interview

François Heisbourg: "La diplomatie arrogante de la Chine a provoqué un réveil européen"

François Heisbourg est conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique. ©©Julien FALSIMAGNE/Opale/Leemage

Le stratégiste François Heisbourg espère que la crise du Covid-19 et le débat sur la 5G vont alerter l'Europe face aux prédateurs que sont la Chine, la Russie et les Etats-Unis.

Dans son nouveau livre, François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, s’inquiète du sort de l’Europe face à de grands prédateurs comme la Chine, la Russie et les États-Unis. La construction européenne, basée sur la primauté du droit et le refus du recours à la force, apparait en décalage par rapport à un environnement international où priment les notions de puissance et d’intérêts. "Dans un monde où les prédateurs sont de retour, mieux vaut ne pas devenir une proie", prévient-il.

Pourquoi l’Europe a-t-elle tant de mal à se profiler en tant qu’acteur stratégique?

L’Union européenne souffre d’un défaut majeur: elle mêle ce qui relève de la compétence collective et ce qui appartient en propre aux États. À un bout de la chaîne, l’UE est une superpuissance dans le domaine du commerce extérieur. À l’autre bout de la chaîne, la défense demeure pour l’essentiel une compétence nationale, et lorsqu’elle s’organise collectivement, cela passe principalement par la voie de l’Otan dont les États-Unis demeurent le chef de file. Les autres compétences souveraines se situent entre ces deux extrêmes. Cette nature hybride explique pourquoi l’Europe ne se réforme pas rapidement et répond difficilement aux urgences stratégiques, technologiques et environnementales du moment.

L’Europe peut-elle encore se fier au parapluie américain?

Si le parapluie américain est toujours là, ce n’est pas seulement un legs historique. C’est aussi parce que les États-Unis y trouvent leur compte par rapport à la Russie et surtout face à la Chine, qui constitue le principal souci des Américains dans les années à venir. La Chine est d’ailleurs le seul sujet qui fasse consensus entre Démocrates et Républicains.

"Dans un monde où les prédateurs sont de retour, mieux vaut ne pas devenir une proie."

La relation spéciale entre les États-Unis et la Grande-Bretagne est-elle toujours une donnée pertinente?

Oui, car elle touche à des domaines hautement sensibles, comme le renseignement, où les échanges nécessitent un haut niveau de confiance mutuelle. États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande continuent à entretenir des relations tout à fait hors normes en vertu d’une histoire et d’une culture commune. Dans les autres domaines en revanche, Londres ne compte plus vraiment aux yeux de Washington qui privilégiera la relation avec les institutions européennes.

Les États-Unis n’ont-ils pas perdu beaucoup de crédibilité – et donc de soft power – avec Trump?

Celui qui viendra après Trump aura beaucoup de travail de réparation à faire, au moins pour bâtir des relations civilisées avec le reste du monde. Même un pays comme l'Israël, qui a bénéficié des largesses de Trump, reste tétanisé devant l’imprévisibilité et l’incohérence de cet homme. Le deuxième défi pour le successeur de Trump sera de démontrer que les États-Unis sont un partenaire crédible en cas de crise. Les Saoudiens l’ont appris à leurs dépens l’an dernier lorsque les Iraniens ont frappé leurs installations pétrolières. Washington n’a pas bougé.

La Chine comme puissance stabilisatrice du monde, c’est une idée qui ne tient pas la route?

Non. La Chine n’a pas pour projet de stabiliser le monde mais de développer sa puissance à l’échelle régionale d’abord et mondiale ensuite. Prenez la Route de la soie, c’est un projet certes remarquable mais qui ne vise pas le statu quo. C’est un projet de changement de l’ordre international qui place la Chine au centre du jeu.

"Le rôle excessivement politique de la Chine dans la gestion de la pandémie a forcé tout le monde à prendre du recul et à réfléchir."

Avons-nous été trop naïfs vis-à-vis de la Chine jusqu’ici?

Les Européens, à des degrés divers, ont fait preuve de naïveté. L’Allemagne a longtemps considéré la Chine comme une sorte de Japon en plus grand avec qui elle entretient des relations économiques et commerciales. Cette perception a beaucoup changé au cours des deux dernières années. Les Allemands ont commencé à se réveiller lorsque la Chine s’est mise à picorer parmi les entreprises du Mittelstand allemand impliquant des domaines sensibles. Il y a eu de vifs débats au Bundestag par rapport à la politique de la Chancellerie au sujet d’Huawei. Avec la 5G, les Chinois se donnent la possibilité de mettre la main sur toute l’économie en ligne en Allemagne. L’attitude de la Chine durant la pandémie n’a fait que renforcer ces soupçons.

C’est-à-dire?

Le rôle excessivement politique de la Chine dans la gestion de la pandémie a forcé tout le monde à prendre du recul et à réfléchir. Dans l’immédiat, toutes les décisions en matière de 5G ont été gelées. Et je serais très surpris qu’Huawei obtienne des marchés sur lesquels elle pouvait pourtant compter il y a six mois encore. Avec sa diplomatie arrogante et méprisante, la Chine a terminé par provoquer ce réveil européen.

Qui empêchera Pékin de mettre Hong Kong au pas?

Ce sera très difficile. En droit international, Hong Kong fait partie de la Chine, si ce n’est qu’il y a cet accord bilatéral conclu avec la Grande-Bretagne en 1997 qui garantit le statut spécial de Hong Kong. Si Pékin veut casser cet accord, il n’y aura pas grand-chose à faire pour s’y opposer si ce n’est des sanctions. La Grande-Bretagne pourrait accueillir les Hongkongais nés avant 1997, soit environ 800.000 personnes qui bénéficient de la citoyenneté britannique. Ce serait un remarquable paradoxe du Brexit et également une formidable opportunité pour l’économie britannique. Ceci étant, l’affaire est grave, car en faisant sauter le statut spécial de Hong Kong, la Chine rouvre le contentieux sur le statut de Taïwan. Or Taipei ne se laissera pas faire. Il y a un risque réel de conflit militaire.

"En faisant sauter le statut spécial de Hong Kong, la Chine rouvre le contentieux sur le statut de Taïwan."

Les Russes s’illustrent surtout pour leur capacité de nuisance, en perturbant des processus électoraux en Europe par exemple. Que recherche le Kremlin exactement?

Depuis 2013-2014, la position russe sur l’Europe est très claire. Moscou considère l’Union européenne comme une menace stratégique au même titre que l’Otan. Ce n’est pas pour cela qu’on doit s’attendre à voir les chars russes débarquer à Vilnius, mais il reste que les Russes n’acceptent pas le statu quo qui prévaut depuis trente ans, avec l’UE et l’Otan qui s’étendent jusqu’à leur porte. Le projet russe est celui d’une Europe de Lisbonne à Vladivostok dans laquelle l’Amérique n’a rien à y faire.

Comment l’Europe doit-elle répondre à cette menace?

Il faut relativiser. Le PIB de la Russie équivaut à celui de l’Espagne et son économie ne va pas très bien. Jusqu’ici les tentatives d’ingérence électorale de la part de la Russie ont produit des résultats en Grande-Bretagne et aux États-Unis, mais assez peu en Europe continentale où l’extrême droite perce difficilement. La Russie n’en reste pas moins une puissance insatisfaite et si une occasion devait se présenter, comme en Crimée en 2014, elle s’en saisira.

Ne peut-on pas jouer la carte de l’apaisement avec Moscou?

L’apaisement, cela doit venir des deux côtés. Or la Russie a une approche révisionniste en Europe. On ne va pas livrer les États baltes à la Russie comme Hitler l’a fait vis-à-vis de Staline. Ce sont des choses qui ne se font pas. Je crains que la facture d’une politique d’apaisement avec Moscou ne soit trop élevée pour les Européens. Si déjà le conflit dans le Donbass pouvait s’arrêter, ce ne serait pas une mauvaise chose. Mais pour l’heure, Moscou ne semble nullement intéressée par un arrêt des opérations militaires dans la région.

"Moscou considère l’Union européenne comme une menace stratégique au même titre que l’Otan."

La Turquie se montre également prédatrice vis-à-vis de l’Europe: aurait-il fallu la faire entrer dans l’UE il y a 15-20 ans pour calmer ses appétits?

Personnellement, j’étais proche de Chirac dans ce dossier il y a trente ans, lorsque la situation était favorable pour des négociations sérieuses avec une Turquie politiquement apaisée et économiquement en plein essor. Les Turcs ont mis en œuvre un certain nombre de réformes demandées par l’UE, dont la mise sous tutelle de l’armée par le pouvoir politique. Ensuite, on a assisté à la montée du front du refus en France et en Allemagne, mais aussi en Turquie où le nationalisme est plus fort que jamais. C’est quelque part désespérant, on a l’impression d’avoir vu deux trains se croiser qui, depuis, s’éloignent l’un de l’autre.

"Le temps des prédateurs: la Chine, la Russie, les États-Unis et nous", François Heisbourg, éd. Odile Jacob, 238 pages, 22,90 euros

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