interview

Frédéric Keck (CNRS): "Nous sommes confinés comme des animaux parce que nous ne savons plus vivre avec eux"

©Jerome Bonnet / modds

Frédéric Keck est anthropologue, directeur de recherche au CNRS. Spécialisé dans les "maladies de la mondialisation", il mène une série d’enquêtes ethnographiques en Asie en analysant la façon avec laquelle nos rapports à la pandémie construisent notre vision du monde, bouleversent les équilibres géopolitiques et soulignent notre interdépendance avec les animaux. Son prochain ouvrage, qui paraîtra en mai, est une étude de terrain fouillée réalisée à Hongkong, à Taïwan et à Singapour, durant la période de la grippe aviaire*.

Vous faites une différence entre la préparation aux pandémies et la prévention? En quel sens?

La prévention fonctionne sur la base d’une politique de solidarité nationale reposant sur le principe de mutualisation des risques. L’exemple typique, c’est la vaccination de la variole. En revanche, la préparation désigne l’anticipation d’événements dont la probabilité d’apparition n’est pas calculable, mais dont les conséquences sont catastrophiques. L’exemple typique en ce cas, c’est l’émergence d’un virus pandémique en provenance de l’Asie dont on ignore la dangerosité exacte.

La préparation se définit donc comme un ensemble de techniques d’imagination de l’événement, une manière de faire comme s’il était là: c’est un imaginaire global. À l’inverse, la prévention représente plutôt un calcul de risque sur un territoire.

Tout savoir sur le coronavirus Covid-19

La pandémie de coronavirus Covid-19 frappe de plein fouet la vie quotidienne des Belges et l'économie. Quel est l'impact du virus sur votre santé et sur votre portefeuille? Les dernières informations et les analyses dans notre dossier. 

Par thématique:

On peut caractériser la préparation de plusieurs manières. Elle opère en captant, par exemple, des signaux d’alerte précoce chez les oiseaux sentinelles postés dans les lieux stratégiques, notamment dans les marchés aux animaux. On peut aussi se préparer en plaçant dans un élevage de volailles vaccinées contre la grippe quelques poulets non vaccinés et observer les conséquences. Grâce aux techniques numériques actuelles, on peut aussi procéder à des simulations de catastrophes sur ordinateur. Enfin, on peut également se préparer en stockant des vaccins, des masques ou des antiviraux.

D’où vient cette idée de préparation?

Cette rationalité s’est construite dans les années 50 lorsque, aux États-Unis, est née la crainte d’une attaque nucléaire par l’Union soviétique, qu’il fallait donc anticiper. Cette stratégie américaine s’est ensuite généralisée à toutes les menaces naturelles ou terroristes. On s’est mis à anticiper une pandémie venue d’Asie. D’un point de vue géopolitique, le concurrent est devenu la Chine. C’est un récit évidemment très americano-centré.

Dans le courant des années 1990, avec la grippe aviaire, on a commencé à comprendre que, dans le domaine médical, des dangers locaux pouvaient avoir un impact mondial. Mon hypothèse est celle-ci: chaque pays est capable d’anticiper des événements incalculables en fonction de sa tradition culturelle, sociale et politique. Le Japon, par exemple, possède une culture de l’événement dont le point de référence est le tremblement de terre. En France, la grippe et la grève ont été pensées conjointement, au sein du socialisme français, par exemple chez Péguy et Jaurès, comme des catastrophes susceptibles de faire s’écrouler l’activité économique.

On a vu en effet que des pays comme la Corée du Sud étaient mieux préparés que nous pour affronter le Covid-19. Qu’est-ce que les sociétés asiatiques peuvent nous apprendre en ce qui concerne l’anticipation des épidémies?

Depuis 2003 et la crise du SRAS, les pays asiatiques ont procédé à des investissements massifs dans le domaine de la recherche microbiologique, mais également dans les hôpitaux publics afin d’anticiper au mieux la prochaine maladie respiratoire atypique. À côté de cela, ils ont mis en place des batteries de tests ainsi qu’une pratique de surveillance de la population par le biais des technologies de l’information. Mais, le plus important n’est pas là, selon moi: les pays asiatiques, pour se préparer à des pandémies qui viennent des animaux, ne posent pas une coupure nette entre les hommes et les autres espèces.

En Occident, cela fait deux siècles que nous utilisons ce référentiel: la fameuse distinction entre nature et culture. D’autre part, la perception de la catastrophe est différente. En Occident, on perçoit la catastrophe comme la fin, l’effondrement; dans les pays asiatiques, la catastrophe est envisagée comme un événement cyclique qui revient régulièrement. La Chine et les pays asiatiques possèdent donc une tradition culturelle plus adéquate pour faire face à une pandémie.

Derrière la crise du coronavirus, il y aurait donc un conflit entre des représentations culturelles dont la Chine sortirait gagnante? 

Pour l’instant, la Chine sort gagnante mais elle réécrit aussi très habilement l’histoire de cette pandémie. Il y a clairement eu une défaillance des autorités de Wuhan, raison pour laquelle nous devons aujourd’hui, chez nous, imposer de telles mesures de confinement. Nous aurions pu les éviter avec des dépistages et des détections plus précoces. Mais, par ailleurs, il est vrai que la Chine a mieux compris, depuis vingt ans, le scénario d’émergence des virus des animaux. En fait, elle est parvenue à retourner l’image humiliante qu’on se faisait d’elle: un pays sale où l’on conserve cette tradition qui consiste à acheter des poulets vivants sur les marchés.

La Chine a gardé cette tradition, notamment à Hongkong, car elle correspond paradoxalement à une demande des citoyens chinois modernes, mais elle a pris en parallèle le contrôle des pandémies, sur son propre territoire, mais aussi au niveau mondial. Cela se remarque notamment à travers l’influence grandissante qu’elle a sur l’OMS. La Chine entend clairement s’imposer comme le leader mondial en matière de gestion des catastrophes sanitaires. C’est la raison pour laquelle l’Italie ou d’autres pays européens ont demandé de l’aide à la Chine pour faire face à l’urgence sanitaire. On voit que les États-Unis ont eu aussi un temps de retard; retard qui pourrait d’ailleurs coûter l’élection à Trump, car il a détricoté le système de santé sociale et de préparation aux pandémies mis en place par Obama. Le parti démocrate pourrait désormais gagner grâce au coronavirus.

En Europe, n’existe-t-il pas également des différences culturelles qui pourraient expliquer les réactions différentes des États face à la pandémie?  

"En Occident, on perçoit la catastrophe comme la fin, l’effondrement; dans les pays asiatiques, la catastrophe est envisagée comme un événement cyclique qui revient régulièrement."
Frédéric Keck
Anthropologue

L’Europe s’est construite sur la régulation de l’économie et de l’immigration en laissant de côté la santé publique et la défense. Elle a construit un marché, mais elle n’a pas su concevoir un espace qui protège les individus des pandémies. Il est clair qu’il manque à l’Europe une vraie politique de défense et, par la même occasion, une politique de préparation aux futures pandémies. Face à la crise du coronavirus, on a pu observer deux attitudes: celle des pays latins, qui ont opté pour un paternalisme et un confinement autoritaire, et celle de l’Angleterre, des Pays-Bas et de la Suède, qui ont opté, dans un premier temps du moins, pour une solution plus libérale et darwinienne. Ces deux optiques peuvent-elles s’expliquer à partir de la différence entre le catholicisme et le protestantisme, par exemple? Je ne le crois pas. Ce sont tout simplement des variétés de choix étatiques par rapport au défi énorme que pose la pandémie.

La crise sanitaire actuelle doit-elle se comprendre en parallèle avec la crise écologique?

C’est une version accélérée du scénario catastrophe de la crise climatique. La crise sanitaire se vit sur le mode de l’urgence. Elle agit comme un accélérateur de la catastrophe écologique, bien que la cause de cette crise sanitaire ne soit pas directement le réchauffement climatique, comme c’est le cas pour l’épidémie de dengue issue de la prolifération des moustiques provoquée par la hausse des températures. La cause de la diffusion du coronavirus résulte également d’un déséquilibre de l’écosystème, mais cette fois créé par la déforestation qui rapproche les chauves-souris des habitats urbains.

C’est la relation entre l’homme et l’animal qui doit être totalement repensée?

Oui, non seulement la relation entre les humains et les animaux sauvages, comme on le voit avec les chauves-souris et les oiseaux qui reprennent leurs droits dans l’espace aérien dégagé par les avions et les voitures, mais aussi les animaux domestiques, victimes de traitements pathologiques en période de confinement, comme les chats retrouvés par les vétérinaires en coma éthylique parce qu’ils ont été nettoyés par leurs propriétaires au gel hydroalcoolique ou les chiens abandonnés par des propriétaires qui craignent la transmission du coronavirus alors que chats et chiens ne sont pas des vecteurs de transmission. Nous sommes confinés comme des animaux parce que nous ne savons plus vivre avec les animaux.

Certains ont fait des liens entre la crise du coronavirus et la grippe espagnole qui a frappé l’Europe au début du vingtième siècle. Qu’en pensez-vous?

Le coronavirus est une sorte d’inversion de la grippe espagnole. La grippe espagnole est survenue, de façon totalement inattendue, à la fin de la Première Guerre mondiale. Elle a tué 60 millions de personnes, surtout des jeunes, énormément de soldats. Dans le cas de la grippe espagnole, on avait vu la guerre, mais pas le virus. Dans le cas de la crise actuelle, c’est l’inverse: on voit le virus mais pas l’enjeu géopolitique derrière. La question qui se posait aux gouvernements de jadis était celle-ci: acceptons-nous de sacrifier les jeunes pour un conflit mondial? La réponse a été oui. Aujourd’hui, la question est différente: acceptons-nous de sacrifier des personnes âgées, qui sont les plus touchées par le virus, pour maintenir l’économie mondiale? La France et la Chine ont répondu non d’entrée de jeu, tandis que la Grande-Bretagne a tout d’abord semblé hésiter.

Pourquoi la Chine a-t-elle fait ce choix, qui peut paraître étonnant étant donné que le pouvoir autoritaire ne se soucie pas toujours de sa population?

La tradition chinoise est celle de la piété filiale, ce qui signifie qu’il faut protéger les personnes âgées. Les premières réactions de Boris Johnson face au coronavirus ont suscité énormément de réprobations en Chine. Pour les Chinois, il est tout simplement impensable de sacrifier les personnes âgées au nom de l’économie. La Chine est capable de sacrifier des médecins mais pas des personnes âgées. Le sacrifice est un pilier de la société chinoise. Dans une période de crise, on sacrifie des vivants pour que le pouvoir du souverain se réaffirme. Ainsi, les médecins se sont sacrifiés pour sauver les patients, la province du Hubei a été sacrifiée en étant soumise à un confinement total et, au bout du compte, c’est la Chine tout entière qui s’est sacrifiée pour le monde… Voilà le récit créé par les autorités chinoises, qui permet à Xi Jinping de réaffirmer son pouvoir.

* Les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, Frederic Keck, éditions Zones Sensibles, 240 p., 20 euros.

Lire également

Publicité
Publicité