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En prison, le danger vient de l'extérieur

Le milieu carcéral lutte pour ne pas laisser entrer le coronavirus dans les prisons. ©BELGA

"Les matons ont peur et les détenus ont peur", nous a déclaré un détenu qui vient de bénéficier d'une suspension d'exécution de sa peine. Le monde carcéral met tout en œuvre pour éviter que la pandémie de Covid-19 ne se répande derrière les barreaux. Plongée dans un univers où le confinement est la règle.

Peur sur la ville. Et dans les prisons. Comment vit-on la pandémie de Covid-19 derrière les barreaux? Comment appliquer les mesures édictées par le gouvernement en milieu carcéral, là où la promiscuité est la règle, dans des lieux où l'hygiène, souvent, est déplorable, au sein d'une population généralement fragilisée?  Après plus de dix jours de confinement, c'est sans doute le docteur Gaëtan de Dorlodot, directeur médical des prisons de Bruxelles, qui résume le mieux la situation. "Limiter les allées et venues dans les prisons était une mesure courageuse", explique le médecin. Car un fait est certain: aujourd'hui, dans les prisons, le danger vient de l'extérieur

L'objectif principal du monde carcéral est d'empêcher le virus d'entrer dans les prisons. "L'objectif est de rester le plus longtemps possible en stade 2. Il faut empêcher le loup d'entrer dans la bergerie, on doit tout faire pour empêcher le microbe d'entrer dans les prisons", précise le directeur médical des prisons. 

Beaucoup de désespoir

"Il y a beaucoup de désespoir dans les prisons. Le plus compliqué, c'est la suppression des visites."
Delphine Paci
Avocate et membre de l'Observatoire des prisons

Depuis le 13 mars dernier, les détenus sont privés des visites de leurs familles. Psychologiquement, c'est la mesure la plus difficile à accepter. En contrepartie, les détenus ont reçu 20 euros supplémentaires de crédit d'appels, mais une conversation à distance ne remplacera jamais la rencontre physique avec des proches. "Il y a beaucoup de désespoir dans les prisons. Le plus compliqué, c'est la suppression des visites", résume Delphine Paci, avocate et membre de la section belge de l'Observatoire international des prisons (OIP). "Les contacts sont dangereux, les détenus ont peur de tomber malades", explique-t-elle. 

Mais il y a autre chose. Malgré leurs contacts avec le monde extérieur (radios et télévisions), les détenus ont peur que leurs proches ne leur disent pas toute la vérité sur l'état de santé réel des membres de leurs familles, de ne pas pouvoir sortir en cas de décès d'un proche. En prison, cette crainte est récurrente, mais avec la pandémie de Covid-19, elle est exacerbée. 

Quand ils peuvent encore sortir, les détenus le font par petits groupes.

Nos différents interlocuteurs l'ont martelé au fil de nos entretiens, la peur vient de l'extérieur, le monde carcéral lutte pour éviter la pandémie qui, si elle se faufile entre les barreaux, passe de cellule en cellule, serait une catastrophe sanitaire sans précédent. Tout le monde en est bien conscient. "Les détenus ont peur des agents et les agents ont peur des détenus", résume encore Delphine Paci. Chacun a peur d'être contaminé par l'autre. "Les détenus ont également peur de ne pas bénéficier des soins nécessaires. Il y a encore des agents qui travaillent sans gants et sans masque", ajoute-t-elle. 

Cette peur habite également les syndicats. "Les agents ont peur, beaucoup de collègues se mettent en congé, à raison ou pas. Nous sommes conscients que les hôpitaux sont prioritaires pour le matériel de protection, mais nous sommes quand même en première ligne. Quand on voit un reportage sur les contrôles aux frontières, où l'on voit que tous les policiers sont équipés de masques et pas nous, c'est rageant", explique Didier Breulheid, délégué permanent CSC en charge des établissements pénitentiaires. Ce dernier le reconnaît, "les agents sont le vecteur qui pourrait amener le virus", mais gare si le Covid-19 passe les portes des prisons. "Si cela arrive, on n'a pas les moyens et le personnel pour gérer cela." 

Cordon sanitaire

Du côté des directions des établissements pénitentiaires, toutes les mesures possibles ont été prises. Souvent dans l'urgence, mais toujours avec beaucoup de bonne volonté, ont tenu à préciser différents interlocuteurs. "Dans les premiers jours, cela a été un choc pour l'ensemble de la prison. La prison, c'est un petit microcosme de la société. Il a d'abord fallu avaler les mesures du gouvernement en tant que citoyen avant de les gérer en tant que professionnel", nous a expliqué Catherine Zicot, la directrice de la maison d'arrêt de Saint-Gilles. 

Sans détour, Catherine Zicot reconnaît qu'il y a d'abord eu deux à trois jours de panique. "Le personnel a d'abord eu peur de l'impact de ce virus sur leurs familles, nous avons dû apprendre à vivre avec nos craintes, nous avons dû beaucoup discuter avec les gardiens, les rassurer sur ce virus et discuter des mesures qui devaient être prises. Nous avons dû réagir très vite, dans l'urgence". 

Distribution de masques

Au départ, il n'y avait pas assez de matériel dans les prisons. Il y avait des stocks, bien sûr, mais pas en suffisance. "Il a fallu faire des commandes de masse", précise Catherine Zicot. Ce qui transparaît dans un mail envoyé par la direction de l'administration pénitentiaire aux différents établissements. On y apprend que des masques ont été confectionnés par des détenus, dans des ateliers dans les prisons. "Le tissu qui a été utilisé est certifié. La qualité est donc garantie", lit-on dans ce mail que nous avons pu consulter.

Le mode de distribution de ces fameux masques en tissu y est également décrit. Priorité pour les établissements où des cas de Covid-19 sont déclarés. Pour l'instant, il s'agit de Turnhout, Mons, Bruges et Forest (où un cas a été signalé ce vendredi). A la prison de Bruges, une unité de soins a été dressée afin de recevoir les détenus touchés par le Covid-19. On y trouve 29 lits! Sans jouer les oiseaux de mauvais augure, en cas de propagation du virus dans les prisons, cette unité de soins ne tardera pas à être débordée. 

"En prison, en général, l'état de santé est déjà moins bon qu'à l'extérieur. Il s'agit d'une population fragilisée, avec beaucoup de toxicomanes, ce sont souvent des gens à la santé défaillante", explique Delphine Paci, qui sous sa double casquette d'avocate et de membre de l'OIP a une bonne connaissance de l'univers carcéral. Et, malheureusement, ne manque pas d'exemples vécus. "J'ai connu le cas d'un détenu qui s'est plaint pendant un mois d"avoir mal au dos. Il a fallu un mois pour l'emmener à l'hôpital. Résultat des courses, il ne marchera plus jamais. Des histoires comme ça, j'en entends tout le temps", précise celle qui dit douter de la capacité des prisons à gérer une pandémie de grande ampleur

Tracer les détenus

Tout cela n'empêche pas les établissements de prendre les mesures nécessaires pour lutter contre le virus. A la maison d'arrêt de Saint-Gilles, par exemple, on évite au maximum les transferts de détenus de cellule en cellule, comme nous l'a expliqué la directrice de l'établissement. Si des cas de Covid-19 sont détectés chez des détenus, cette mesure devrait permettre de retracer son parcours dans la prison et de savoir précisément avec qui il a été en contact. 

Comme l'explique le docteur de Dorlodot, les détenus entrants sont systématiquement contrôlés. "On dépiste les prisonniers entrants en prenant leur température et on leur demande de s'observer et de nous signaler si ils ont des difficultés respiratoires", précise le médecin. En cas de suspicion de maladie, ces détenus sont placés à l'isolement. C'est le confinement dans le confinement. Concernant Bruxelles, à l'heure d'écrire ces lignes, ces mises à l'isolement de détenus potentiellement malades concernaient 6 personnes à Saint-Gilles, 2 à Berkendael et 1 à Forest. 

Derrière les barreaux, les détenus craignent de se faire contaminer par les agents pénitentiaires. ©BELGA

A Saint-Gilles, cette procédure est appliquée à la lettre. "Quand quelqu'un est malade, on le met sept jours en isolement, il ne peut plus côtoyer les autres. Nous avons 800 personnes à protéger", explique Catherine Zicot, qui précise que durant son isolement, le détenu peut utiliser son crédit de téléphone grâce à un appareil portable qui lui est fourni avant d'être désinfecté.

"Toutes les décisions prises à l'extérieur ont un impact en prison", explique encore la directrice de Saint-Gilles qui, dans l'urgence, a pu s'organiser. On apprend que les familles peuvent continuer à apporter du linge aux détenus, mais le colis restera 24 heures dans une pièce aérée avant d'être donné au détenu. Des marquages au sol ont été faits afin de respecter les distances et les sorties sous préau ne se font plus que par petits groupes. Tout comme les douches. "On ne veut pas que les détenus soient collés les uns aux autres. Le premier jour de ces mesures, il y a eu un mouvement d'humeur chez les plus jeunes, mais tout est rentré dans l'ordre", précise-t-elle encore. 

Les avocats entre deux chaises

Du côté des avocats pénalistes, beaucoup préfèrent ne plus aller en prison afin de ne pas y faire entrer le virus. C'est le cas de Sven Mary, notamment, qui, par les temps qui courent, se rend en prison de façon aussi limitée que possible. "On nous dit de travailler en téléconférence, mais pour nous, ce n'est pas évident". Dans les prisons les plus modernes, les cellules sont équipées de téléphones au mur et les détenus ont des crédits d'appels. "Qu'en est-il de la confidentialité des discussions entre un avocat et son client?" se demande le pénaliste, qui précise que les détenus n'ont pas confiance dans ces téléphones, qu'ils pensent être sur écoute. 

"Je suis étonné qu'il n'y ait pas encore eu plus de problèmes dans les prisons. Cette peur du virus et de la maladie cause un stress énorme. On a de la chance qu'il fasse encore froid, je crains que la hausse des températures dans les mois à venir augmente encore un peu la tension", ajoute le pénaliste. 

"Aujourd'hui, tout le monde a compris que si les détenus montent sur le toit des prisons, c'est parce qu'ils ont peur."
Catherine Toussaint
Avocate

"Un de mes clients vient de me dire au téléphone qu'il avait l'impression d'être en prison dans la prison", confie pour sa part l'avocat Dimitri de Beco. Pour lui, cette crise souligne de façon criante l'archaïsme de la justice pénale qui, dans ses grandes lignes, fonctionne encore à l'ère du papier, fax compris! "L'archaïsme de la justice, qui rendait les choses compliquées, les rend impossibles aujourd'hui. Il faudra peut-être profiter de cette crise pour moderniser les choses", explique-t-il. 

Si elle ne va plus en prison pour le moment, l'avocate Catherine Toussaint parle tous les jours à ses clients. "En ces temps-ci, il faut faire appel à toutes les bonnes volontés, on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a. Aujourd'hui, tout le monde a compris que si les détenus montent sur le toit des prisons, c'est parce qu'ils ont peur. Ce qui règne, c'est juste la peur des détenus de voir leurs parents touchés par le virus et de ne pas pouvoir être là. Ils ont peur de les voir partir sans pouvoir leur dire au revoir". 

Suspension des peines

Afin de faire de la place dans les prisons, le gouvernement a décidé d'appliquer un régime de suspension des peines pour les détenus condamnés à des peines de moins de dix ans et ayant déjà bénéficié d'un congé. L'idée est de "donner de l'air" aux établissements pénitentiaires afin qu'ils puissent appliquer au mieux les consignes sanitaires qui s'imposent. Cette mesure a permis à Saint-Gilles, par exemple, de passer de 850 à 730 détenus. "Ils ont mis les gens dehors à tour de bras", s'exclame l'avocate Catherine Toussaint.

De son côté, le pénaliste Olivier Martins trouve la mesure cruelle. "On ne fait que suspendre la peine. Pourquoi faire cela alors que le but est de vider les prisons? Je voudrais que ces gens ne retournent plus en prison. C'est cruel, on leur fait goûter la liberté puis ils devraient retourner en prison..." se désole l'avocat. 

Comme des rats de laboratoire...

Enfin, pour comprendre la situation derrière les barreaux, laissons la parole à un détenu. "Les matons ont peur et les détenus ont peur", nous a confié un détenu qui, depuis mardi dernier, bénéficie de cette suspension de la peine. Il a pu quitter la prison de Nivelles et rejoindre sa famille. "Quand je suis sorti, il n'y avait aucune précaution particulière, les gardiens n'avaient même pas de gants. Ils nous mettent en cellule et nous évitent au maximum, comme si nous étions des rats de laboratoire. Ils limitent les mouvements au maximum", nous a expliqué ce détenu que nous appellerons Max.

"Pour nous, les détenus, cette situation, c'est comme une double peine."
Un détenu

Pour lui, derrière les barreaux, la situation est explosive. Une tension qui s'explique par la suppression des visites, mais également par le manque de stupéfiants. "En prison, beaucoup de gens consomment de la drogue, rien de grave, mais là, ils n'y ont plus accès et cela crée un manque", explique Max. En plus de six mois passés à Nivelles, il n'avait pas assisté à une bagarre. La semaine dernière, il y en a eu quatre ou cinq. "Pour nous, les détenus, cette situation, c'est comme une double peine. Sans vous raconter que la nourriture est infecte. Même les chiens n'en voudraient pas". 

Et comme les autres témoins avant lui, Max raconte la peur de ce qui vient de l'extérieur. "Quand les matons ouvraient la porte de ma cellule, je leur demandais de reculer. Nous, on ne sort jamais, comment voulez-vous qu'on contamine qui que ce soit?" Devant leur télévision 24 heures sur 24, les prisonniers suivent la situation mieux que quiconque. "Personne ne connaît mieux les informations que nous. Et on nous dit que les personnes âgées sont les premières victimes", raconte Max qui confirme qu'à l'intérieur, chacun se fait du souci pour sa famille.

La suppression des congés a aussi fait monter la pression d'un cran. "Je connais un détenu qui attendait son premier congé depuis deux ans. La veille, on lui a glissé un mot sous la porte de sa cellule pour lui dire que son congé était annulé. Il a tapé toute la nuit sur la porte de sa cellule avec une cruche. Et après, on va dire qu'il est violent et on va le mettre au cachot", raconte encore Max. 

Depuis le début de la crise du Covid-19, 323 détenus ont bénéficié de mesures de suspension de leur peine, a précisé l'administration pénitentiaire. 

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