interview

Éric Everard, CEO d'Easyfairs: "Les mesures de soutien aux entreprises sont largement perfectibles"

Éric Everad, CEO d'Easyfairs salue le travail des banques durant la crise: "On tape beaucoup sur elles mais en ce qui nous concerne, elles ont bien fait leur boulot." ©Dieter Telemans

Totalement à l'arrêt, le secteur des événements est une des principales victimes de la crise. Le patron d'Easyfairs Éric Everard se réjouit des mesures prises par les autorités pour soutenir l'activité économique mais estime qu'il y a moyen de les améliorer.

Le secteur événementiel (festivals, foires, salons…) est une des grandes victimes de la pandémie. En Belgique, il prévoit une perte de 54% de ses revenus en 2020, soit 1,3 milliard d’euros. Pour rappel, les manifestations de masse sont interdites au moins jusque fin août. "Mais entre Tomorrowland et le Salon de la pompe et de la valve à Anvers, il y a une légère différence", ironise Éric Everard, CEO d’Easyfairs, leader des foires et salons en Belgique. Sous-entendu: alors que le secteur est à l’arrêt, les salons professionnels devraient pouvoir reprendre progressivement. "On n’a aucune visibilité, alors qu’en Allemagne et aux Pays-Bas, le secteur a reçu le feu vert pour redémarrer le 1er septembre."

"Entre Tomorrowland et le Salon de la pompe et de la valve à Anvers, il y a une légère différence."

Le boss de l’Entreprise de l’année 2018 assure avoir pris très tôt les mesures nécessaires. "Dès les premiers cas avérés en Italie, on a mis tout le personnel en télétravail avant d’annuler ou de reporter les salons entre mars et juin." Un gros boulot: 6.000 exposants ont été contactés et il a fallu gérer 20  systèmes nationaux d’aides à l’emploi différents, Easyfairs étant présent dans autant de pays. Progressivement le personnel a été mis en chômage temporaire pour force majeure là où c’était possible. C’est le cas aujourd’hui de 600 personnes sur 750. "On communique beaucoup avec nos équipes, car les gens ont peur pour leur santé et leur avenir."

Un quart des événements touchés

Au total, 42 salons Easyfairs sur 160 ont été annulés ou reportés. Ceux qui ont lieu tous les six mois, comme le salon du manga Made in Asia à Bruxelles, ont été annulés, car les reporter les aurait fait entrer en collision avec l’édition suivante. À l’inverse, ceux qui ont lieu tous les deux ans sont plus facilement reportables.

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En 2019-2020, Easyfairs va perdre 25% de ses revenus, 25% de sa marge brute et 75% de ses profits.

"Le plus compliqué, ce sont les salons annuels, qui constituent la majorité de notre portefeuille; on a dû postposer ou annuler ceux prévus pendant le confinement et, parfois, passer à l’édition 2021, à la même date, pour garder le rythme car on s’inscrit dans des calendriers de salons internationaux. Le risque est en effet d’arriver dans un jeu de quilles comme c’est le cas des salons d’art contemporain qui ont tous postposé leur édition 2020 du printemps à l’automne au risque de créer un embouteillage. On a donc préféré annuler Art Brussels et le reporter en 2021." Quant au salon immobilier Realty, il a été reporté à septembre prochain et devrait revenir à Bruxelles, après un bref passage à Knokke l’an passé. Easyfairs possède une option pour la Gare maritime sur le site de Tour&Taxis.

L’impact financier est considérable, alors que mi-février, le groupe était parti pour la meilleure année de son histoire. Depuis mars, sa perte de chiffre d’affaires est de 100%. Mais cela aurait pu être pire, Easyfairs ayant un exercice décalé qui se termine fin juin. "Au total, nous allons perdre 25% de revenus (185 millions prévus en 2019-20), 25% de notre marge brute et 75% de nos profits; malgré tout, on sera légèrement bénéficiaires." Le groupe n’a donc pas dû prendre des mesures d’urgence comme une augmentation de capital ou la vente d’une partie de son patrimoine immobilier. Et puis, son fondateur a les reins solides. Son véhicule, Everex, qui contrôle 90% d’Easyfairs, possédait 237 millions d’euros de fonds propres mi-2019.

"Lors de notre prochain exercice, on devrait avoir à la fois un effet positif en récupérant le chiffre d’affaires des salons reportés, mais aussi un effet négatif avec des salons sans doute plus petits avec moins d’exposants et de visiteurs."

Pour l’exercice à venir, l’ex-manager de l’année est dubitatif: "On devrait avoir à la fois un effet positif en récupérant le chiffre d’affaires des salons reportés, mais aussi un effet négatif avec des salons sans doute plus petits avec moins d’exposants et de visiteurs." Anticipant une activité moindre, Easyfairs a licencié 7 à 8% de son effectif, dont quelques personnes en Belgique.

Bien, mais peut mieux faire

L’impact aurait été bien pire sans les mesures d’aides aux entreprises. Éric Everard est le premier à le reconnaître. Mais l’homme est pragmatique. Pour lui, ces dispositifs sont largement perfectibles. Notamment en matière de chômage temporaire: "Aux Pays-Bas, notre plus gros marché, nos employés travaillent à 100%, mais le gouvernement compense leur salaire à concurrence de 90% avec un plafond de près de 10.000 euros par personne et par mois. En contrepartie, on ne peut pas licencier car c’est une aide à l’emploi. Mais c’est nettement plus productif car les gens travaillent et préparent la reprise." Il s’insurge aussi contre la suspension rétroactive, à partir du 1er mars, des délais de préavis en cas de licenciement, votée mercredi en commission de la Chambre: "On ne licencie pas par plaisir mais pour sauver nos entreprises et les autres emplois."

"Il faudrait étendre la période de remboursement des prêts bancaires garantis par l'État comme chez nos voisins, car c’est irréaliste de croire que les entreprises vont toutes pouvoir rembourser leurs prêts 'corona' en douze mois."

S’il salue le travail des banques durant la crise – "on tape beaucoup sur elles mais en ce qui nous concerne, BNP, Belfius et KBC ont bien fait leur boulot" – il juge aussi les prêts bancaires garantis par l’État améliorables. "Il faudrait étendre la période de remboursement comme chez nos voisins car c’est irréaliste de croire que les entreprises vont toutes pouvoir rembourser leurs prêts 'corona' en douze mois." Il se demande aussi pourquoi obliger les entreprises à consacrer 90% de l’argent prêté à leurs activités en Belgique: "Nous sommes un pays de petites multinationales. Easyfairs en est un bon exemple. On ne peut pas demander aux entreprises d’avoir de l’ambition, d’exporter et, dans le même temps, limiter à 10% l’aide à leurs filiales. C’est un contresens."

Plaidant pour son secteur, il émet encore trois suggestions. Un: étendre le chômage économique jusqu’à la fin de l’année. Deux: faire passer la déductibilité des frais de traiteur sur les événements de 50 à 100%, "car cela aiderait ce secteur sinistré". Trois: faire passer de 100 à 120% la déductibilité des frais de participation aux événements "car nos salons sont des salons de vente qui génèrent de gros carnets de commandes permettant à l’économie de repartir."

Préparer la relance

En attendant, Éric Everard trépigne: "Nous sommes des êtres sociaux qui ont besoin de se rencontrer!" Et se prépare à la reprise des activités. "Comme il n’y a pas de salon en juillet et en août, on a du temps pour nous organiser."

Le groupe travaille sur des mesures permettant d’assurer la sécurité: limitation du nombre exposants et de visiteurs, caméras thermiques, distribution de gels et de gants, masque obligatoire, pas de paiement en cash... "Nous allons aussi généraliser une technologie unique", annonce-t-il fièrement: "des badges intelligents avec puces NRC permettant d’envoyer sa carte de visite et de recevoir de la documentation afin d’éviter tout contact physique. Nous voulons être irréprochables. Easyfairs doit être 'the safest place to meet'".

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