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En Inde, les plus pauvres craignent autant la faim que le coronavirus

Cette photo, datant du 28 mars, montre des millions de travailleurs migrants tentant de quitter New Delhi pour rejoindre leurs villages. ©AFP

Dans sa lutte contre le coronavirus, le gouvernement indien a négligé des millions de pauvres. Menacés par le coronavirus et en proie à la faim, ils survivent grâce à la solidarité.

Le temps semble s’être arrêté. Même Chandni Chowk, le cœur battant du quartier du Vieux Delhi, d’ordinaire bouillonnant, vibrant aux clameurs de ses marchands, a été abandonné au silence. Les commerçants ont replié leurs étals et baissé leurs rideaux de fer. Les habitants, claquemurés chez eux, ont disparu des venelles adjacentes. 

Restent sur le pavé, les oubliés. Allongés sous les porches, les uns à la file des autres, leurs corps affaiblis, somnolant dans la chaleur du début d’après-midi. Ils sont des centaines, peut-être plus d’un millier, le long de l’avenue qui connecte le majestueux Fort rouge à la Grande mosquée. Du jour au lendemain, ces travailleurs pauvres, dont beaucoup sont payés à la journée, ont été privés de ressources en raison du confinement total. Annoncé le 24 mars à 20h par le Premier ministre Narendra Modi, il n’aura laissé aux Indiens que 4 heures pour se retourner, avant de prendre effet à minuit.

Coups de bâtons et humiliations

"Tirez-nous une balle, comme ça au moins, c’en sera fini!" Sans un sou en poche, sans nulle part où aller, chaque jour qui passe, Naval Kishor sombre un peu plus dans le désespoir. Avant le confinement, l’homme d’une quarantaine d’années transportait des tapis au service d’un marchand du quartier, pour quelque 500 roupies quotidiennes, soit environ 6 euros. De quoi survivre au jour le jour.

Privé de son gagne-pain, il fait aujourd’hui la queue sur un terrain poussiéreux pour une poignée de lentilles cuisinées, offertes par un donateur du Vieux Delhi. "Je dors dehors et je vogue d’un endroit à l’autre pour éviter la police", raconte-t-il. Car pour faire respecter ce confinement impossible, certains policiers n’hésitent pas à recourir aux coups de bâtons et aux humiliations.

"Tirez-nous une balle, comme ça au moins, c’en sera fini !"
Naval Kishor
Un citoyen se retrouvant sans revenus depuis le début du confinement en Inde

"Nous essayons de maintenir les distances sociales", assure Mohammed Salman, un autre travailleur journalier. "Mais nous n’avons pas de savon, pas même un endroit où faire nos besoins", fait-il remarquer. Pour utiliser les toilettes publiques et pouvoir prendre une douche, il faut débourser entre 5 et 20 roupies, à peine quelques centimes d’euros. Mais beaucoup ne possèdent aujourd’hui plus de telles fortunes. Tous, en revanche, savent que l’hygiène est cruciale et redoutent impuissants l’arrivée du coronavirus parmi eux. La maladie a déjà infecté plus de 3.000 personnes en Inde et a coûté la vie à une centaine d’entre elles. 

100 millions de travailleurs migrants

"Je voudrais être auprès de mes parents", lâche Naval Kishor, originaire de Kanpur dans l’Uttar Pradesh et esseulé dans la mégalopole fantôme. Comme lui, 100 millions de travailleurs sont en Inde des migrants intérieurs, partis gagner leur vie loin de chez eux. Beaucoup se sont retrouvés sans travail et piégés à New Delhi par la mise à l’arrêt brutale du réseau ferroviaire et des bus inter-États. Par peur de mourir de faim dans la capitale, certains ont marché des centaines de kilomètres le long des routes.

Alors que les plus démunis auraient eu besoin d’une aide dès le premier jour de confinement, le gouvernement indien a attendu quelque 36 heures, rien que pour dévoiler un plan de secours de 20,6 milliards d’euros pour les pauvres.

Au moins une vingtaine d’entre eux ont perdu la vie dans cet exode tragique qui aurait pu être évité. Alors que les plus démunis auraient eu besoin d’une aide dès le premier jour de confinement, le gouvernement indien a attendu quelque 36 heures, rien que pour dévoiler un plan de secours de 20,6 milliards d’euros pour les pauvres. Une négligence monumentale dans un pays de 1,3 milliard d’habitants où vivent des centaines de millions de pauvres. Depuis, les distributions de nourriture et l’accueil des démunis se sont peu à peu mis en place sur ordre des États, mais la société civile, la première a avoir réagi, continue de combler les failles des autorités. 

À quelques mètres à peine de la soupe populaire qui aura offert un peu de réconfort à Naval Kishor et à Mohammed Salman, un groupe de huit jeunes d’une vingtaine d’années sillonnent le quartier à scooter. "T’as mangé?", lance Lucky, un grand gaillard une gamelle à la main. "Non? Ben, alors viens", crie-t-il à un homme au loin.

À eux seuls et grâce à l’aide précieuse de leurs mères, ils nourrissent chaque jour 300 personnes. À la nuit tombée, Chandni Chowk verra défiler près de 1000 personnes devant les marmites de la Gurudwara Sis Ganj Sahib Ji, lieu de culte sikh. "Il est de notre devoir de nourrir les pauvres, quelle que soit leur religion ou leur caste et nous le faisons matin, midi et soir", explique Amrit Pal Singh, un croyant. Signe que les pauvres n’ont pas été oubliés de tous les Indiens. 

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