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En Chine, une Grande Muraille électronique pour contrôler les citoyens

Que ce soit pour rentrer chez soi, pour acheter un billet de train, un ticket de métro, pour entrer dans les centres commerciaux ou aller au bureau, toujours les mêmes gestes: il faut lever le poignet pour prendre sa température et scanner un étrange code électronique. Vert on passe, rouge on ne passe pas. ©EPA

En attendant de trouver un vaccin, ce sont vers les nouvelles technologies et le contrôle électronique que se tourne la Chine.

Les habitants de Wuhan ont enfin pu quitter leurs appartements, dans lesquels ils étaient cloîtrés depuis 76 jours. Les images des centaines de TGV alignés à la gare centrale se sont bousculées avec celles des contrôles que la Chine a mis en place progressivement pour juguler l’épidémie. Des contrôles vécus en Chine au quotidien et qui, le plus souvent, passent par le téléphone portable. 98% des Chinois l’utilisent aussi bien pour régler leurs achats que pour dialoguer en ligne et acheter leurs billets de train. Un petit appareil formidable mais qui est aussi devenu le meilleur ami de la police chinoise: un mouchard électronique capable de tracer chacun de vos déplacements via la géolocalisation et remonter minute par minute le fil de notre vie. 

Pour se déplacer en Chine, il faut désormais être muni de ce passeport électronique. Que ce soit pour rentrer chez soi, pour acheter un billet de train, un ticket de métro, pour entrer dans les centres commerciaux ou aller au bureau, toujours les mêmes gestes : il faut lever le poignet pour prendre sa température et scanner un étrange code électronique. Vert on passe, rouge on ne passe pas.

"C’est assez simple, nous explique un vigile à l’entrée d’un centre commercial de Pékin, si ces quatorze derniers jours vous êtes resté à Pékin et dans sa proche banlieue, alors le code est vert et vous pouvez passer. Mais si vous avez voyagé où que ce soit en dehors de Pékin, alors c’est rouge et vous ne passerez pas."

En quarantaine

C’est la mésaventure qui est arrivée à Xiao Niu. Cette jeune femme s’est rendue dans la province du Henan, au centre de la Chine, une province largement épargnée par l’épidémie. "Mais quand je suis arrivée devant mon immeuble, les agents des comités de quartier m’ont demandé de scanner le QR Code et ils m’ont empêchée de rentrer chez moi parce qu’il était rouge. Je vais devoir rester dans un hôtel pendant 14 jours à mes frais avant de pouvoir regagner mon appartement. Je dois souvent me déplacer pour mon travail mais avec cette nouvelle mesure ça va devenir très compliqué."

Feux rouges grillés, tapage dans les lieux publics, mauvais payeurs… Vos points sont déduits jusqu’à vous empêcher de vous déplacer, d’emprunter de l’argent ou même de trouver un travail.

Comme elle, nous sommes tous désormais suspendus à ce code couleur. Même pour aller chez le coiffeur ou visiter la Grande Muraille qui vient juste de rouvrir, je dois présenter mon identité numérique. Un fil à la patte qui risque de nous empêcher longtemps de nous déplacer. Un éditorial publié cette semaine dans le très nationaliste Quotidien du Peuple affirme en effet que ce système de surveillance électronique est la meilleure solution pour contrôler les déplacements et il devrait désormais être obligatoire lorsque l’on doit se rendre dans n’importe quel lieu public. Sous couvert de lutter contre l’épidémie, la Chine va encore renforcer son arsenal de surveillance.

Un sparadrap pour Wuhan

Pour les habitants de Wuhan ce code couleur est un sparadrap qui les empêchera de vivre une vie normale tant que le spectre du virus planera sur le monde. "Chaque ville, chaque province en Chine doit rendre des comptes sur le nombre de malades sur son territoire. Pas question pour elles de prendre le risque d’avoir des personnes extérieures qui pourraient être asymptomatiques disséminer le virus et relancer l’épidémie", assure un journaliste chinois sous couvert d’anonymat.

"Le système a très bien fonctionné au cours de cette crise sanitaire, explique Jean-Pierre Cabesta, professeur de sciences politiques à l’Université baptiste de Hong Kong. Les comités de quartier, les responsables sécurité des résidences, les membres du Parti, tout le monde a été mobilisé ; ce qui a facilité leur tâche est que beaucoup de Chinois ont préféré rester chez eux alors qu’ils avaient le droit de sortir si leur QR était vert ; l’obsession de la sécurité sanitaire a rendu les Chinois ultra prudents et les a fait prendre au sérieux cette épidémie, bien plus qu’en Occident ; l’obéissance confucéenne à la hiérarchie et au gouvernement a fait le reste."

Comités de quartier

Créés dans les années 50, les comités de quartier ont été les premiers à monter la garde. A Pékin, on en compte officiellement 161.000, soit un agent pour 140 habitants. Mobilisés 24 heures sur 24, ils sont reconnaissables à leur brassard rouge et sont installés aux entrées des quartiers pour filtrer les accès. Le pays a ainsi été divisé en multiples cellules, provinces, villes, quartiers, rues et immeubles, chacun étant contrôlé par ses comités.

Ce sont eux qui à votre retour de déplacements vous autorisent ou non à rentrer chez vous sans passer par la case quarantaine. Ce sont eux qui posent des mouchards électroniques sur les portes des habitants dont le QR Code est rouge et qui vous dénoncent à la police si vous ne respectez pas le confinement. A cela s’ajoute une armée de caméras de surveillance avec reconnaissance faciale, certaines étant désormais doublées de capteurs thermiques pour repérer et identifier les passants fiévreux mais aussi donner l’alarme si un voyageur se déplace sans masque dans le métro.

"L’un de mes amis, avec qui je parlais, a été convoqué par la police et on lui a demandé d’arrêter immédiatement de critiquer les décisions du gouvernement."
Xiao Niu
Bloggeuse

La Chine déploie ainsi son système de crédit social. Une notation électronique qui délivre les bons et les mauvais points en fonction des actes de la vie quotidienne. Feux rouges grillés, tapage dans les lieux publics, mauvais payeurs… Vos points sont déduits jusqu’à vous empêcher de vous déplacer, d’emprunter de l’argent ou même de trouver un travail. Le gouvernement mais aussi toutes les administrations et les banques ont accès à vos notes gérées par plusieurs applications sur téléphone portable, comme Alipay, développée par le géant chinois Alibaba et qui sert aussi de moyen de paiement, ou Tencent, qui gère WeChat. A eux deux ils contrôlent 90% des opérations sur Internet. Le maillage est tel que certains experts estiment que le système du QR Code est lui aussi intégré à la notation sociale et supervisé par la police, qui a ainsi accès à toutes les données de géolocalisation. Sans aucun contrôle indépendant.

"C’est évident que ce système fait peser sur nous un contrôle permanent", s’insurge Xiao Niu. Cette jeune bloggeuse a commencé à le remettre en question, soucieuse de pouvoir conserver une certaine liberté de ton sur Internet. "Nous avons monté un petit groupe de discussion sur les réseaux sociaux pour en parler et critiquer ce contrôle sur nos vies, mais immédiatement nous avons été censurés. L’un de mes amis, avec qui je parlais, a été convoqué par la police et on lui a demandé d’arrêter immédiatement de critiquer les décisions du gouvernement." Car en Chine la censure n’a fait que se renforcer au fil de l’épidémie.

Répression de l'incivisme

"Je ne sais pas si le système de QR est une émanation directe du crédit social ou s’il s’en est inspiré car c’est la première fois qu’il est utilisé pour contrôler les allées et venues de l’ensemble de la population mais qu’il y soit relié ne me surprend pas car le crédit social vise à réprimer toute forme d’incivisme. La peur du gendarme et de perdre des points a dû aussi jouer", estime Jean-Pierre Cabestan.

Dans une étude portant sur la surveillance digitale en Chine, Jean-Pierre Cabestan relève ainsi que la Chine a plus d’internautes que l’Europe et les États-Unis réunis, plus de 800 millions d’internautes. "L’État a tiré profit de cet engouement des Chinois pour les outils digitaux." Le programme Skynet a ainsi été mis en place, permettant via 623 millions de caméras d’identifier les "délinquants" et de traquer les déplacements au sein de l’Empire du Milieu.

L’épidémie va permettre d’accélérer encore le développement de cette surveillance 2.0. Depuis quelques semaines, à mesure que la vie reprend à Pékin, les actes de la vie quotidienne sont ainsi soumis au bon usage du portable. L’électronique contrôle et gère les déplacements d’un milliard et demi d’habitants de plus en plus isolés derrière la grande muraille électronique que la Chine est en train de construire.

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