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interview

Emmanuel Hanon (GSK Vaccines): "Il faudra construire une capacité de production de vaccins gigantesque"

Pour Emmanuel Hanon, responsable mondial de la R&D chez GSK Vaccines, "on a une assez bonne connaissance scientifique de ce que l’on devrait mettre dans la composition d’un vaccin" contre le Covid-19.

Pour Emmanuel Hanon, responsable mondial de la R&D chez GSK Vaccines, la recherche d'un vaccin contre le Covid-19 est facilitée par les infections de coronavirus précédentes. En revanche, la question de la production va représenter un défi énorme.

Le Covid-19, ce n'est pas une "simple" grippe, explique Emmanuel Hanon, responsable mondial de la R&D chez GSK Vaccines. D'abord parce que le coronavirus provoque plus de symptômes et plus de cas sévères qui engorgent les hôpitaux. Mais également parce que la production d'un vaccin contre le coronavirus sera plus compliquée que pour la grippe. 

Combien de temps faut-il normalement pour développer et produire un vaccin classique? 

En moyenne, il faut normalement entre 10 et 15 ans pour rechercher et développer un nouveau vaccin. Cela découle du fait qu’il faut pas mal de temps pour identifier les ingrédients actifs qui constitueront le vaccin. Ce sont des années de recherche en laboratoire.

Ensuite, il faut tester ce vaccin dans un groupe, avec un nombre croissant de personnes, afin de s’assurer que, dans les cas où on a des effets secondaires, on puisse minimiser l’impact. On y va de manière croissante. On a d’abord ce qu’on appelle une phase 1, qui se focalise sur la caractérisation des effets secondaires, s’il y en a. La phase 2 est plutôt consacrée à l’efficacité du vaccin et en phase 3, on va formellement le tester pour voir s’il protège de la maladie. Tout cela prend énormément de temps et a été mis en place pour protéger les patients.

Enfin, il faut mettre en place une usine de production. Il faut savoir que chaque vaccin a sa propre usine de production car ils sont tous différents. Ces technologies ne sont pas modulaires. On compte quatre ans entre le moment où on décide de construire une usine et le moment où elle est acceptée par les autorités.

Est-il possible d’aller plus vite?

Oui, il est possible d’aller plus vite pour le coronavirus. C’est possible si on fait des choix qui permettent d’accélérer le développement technique et si, par ailleurs, on collabore très étroitement avec les autorités régulatoires pour avoir une transition la plus rapide possible entre les différentes phases d’études, ou pour comprimer deux phases en une. On peut aussi accélérer l’installation d’une usine de production.

Pour le coronavirus, on a beaucoup parlé de 15 à 18 mois nécessaires pour obtenir l’approbation des autorités pour un vaccin. Mais il faudra construire - cela pourrait se faire en parallèle - une capacité de production, qui sera gigantesque. C’est, en effet, l’humanité dans sa totalité qui est susceptible d’être infectée par ce virus. On parle de milliards de personnes et non pas de quelques millions.

"La capacité de production pour la grippe ne peut être utilisée pour le coronavirus."
Emmanuel Hanon
Responsable R&D chez GSK Vaccines

Pour la production, peut-on reconvertir des installations existantes pour aller plus vite?

On peut faire cela, mais cela dépend de la technologie identifiée pour faire le vaccin. Certaines capacités de production pourraient être reconverties pour produire de manière prioritaire un vaccin contre le coronavirus. Mais nous n’avons pas, que ce soit chez GSK ou ailleurs, des usines qui ne fonctionnent pas. Nous avons des usines qui produisent des vaccins et, en général, ces vaccins sauvent des vies.

Arrêter de produire un vaccin qui protège les enfants contre la diphtérie, la polio ou d’autres infections, c’est potentiellement créer un autre problème. On doit faire des choix.

Pour la seule mise au point du vaccin, avant les essais, les délais peuvent-ils déjà varier?

Pour le zona, nous n’avions quasiment aucune idée de ce que l’on pouvait mettre dans la composition du vaccin. Il a fallu presque dix ans pour le déterminer, avant de commencer les essais cliniques.

Pour la grippe, on est dans une situation inverse. Chaque année, on refait un nouveau vaccin en fonction des souches qui circulent et qui sont identifiées par l’OMS. À partir de cela, on démarre la production dans nos usines qui sont adaptées à la production de vaccins pour la grippe. Ce qui permet de livrer en général en l’espace de six mois. Malheureusement, cette capacité de production pour la grippe ne peut être utilisée pour le coronavirus. Elle est spécifique à la grippe. 

"On a une assez bonne connaissance scientifique de ce que l’on devrait mettre dans la composition d’un vaccin."

Pour le développement du vaccin contre le coronavirus, est-on déjà bien avancé?  

Avec le SRAS et le MERS, qui sont des coronavirus, nous avons eu des crises que l'on a pu arrêter. Heureusement, ce sont des débuts d’épidémies qui ne se sont pas transformés en pandémies. Ces épidémies ont pu être contrôlées grâce à des mesures de "containment", pas avec des vaccins. Ces épisodes ont poussé les chercheurs à travailler à la mise au point d’un vaccin éventuel contre ces virus.

Étant donné que le coronavirus qui circule actuellement est proche de ces deux virus, on a une assez bonne connaissance scientifique de ce que l’on devrait mettre dans la composition d’un vaccin. Ce sera du temps de gagné. Le problème sera plutôt ici de savoir comment on peut accélérer les études cliniques et sa production à large échelle.

Qui semble à ce stade le plus en pointe?

Si on parle du premier qui pourrait débuter des études cliniques, il existe aujourd’hui de nouvelles techniques basées sur ce qu’on appelle l’ARN messager, qui est une nouvelle manière de faire des vaccins. Ce sont des technologies - que GSK possède - qui permettent d’avancer extrêmement vite pour les études de phase 1 et qui permettent de délivrer un candidat vaccin très rapidement.

Mais aujourd’hui, la capacité de production mondiale pour ce type de technologie n’est pas encore établie car il n’existe aucun vaccin commercial déjà produit avec cette technologie. Il y a encore beaucoup d’inconnues car c’est une approche très nouvelle.

Quel est l’apport de GSK, qui est le plus important producteur mondial de vaccins, dans cette crise?

Certaines capacités de production pourraient être reconverties pour produire de manière prioritaire un vaccin contre le coronavirus. Mais cela dépend de la technologie identifiée. ©Tim Dirven

On a décidé de ne pas tout faire nous-mêmes, mais de mettre à disposition la technologie pour laquelle nous sommes très forts, la technologie des adjuvants, qui a été développée en Belgique. Elle permet d’obtenir des réponses extrêmement efficaces au niveau des vaccins, tout en utilisant une quantité minimale d’antigène, qui est l’autre ingrédient actif qu’il faut mettre dans un vaccin.

Nous sommes dans une dynamique de partenariats - deux ont déjà été établis - avec des organisations (une université et une société chinoises) qui produisent cet antigène, qui est en quelque sorte la carte d’identité du virus. Cette combinaison pourrait permettre de mettre à disposition une très grande quantité de vaccins. GSK est capable de produire de grandes quantités d’adjuvant si le besoin s’en fait sentir dans 15 à 18 mois. 

Comment sera gérée la question des brevets?

Il y a effectivement des brevets en place, comme cela a été le cas pour la pandémie de grippe H1N1. Mon expérience est que, dans ce genre de situation, en ce qui concerne les brevets, qui constituent en quelque sorte une définition de territoires entre les compagnies, celles-ci trouvent des solutions. GSK a forcément des brevets sur les adjuvants, mais nous avons annoncé que l’on était prêt à établir des partenariats avec les compagnies intéressées. À ce stade-ci, on rend même l’adjuvant disponible gratuitement pour accélérer les choses.

"Il est extrêmement difficile d’établir le taux de mortalité du virus. Il faudrait en l’occurrence tester la totalité de la population tous les jours."

Comment en est-on finalement arrivé à une telle situation alors que le coronavirus semble moins létal et moins virulent que d’autres infections?

Il est extrêmement difficile d’établir le taux de mortalité du virus. Il faudrait en l’occurrence tester la totalité de la population tous les jours. Mais ce qui est très clair, c’est que les hôpitaux sont remplis. Il est donc légitime de penser que ce virus n’est pas comme la grippe conventionnelle, car nos hôpitaux sont calibrés pour gérer la grippe saisonnière. Je pense que le coronavirus provoque plus de symptômes et plus de cas sévères. Nous sommes face à un scénario pandémique.

C’est la même chose pour la grippe: il est extrêmement difficile de prédire quel sera le prochain virus. Mais comme je vous l’ai dit, la grippe est un cas exceptionnel car les usines de production existent. Dans le cas présent, on est confronté à une absence de traitement et de vaccin. Les mesures de confinement sont les seules que l’on peut prendre pour aplatir la courbe des cas sévères.  

Que faut-il penser des stratégies d’immunité collective du Royaume-Uni et des Pays-Bas?

C’est un choix. Le problème, c’est que pour arriver à un taux de 60 ou 70% de population contaminée qui vont développer une immunité et empêcher le virus de circuler, cela sous-entend que beaucoup de gens seront sévèrement malades. Je pense que s’il est scientifiquement possible d’en débattre, l’opinion publique aurait du mal à l’accepter. Je vois d’ailleurs que la position au Royaume-Uni a changé à ce sujet et qu’ils ne considèrent plus que c’est une bonne approche. 

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