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interview

Geert Uytterschaut, CEO d'Orpea: "La maison de repos n'est pas un hôpital et ne doit jamais le devenir"

Récemment arrivé à la tête d'Orpea Europe du nord, le belge Geert Uytterschaut y a eu droit à un baptême auquel il ne s'attendait sans doute pas. ©Frédéric Raeven

D’abord, il ne voulait pas s’exprimer, Geert Uytterschaut, le nouveau CEO belge du groupe Orpea, le leader mondial incontesté du secteur des maisons de repos. Puis il s’est ravisé. Et nous a partagé un vécu quotidien qui dépasse les bilans chiffrés, parfois effrayants et souvent déshumanisés.

Tout de go, il nous confie ne plus dormir que quelques heures par nuit et être pour l'instant au milieu du gué, avec de l’eau jusqu'au cou, entre les multiples décideurs politiques et le secteur des soins de santé sous perfusion. Il ajoute qu’on devrait comprendre: s’exprimer dans les médias n’est pas pour l’instant sa priorité. On s’excuse d’avoir insisté en lui assénant que le lecteur, surtout s’il a un parent direct ou une connaissance proche en maison de repos, a droit à quelques égards et réponses claires de la part du principal commandant de bord d’un des esquifs les plus en vue sur les eaux chahutées par la pandémie. Et que l’essentiel est qu’il ait finalement pu trouver un peu de temps pour répondre à nos questions.

"Je sors tout juste d’une maison de repos où j’ai pu vérifier la mise en œuvre des dernières consignes venant directement du SPF Santé publique et des Régions. Comme vous savez, on doit appliquer ces directives, prises à l’échelon fédéral ou dans chaque Région et communauté, puisque nous sommes présents partout en Belgique avec notre groupe", explique Geert Uytterschaut.

50 jours. Déjà! 

50 jours: il rappelle que cela fait déjà quasi deux mois qu’il est au four et au moulin; désormais dès 8 heures du matin et 7 jours par semaine. "Chaque matin, on parcourt les nouvelles ordonnances et directives pour voir ce qu’on doit adapter selon l’endroit. Je vous assure que c’est un vrai boulot. On liste aussi les malades hospitalisés et les décès: on est bien obligé. On voit aussi ce qu’on doit communiquer comme consignes et à l'attention de qui. Vers midi, on communique en direction des directeurs régionaux. En tant que patron, à côté de ces urgences quasi quotidiennes, je me dois aussi de surveiller de près les comptes et d'assurer la pérennité financière de l’entreprise…", fait remarquer le Gantois, CEO d'Orpea pour l'Europe du nord. 

Quand on lui demande s’il a chiffré exactement ce qu’a déjà coûté la crise sanitaire actuelle en dépenses non budgétées, l’homme se dit gêné de parler de ça… puis parle évasivement de centaines de milliers d’euros. Il embraie: "Comme vous le savez peut-être, le groupe Orpea est également présent en Chine, en Italie et en Espagne. Donc, nous avons très rapidement su ce qui nous attendait et pu appliquer ici les bonnes pratiques déjà expérimentées dans ces autres pays où la pandémie avait pris les devants. Côté logistique, cela nous a permis d’avoir trois semaines d’avance sur l’arrivée chez nous de la première vague. Et de partager cette expérience déjà vécue ailleurs, avec ses bons et ses mauvais côtés, au sein de nos fédérations professionnelles, Femarbel et Vlozo."

"Si on se serre les coudes encore 15 jours ainsi, je pense qu’on va pouvoir respirer et progressivement s’en sortir."

Si celui qui préside depuis 2014 déjà le Vlozo, le réseau indépendant flamand du secteur des soins, s’avoue fatigué quand on insiste pour qu'il raconte son vécu, il coupe court et dit trouver indécent de parler de lui. Indispensable même: "Je suis admiratif de l’esprit qui règne actuellement dans la plupart des maisons de repos, notamment celles où tout est sous contrôle et dont les médias parlent trop peu. Il y a, c’est vrai, du personnel réellement malade; et d’ailleurs parfois hospitalisé. D’autres collaborateurs avaient tellement peur lors de l’apparition des premiers cas de Covid-19 dans leur établissement qu’ils se sont mis sous certificat médical. Et on peut comprendre, devant l’inconnu. Mais progressivement, ils sont revenus soutenir leurs anciens collègues. Aujourd'hui, je crois pouvoir dire qu'en général, les établissements ont le matériel utile et que le personnel ne travaille plus la peur au ventre. J'ose ajouter que si on se serre les coudes encore 15 jours ainsi, je pense qu’on va pouvoir respirer et progressivement s’en sortir. Par le haut."

On lui fait remarquer la litanie du nombre quotidien de décès et la proportion importante qui frappe toujours les maisons de repos. Il acquiesce. "Évidemment que je suis de très près quotidiennement ce triste décompte. Mais je me dois de rester objectif et positif, en relativisant ces bilans. Bruxelles n’est pas Anvers. Quelques maisons de repos Orpea sont très touchées par l’épidémie; d’autres le sont un peu. Et la moitié au moins n’est pas du tout concernée pour l'instant." 

Prudent mais optimiste 

Il renchérit: même si le secteur traverse un creux de taille, que les revenus piquent du nez, que les lits se vident par endroit et que toute nouvelle admission est interdite pour l’instant; et même si Orpea doit pouvoir continuer à payer ses loyers et rembourser ses emprunts, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. "Je dois rester prudent, mais je veux rester optimiste: les efforts portent leurs fruits. Je suis déjà certain que la vie en maison de repos ne sera plus jamais la même après: on va fonctionner en groupes plus limités, on va cibler davantage la prévention.

"Quelques maisons de repos Orpea sont très touchées par l’épidémie; d’autres le sont un peu. Et la moitié au moins n’est pas du tout concernée pour l'instant."

Mais l’essentiel restera identique: c’est d’abord une histoire de relations et de rencontres à tisser tous azimuts. Au-delà de la médicalisation et des mesures de distanciation et de confinement, on a pu voir combien la solidarité était primordiale, porteuse d’espaces de créativité et de nouveaux canaux de contacts. On a distribué des tablettes et autres outils de communication à quasi tout le monde; on a retissé des liens différemment, on a créé des lieux de rencontres avec distanciation (balcons, etc.). Récemment, une entreprise nous a prêté ses élévateurs pour que les familles puissent y monter et se rapprocher de leurs proches confinés aux étages des institutions… Une maison de repos n’est pas un hôpital et ne le sera jamais, même pendant une crise sanitaire comme celle-ci."

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