analyse

Gardons le meilleur du confinement

Après le confinement, changerons-nous notre manière de vivre et de travailler? Ce ne sont pas les pistes concrètes qui manquent. ©Saskia Vanderstichele

Le confinement imposé par le coronavirus n’est pas une partie de plaisir, il nous emm… profondément. En même temps, il nous force à tester d’autres manières de vivre et de travailler. Et si, une fois déconfinés, on en gardait les bons côtés? On a pris l’avis des économistes.

"Tout ne va pas changer après la crise", estime Geert Noels (Econopolis). "Pour une raison simple: le changement demande des efforts et coûte de l’argent. Or, notre zone de confort reste l’avant-coronavirus et l’être humain revient très vite dans sa zone de confort. On ne va pas changer du tout au tout, par contre des tendances vont s’accélérer. C’est le propre des crises: elles accélèrent le changement. On va beaucoup apprendre de cette crise."

Que changerons-nous, une fois déconfinés? S’il est évidemment trop tôt pour tirer des conclusions, ce ne sont pas les pistes concrètes qui manquent. Échantillon.

1. (Télé)travailler

C’est l’évidence, l’organisation du travail a été bousculée comme rarement. Selon l’Economic risk management group (ERMG), ce groupe de travail chargé par le gouvernement fédéral de mesurer l’impact de la crise, 37% des salariés du secteur privé télétravaillent actuellement. "Avant la crise, il y avait encore beaucoup de réticences par rapport au travail à distance, du côté des syndicats comme du côté des managers", situe Philippe Defeyt (Institut pour un développement durable). "Aujourd’hui, avec le confinement, le pendule est allé à l’extrême inverse. On va ensuite trouver un équilibre entre les deux et c’est très heureux. Quel équilibre? Tout dépend de l’activité, des personnes, du type de management."

Les Américains Jonathan Dingel et Brent Neiman ont tout récemment estimé à 34% le nombre des emplois qui, aux États-Unis, pouvaient être assurés depuis la maison. Tout dépend du secteur évidemment: le juriste et l’informaticien sont des télétravailleurs tout trouvés, à l’inverse du maçon et du chef-coq.

"On peut vivre et travailler mieux, avec moins de temps perdu, moins de stress."
Philippe Defeyt

Le homeworking massif du moment aura des suites. "Il va augmenter, car les gens et les managers s’y seront habitués et que les employés seront plus demandeurs pour éviter les trajets et embouteillages", prédit Estelle Cantillon (ULB). "Il se peut que cela prenne la forme d’une augmentation de l’usage des espaces de coworking."

"Il ne faut plus expliquer à tout le monde que cela fonctionne: en deux semaines, tout le monde a expérimenté le télétravail", situe Geert Noels. "Ceux qui le pratiquaient déjà avant l’ont testé à temps plein et ceux qui n’en voulaient pas ont bien été obligés de le faire et y ont peut-être trouvé un intérêt", prolonge Philippe Defeyt. "Cela nous a tous fait avancer sur le télétravail. Maintenant, il s’agit de trouver un équilibre. Pas en légiférant, surtout pas: c’est à chaque entreprise et même à chaque équipe de trouver son propre équilibre."

2. Se réunir

"J’espère qu’on s’est enfin rendu compte qu’un nombre incroyable de réunions physiques est parfaitement inutile", place Philippe Defeyt. "Elles prennent du temps, polluent par les déplacements qu’elles imposent, alors que la technologie permet de s’en passer."

Toutes les réunions ne sont pas bonnes à jeter pour autant. Au contraire, le confinement a permis de mesurer à quel point le présentiel a son importance, quand il s’agit de vraies réunions. "Raison de plus", poursuit Philippe Defeyt. "Oublions ces réunions que le numérique permet d’éviter et, par contre, dégageons du temps pour les vraies réunions, stratégiques, celles où la présence est nécessaire." Geert Noels s’en réjouit déjà: "Imaginons qu’un tiers des réunions soient remplacées par des conférences en ligne, quel impact positif sur le trafic routier!"

"Pourquoi faire un aller-retour à Barcelone dans la journée pour deux heures de réunion, si la vidéoconférence permet de l’éviter?"
Estelle Cantillon

Sans parler des voyages d’affaires, ajoute Estelle Cantillon. En postulant que les vols touristiques continuent de prospérer, les vols organisés dans le cadre professionnel risquent en revanche de diminuer sérieusement. "Pourquoi faire un aller-retour à Barcelone dans la journée pour deux heures de réunion si la vidéoconférence permet de l’éviter?" Après la crise, les entreprises (une fois de plus) vont se lancer dans une grande chasse aux coûts. Il est bien possible que des déplacements professionnels, jugés essentiels jusque-là, perdent subitement de leur intérêt.

3. Bouger

Poursuivons sur le terrain des déplacements. On a vu l’effet bénéfique du télétravail sur le trafic (moins de temps perdu, moins de pollution), mais on se déplacera encore. Comment? Estelle Cantillon s’attend à "un évitement des transports publics et à un déplacement de la demande vers la voiture, le vélo, la marche. Tout dépendra de la réaction des autorités publiques." Si elles ne bougent pas, l’économiste craint un report sur la voiture essentiellement.

En revanche, "un réaménagement de l’espace public donnant plus de place aux piétons et aux cyclistes (de quoi assurer la distanciation sociale pour ces modes de déplacement) et des conditions d’utilisation des transports publics qui rassurent les utilisateurs (comme le port du masque obligatoire) pourraient éviter le grand retour de la voiture et des embouteillages."

Touchée en plein cœur par le coronavirus, la ville de Milan va élargir des trottoirs et transformer 35 km de routes en pistes cyclables.

Touchée en plein cœur par le coronavirus, la ville de Milan a annoncé la couleur en la matière. Craignant un abandon des transports en commun et un assaut de voitures avec la levée du confinement, la métropole va élargir des trottoirs et transformer 35 km de routes en pistes cyclables. Annoncées comme temporaires, ces mesures créeront-elles de nouvelles habitudes dans la façon de bouger en ville?

Pour faciliter la distanciation physique entre déconfinés, on peut aussi décoincer l’organisation de nos journées. "Pourquoi les entreprises et écoles démarrent-elles toutes en même temps?", s’interroge Philippe Defeyt. "En étalant le début des activités là où c’est possible, on réduit les pics d’affluence dans les transports en commun et sur la route. Les expériences de bureaux du temps menées dans plusieurs villes d’Europe montrent qu’il y a moyen de fluidifier les rythmes d’une population dans un espace géographique donné. Cela peut faire énormément de bien: moins de temps perdu, moins de stress, moins de pollution, plus de variété dans les rythmes de vie… L’après-crise devrait nous faire avancer là-dessus, nous rendre plus souples."

4. Enseigner

L’éducation, voilà encore un domaine où le confinement a secoué les habitudes. Pas besoin d’attendre de longues études sur la question, on a observé que le numérique s’est invité comme jamais dans le monde de l’enseignement.

Les plateformes digitales ne vont pas supprimer les classes et les auditoires, mais elles peuvent aider à faire mieux. Ici aussi, Philippe Defeyt sort un exemple. "Combien sommes-nous à donner des cours d’introduction d’économie dans l’enseignement supérieur? Des centaines. Nous racontons tous la même chose, dans des auditoires souvent peu fréquentés. Mettons-nous ensemble, produisons le meilleur cours à distance possible, que les étudiants pourront visionner une fois, deux fois, dix fois s’ils le veulent. Cela donnera aux enseignants plus de temps pour la recherche, le suivi de travaux pratiques, l’accompagnement d’élèves en difficulté… On a tout à y gagner: autonomie, efficacité, disponibilité."

5. Manger

Avec la limitation des déplacements et le blocage de nombreuses chaînes d’approvisionnement, les circuits courts ont la cote. Pour autant, ne misons pas tout sur le local, plaide Philippe Defeyt. "N’allons pas croire naïvement que les circuits courts vont nous sauver de tout. Attention, je suis fan d’alimentation locale de qualité, mais regardons les choses avec un peu de recul et ne cherchons pas à tout prix l’autonomie alimentaire. On sera peut-être contents un jour d’avoir gardé un lien avec une production agricole qui ne se limite pas au terroir. Car, le jour où arrive une catastrophe comme une grande sécheresse par exemple, scénario probable, on sera bien avec notre circuit court: on n’aura plus rien. Il faut garder le sens de l’équilibre."

6. Produire

Décentraliser, déconcentrer, relocaliser. Ces mots tournent beaucoup quand il s’agit d’évoquer le futur de notre industrie. "Alors qu’il n’était pas pris au sérieux jusqu’à présent, le localisme va prendre de l’importance", estime Geert Noels. "La consommation de produits locaux ne sera plus une tendance marginale, mais une tendance de fond." Cela ne se fera pas sans conséquence, prévient-il: "Il faut accepter une hausse des coûts, une baisse du choix et une autre organisation de l’approvisionnement."

Étienne de Callataÿ (UCLouvain, UNamur) partage l’analyse. "La crise nous a montré que, lorsqu’une entreprise concentre sa production dans des pays lointains à faible coût de main-d’œuvre, pour soigner sa propre rentabilité, elle fait en réalité courir un risque à toutes les entreprises qui dépendent d’elle et à la collectivité." Lorsque les chaînes d’approvisionnement, longues et sophistiquées, se grippent, tout le monde en fait les frais.

"La consommation de produits locaux ne sera plus une tendance marginale, mais une tendance de fond."
Geert Noels

"Une entreprise qui concentre sa production est donc moins résiliente. Pour réduire cette fragilité, une déconcentration de la production est une bonne chose, de même que la reconstitution de stocks. La logique just-in-time les avait supprimés, ici aussi au nom de la rentabilité, mais on a pu voir qu’ils avaient de la valeur. Même pour des biens aussi simples que des masques de protection..." 

Ne soyons pas trop romantiques, invite Philippe Defeyt. "La solution n’est pas l’autarcie. On a besoin des autres, notamment parce qu’on ne sait jamais d’où l’innovation peut venir. On ne va quand même pas s’en priver au nom de l’autonomie."

Autre évolution prévisible, selon Geert Noels, "la place de la technologie va changer, elle va prendre une position plus importante qu’avant." Il s’attend par exemple à un "coup d’accélérateur en faveur de l’automatisation: le coronavirus n’agit pas sur les robots, c’est pourquoi ils vont s’imposer davantage. Plutôt que de chercher comment la technologie peut assister l’humain dans une tâche, les entreprises vont se demander comment la technologie peut effectuer elle-même cette tâche." Cela diminuera peut-être le risque sanitaire, mais pas les cyberrisques…

7. Soigner le climat

Geert Noels en est convaincu, "la question du climat va revenir en force à l’agenda après la crise du coronavirus. Avec la mise à l’arrêt de l’économie, on a pu observer l’impact sur le climat d’une économie qui tourne. Alors oui, passer à une économie carbone neutre, cela a un coût important. Mais c’est un changement pour un mieux." On y a goûté par accident, on peut en faire un choix.

Pour Philippe Defeyt, cela ne fait pas un pli. "Notre dépendance la plus problématique, ce n’est pas que tel ou tel produit vienne de loin, non, c’est notre dépendance énergétique. Notre énergie et donc notre vie en Europe dépendent de sources carbonées importées, le plus souvent en provenance de régimes douteux et instables. Réduire la dépendance énergétique, et donc développer les énergies renouvelables, a plein d’effets positifs, sur la santé et le climat bien sûr, mais aussi sur notre tissu industriel puisque cela crée de l’activité ici, chez nous. On est gagnants sur tous les tableaux."

"Si on a mis l’économie à l’arrêt pour sauver des vies plutôt âgées, ne devrions-nous pas en faire plus pour sauver des vies plus jeunes?"
Étienne de Callataÿ

"La dégradation du climat et de l’environnement a un impact très important sur la santé", abonde Étienne de Callataÿ. "Si on a mis l’économie à l’arrêt pour sauver des vies plutôt âgées, ne devrions-nous pas en faire plus pour sauver des vies plus jeunes?"

Cela passe, selon lui, par l’action politique, que ce soit la fiscalité (taxation du CO2), la régulation (normes environnementales) et l’incitation. "On a un très bel exemple qui vient d’Autriche, où l’État entend conditionner son aide à Austrian Airlines à des objectifs climatiques. Faisons de même en Belgique!"

8. Vivre ensemble

"Quand on a essayé de résoudre la crise de 2008, on a surtout cherché à sauver l’économie", pose Geert Noels. "On a essayé de garder le système tel quel, pas de le changer. Aujourd’hui, on ne peut plus se limiter à cela. Il faut rechercher plus d’équilibre entre l’économie, le social et l’écologie."

Au-delà de la question sanitaire, ce que nous a montré cette crise, c’est peut-être ce que pointe Philippe Defeyt. "On peut vivre mieux, dans une société plus apaisée. Cela ne veut pas dire passer son temps chez soi en pantoufles, mais vivre et travailler avec moins de temps perdu, moins de stress. Moins de contraintes inutiles pour plus de qualités relationnelles, dans sa vie privée, dans sa vie sociale, dans sa vie professionnelle. Plus cool, quoi."

"Il n’y a pas que les circuits courts alimentaires, pensons aussi aux circuits courts humains."
Philippe Defeyt

Vivre mieux, selon lui, c’est vivre ensemble. "La solution n’est pas le repli sur soi. Au contraire on a besoin des autres, à tout âge." C’est ce qui lui fait dire que "la maison de repos est un modèle dépassé. Il faut arrêter de concentrer en un même lieu des personnes présentant les mêmes caractéristiques. Quel que soit notre âge, nous avons besoin de voir des gens, de contacts variés, nous avons besoin d’être dans la vie. Il serait bien plus intéressant, pour tout le monde, que les personnes âgées vivent, non pas isolées dans un même espace, mais au contraire dans des quartiers où l’on trouve d’autres logements, d’autres activités et services. Il n’y a pas que les circuits courts alimentaires, pensons aussi aux circuits courts humains, c’est-à-dire aux services et activités à 10 ou 15 minutes de chez soi. Quel potentiel d’emplois et de gain en qualité de vie!"

 

 

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