus continuer comme cela dans le monde économique et qu’il faut reprendre très vite. Mais à côté des tenants de cette thèse, il y en a d’autres, auxquels j’appartiens, qui disent qu’on doit rouvrir progressivement en prenant toutes les précautions et en écoutant bien les scientifiques. Personnellement, je pense qu’on devrait féliciter cette gestion. Les différentes entités ont réussi à parler d’une seule voix."

"La Première ministre a jusqu’à présent réussi à faire converger les sensibilités différentes et elle le fait en se référant à ce que disent les experts."

A écouter l’ancien Premier ministre, ce pays – catégorisé de "singulier" par Elio Di Rupo avec son "fédéralisme qui met les entités sur un pied d’égalité", et pourtant tant décrié et au bord de l’implosion avant la crise – aurait repris du poil de la bête… Le temps d’une crise?

En finir avec la maximisation des profits

Il ne faut évidemment pas se tromper. Si les louanges sont une chose en politique, il y a aussi le moment des doléances. "Les mesures pour aider les entreprises et les indépendants ont été complémentaires entre le fédéral et la Région. Mais il faudra que le fédéral aille plus loin. Je pense en particulier au secteur de l’horeca qui sera le dernier à être restauré. Ce secteur qui est sinistré a besoin d’une aide supplémentaire du fédéral. On pourrait imaginer une baisse de la TVA. L’urgence est d’éviter le maximum de faillites – il y a en aura beaucoup – pour que les gens, les artisans, les PME, les entreprises puissent reconstituer des business et puissent faire fonctionner leurs activités."

"On ne doit pas venir au secours des grandes entreprises qui ont dégagé des bénéfices plantureux. Il faut s’occuper des PME, des indépendants et des artisans. "

Cette question du soutien aux entreprises soulève depuis quelques jours un débat dans des pays européens. Faut-il aider des entreprises qui distribuent des dividendes? "Non!", répond l’ancien président du PS. "Cela fait partie de la vie. Quand elles gagnent beaucoup d’argent, cela fait partie de leur business. Quand elles en perdent, ce sont aussi les circonstances de la vie. On ne doit pas venir au secours des grandes entreprises qui ont dégagé des bénéfices plantureux. Il faut s’occuper des PME, des indépendants et des artisans. Ce sont eux qui ont besoin de notre aide car ils sont à flux tendu et n’ont pas assez d’épargne."

Un nouveau monde relocalisé

Derrière cette position sans équivoque, le ministre-président s’en prend à la maximisation des profits et plaide pour que cette crise permette de rebâtir "un nouveau monde".

Mais en fait, ce nouveau monde, concrètement, c’est quoi? "Soyons de bon compte. On a voulu faire ce commerce mondial, des échanges et maximiser les bénéfices. On a trouvé que tout cela était formidable. Nous voilà devant une situation dramatique et nous dépendons par exemple de producteurs chinois pour nos masques qui sont si indispensables pour la santé des gens. Trouvez-vous cela normal? Non! Que ce soit les masques ou les médicaments, je pense qu’on doit avoir des entreprises stratégiques, des secteurs stratégiques chez nous. Même si leurs produits sont plus chers, nous devons trouver des modalités dans les marchés publics pour permettre à ces entreprises de vendre leurs produits. Ce n’est pas normal que nous soyons si dépendant d’entreprises hors européennes pour notre santé alors que nous appartenons à la partie du monde la plus riche. Je ne suis pas du tout pour le repli. Il faut un commerce international mais nous manquons de précaution. Il faut installer des entreprises et des secteurs que nous estimons être stratégiques."

"Je ne veux pas accabler la Chine. Elle tire son épingle du jeu et bravo pour elle. C’est nous qui sommes des faibles, pas la Chine. C’est nous qui nous sommes laissés entraîner dans des situations comme celle que l’on vit. "

La réflexion est à ses balbutiements et le plan de relance "Get up Wallonia!" dévoilé par le gouvernement wallon jeudi doit permettre d’y arriver. Elio Di Rupo a malgré tout déjà ses petites idées. "On doit travailler un peu comme ce qui est fait pour les entreprises liées à la défense. Tout ce qui relève du domaine militaire est de l’autorité des États membres malgré les règles européennes. Et bien, nous devons travailler de la même manière pour ces secteurs. Nous devons aussi modifier les cahiers des charges des marchés publics pour que cela ne soit pas le moins cher qui l’emporte mais celui qui a la plus grande qualité ou celui qui a un bilan carbone le plus faible, celui qui est le plus proche de l’utilisateur. On doit a minima se protéger."

Protection ne veut pourtant pas dire protectionnisme, assure le Premier wallon. "Je ne veux pas accabler la Chine. Elle tire son épingle du jeu et bravo pour elle. C’est nous qui sommes des faibles, pas la Chine. C’est nous qui nous sommes laissés entraîner dans des situations comme celle que l’on vit."

Fin du capitalisme sauvage

Idéologiquement, Elio Di Rupo voit dans son nouveau monde "la fin du capitalisme sauvage et du concept de la maximisation du profit". Il l’assume. "On doit tenir compte d’autre chose que du profit financier comme le profit social. On doit parler du profit sanitaire. On doit parler d’une forme d’épanouissement et du bonheur des gens. Ce n’est quand même pas un scandale que de le demander. Quel sens cela a quand une entreprise présente un bilan avec un bénéfice de 2 milliards et on répartit les 2 milliards, et puis c’est 3 milliards? En même temps les travailleurs sont sous pression, des gens ont des difficultés en termes de pouvoir d’achat. Quel est le sens de tout cela? Il faut des entreprises et il faut qu’elles puissent faire des bénéfices mais c’est la maximisation qui rend les choses inconfortables."

À son niveau, la Wallonie n’a évidemment pas toutes les cartes en main. "Il y a évidemment des règles européennes, il y a des règles de l’organisation mondiale du commerce et des règles nationales. Nous ne pourrons pas, au niveau régional, révolutionner le monde. Mais on peut prendre des mesures et formuler des propositions sur la scène européenne. On va dans l’immédiat gérer l’urgence et essayer de diminuer les impacts économiques et sociaux de la crise et puis on va faire un programme de relance. Pour mener ce programme de relance, nous allons faire appel à des experts et voir comment, avec nos propres compétences, nous pouvons agir au mieux. Nous avons aussi l’intention avec un site web, de consulter les citoyens et leur permettre d’émettre des idées. Nous allons faire le maximum pour redonner une dimension humaine à notre système économique en essayant de favoriser des circuits courts, en essayant de favoriser des mécanismes avec un bilan carbone le plus faible possible."

" Il faut des entreprises et il faut qu’elles puissent faire des bénéfices, mais c’est la maximisation qui rend les choses inconfortables."

Ce labeur "destiné à protéger nos indépendants, nos PME et nos petits artisans durement frappé par la crise" aura forcément un coût. "Nous avons dégagé énormément de moyens pour aider ces acteurs. Il faut maintenant en dégager pour le plan de relance", dit Elio Di Rupo en ne minimisant pas le fait que la Région va devoir s’endetter. "Mais avons-nous le choix? Nous y sommes forcés! Allons-nous laisser tomber nos commerçants, nos indépendants parce que nous aurions des difficultés budgétaires? Le budget est un instrument mais le budget n’est pas une finalité."

Dans cette relance, le ministre-président attend que les patrons jouent leur rôle. "Le patronat doit nous aider en faisant en sorte qu’il puisse relancer leurs activités en dégageant le bénéfice nécessaire et en aidant à ce qu’il y ait de l’emploi et des revenus raisonnables pour ceux qui travaillent. On doit changer notre regard sur ce qu’il y a lieu de faire. Ce que nous vivons pour le moment est existentiel. C’est une question de vie ou de mort."

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