analyse

Entre 1.600 et 8.000 morts avec le confinement en Belgique... et plus de 80.000 avec l'immunité collective

La Belgique a fait le choix du confinement pour éviter la propagation du Covid-19. Les Pays-Bas optent pour le principe de l'immunité collective. ©Photo News

Pour sortir de la crise du coronavirus, deux écoles s'affrontent: celle du confinement et celle de l'immunité collective. L'une a un lourd prix économique, l'autre un terrible coût humain. L'épidémiologiste de l'ULB Marius Gilbert nous explique les implications de ces deux principes.

Alors que c'est l'alerte rouge partout et que les mesures de confinement se multiplient contre le Covid-19, certains pays font bande à part et optent pour une méthode diamétralement opposée: l'immunité collective. Le Premier ministre néerlandais Mark Rutte dit vouloir favoriser ce principe aux Pays-Bas. Il a exclu un confinement total de la population. Idem au Royaume-Uni où le gouvernement décourage tout "contact social" et déplacement "non essentiel", mais ne prend pas de mesure drastique pour éviter les contacts entre personnes.

"L'immunité collective, c'est le principe de la vaccination de masse."
Marius Gilbert
Epidémiologiste, ULB

Mais sur quoi cette méthode de l'immunité de groupe se base-t-elle? Ce principe est en réalité très simple, et est déjà appliqué dans le monde entier. "C'est le principe de la vaccination de masse", explique Marius Gibert, épidémiologiste et professeur à l'ULB. "Dès qu'on vaccine une population, on se retrouve à un moment avec un nombre suffisant de personnes immunisées pour empêcher la maladie de se transmettre. Selon le type de maladies, il faut une certaine proportion de gens immunisés pour arriver à bloquer une infection. Cela permet d'empêcher la résurgence de certaines maladies, infantiles notamment."

Laisser courir la maladie

Appliquée au nouveau coronavirus, cette méthode implique de "laisser courir la maladie en protégeant juste les plus vulnérables pour atteindre une immunité dans la population: à un moment, il y aura un grand nombre de personnes qui ne seront plus infectables, ce qui empêchera alors l'infection de se répandre."

C'est ce qu'on fait chaque année dans nos pays avec la grippe. Et ça fonctionne. "On ne cherche pas à limiter la transmission de la maladie... Mais il existe un vaccin contre la grippe, pour protéger les plus faibles", nuance l'épidémiologiste. "Et il y a une certaine acceptation sociale parce que le taux de décès est plus faible: entre 1.000 et 3.000 par an."

Nombreux décès à attendre

Voilà pour le principe. Mais il a ses corollaires: "cette stratégie passe inévitablement par un grand nombre de décès dans un laps de temps très court."

Le procédé se base aussi sur une seconde hypothèse, souligne Marius Gilbert: "L'immunité contre le coronavirus se maintiendrait longtemps, voire de façon permanente. Mais ça, ce n'est pas démontré! Donc, si la maladie se représente et que l'immunité ne s'est pas installée à long terme, il faudrait réappliquer la stratégie", avec toujours son coût humain.

Ce coût humain a justement été calculé dans une étude de l'Imperial College de Londres. "En se basant sur la théorie de l'immunité de groupe appliquée au Royaume-Uni, 80% des gens seraient infectés et le nombre de décès serait de 500.000." Marius Gilbert, face à ces chiffres, évalue l'impact d'une telle stratégie en Belgique: "Il suffit de diviser par six; on aurait entre 80.000 à 90.000 décès." On peut tenter la comparaison avec la grippe saisonnière... "C'est 80 fois plus."

"Entre 1.600 et 8.000 morts" avec le confinement en Belgique

L'Imperial College de Londres a aussi testé l'hypothèse d'une stratégie alternative, un confinement similaire à ce qui est appliqué chez nous, qui consiste à éliminer au maximum le contact pour éviter la propagation et dont le but est de maintenir autant que possible les décès sous le seuil de la capacité hospitalière. Avec une telle méthode, le Royaume-Uni compterait entre 10.000 et 40.000 décès. "En Belgique, on devrait donc en avoir entre 1.600 et 7.000-8.000", calcule l'épidémiologiste de l'ULB.

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Précisons que l'étude prend en compte des périodes de relâchement occasionnel dans le confinement, afin de permettre à la société de fonctionner et de doser l'isolement social. Mais elle considère la durée des mesures sur deux ans. "Néanmoins, on pourrait trouver avant cela des solutions thérapeutiques pour améliorer la santé des malades. Et la recherche pour un vaccin aura avancé", note Marius Gilbert.

On le voit, deux écoles s'affrontent. Celles des partisans de l'immunité collective, qui implique:

  • un grand nombre de décès;
  • un impact économique plutôt faible.

Et celle du confinement, qui engendre:

  • un coût économique et sociétal important;
  • un nombre de décès minimisé.
"Il faut bien voir que c'est principalement la population non active qui est touchée, qui peut être vue comme un fardeau économique."

Risques aux frontières

Pourquoi certains pays ont-ils fait le choix de l'immunité collective? "Cela permettra à ces pays de sortir rapidement de la crise avec une économie qui pourra redémarrer facilement. Et il faut bien voir que c'est principalement la population non active qui est touchée, qui peut être vue comme un fardeau économique...", analyse encore Marius Gilbert.

Vu que la frontière entre la Belgique et les Pays-Bas s'étend sur quelque 450 kilomètres, le choix des Néerlandais aura forcément un impact en Belgique. "Notre stratégie risque d'être compromise", regrette le professeur de l'ULB, qui voudrait qu'une décision européenne vienne mettre de l'ordre dans tout ça. Ce qui n'est pas le cas actuellement.

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