interview

"Il faut croire que la Belgique ne veut pas d'une solution de contact tracing efficace"

Michèle Paque représente un consortium composé de quatre universités et 20 entreprises belges. Ensemble, ils ont développé une solution de contact tracing unique et s'étonne du silence du monde politique.

À la tête d’un consortium d’entreprises et d’universités belges qui ont développé une solution complète de traçage numérique, Michèle Paque s'étonne qu’aucun appel d’offre ou marché public n’ait lieu pour le choix de la solution belge en la matière.

Michèle Paque, Managing Director de l'entreprise technologique et médicale Keyrus Biopharma, est à la tête d’un consortium rassemblant quatre universités (ULB, UCLouvain, ULiège et l’université d’Anvers), une vingtaine d’entreprises actives dans différents domaines et des personnalités scientifiques belges de renom comme Stéphane De Wit, chef de service des Maladies infectieuses au CHU Saint-Pierre et Jacques Brotchi.

Ce consortium a mis au point une solution de contact tracing qui va bien au-delà de la simple application mobile. Lassée de ne pas être entendue par le monde politique et incrédule de ne pas voir d'appel d’offre ou de marché public, elle pousse un coup de gueule.

En quoi consiste votre solution de contact tracing?

Nous avons travaillé 10 semaines, 7 jours sur 7, pour arriver à une solution complète pour protéger la population tant sur un axe de vie privée que sur un axe santé. La solution "Flattening the curve" se décline en 5 axes. D’abord une application évidemment, c’est la base. Elle s'appelle KO-vid et enregistre les contacts via la technologie Bluetooth et fonctionne sous le protocole DP3T. La collecte des données est décentralisée et locale, c’est-à-dire sur les appareils eux-mêmes. L’utilisateur possède les droits complets sur ses données. Via cette application on retrouve le deuxième axe de la solution, le testing. Avec un questionnaire d’une trentaine de questions, on peut s’autotester 24 heures sur 24 et ensuite être redirigé vers la personne adéquate. Il est validé et certifié par l’université d’Anvers, par le fédéral et aussi au niveau international.

Qu’avez-vous développé en plus de l'application de base?

À côté de ces deux premières composantes essentielles, nous avons développé trois autres axes. Le premier est un système de prédiction des zones à risques en termes de contamination qui fonctionne via des algorithmes et l’analyse des données démographiques, c’est utile pour les autorités et les citoyens. Le deuxième est la création d’un "porte-clefs" pour ceux qui n’ont pas de smartphone ou ne désirent pas utiliser l’application (les enfants, les personnes âgées…). Et enfin, nous avons même ajouté un modèle d’intelligence artificielle pour réduire le nombre d’erreurs du système Bluetooth. Même l’Académie de Médecine soutient notre solution qu’elle juge complète et répondant en tout point aux critères de vie privée.

"On nous renvoie d’un cabinet à l’autre. À Bruxelles, nous n’avons pas même été reçus par le ministre Maron. On a en face de nous des personnes qui ne réagissent pas."
Michèle Paque
Managing Director de Keyrus Biopharma

Depuis quand votre solution est-elle prête?

Depuis 5 semaines. Nous réclamons depuis des semaines de pouvoir faire des tests à plus grande échelle, mais sans réponse de la part des gouvernements. D’où notre étonnement d’apprendre par la presse qu’une application de la KULeuven serait testée en juillet. C’est étonnant et nous ne comprenons pas le processus de sélection.

Sur le papier, votre solution semble bien plus avancée que celles présentées jusqu'ici. Avez-vous eu des discussions avec les autorités?

Oui, nous avons eu une réunion au cabinet du ministre De Backer. Dès le départ en fait, nous avons contacté les autorités pour dire ce que nous étions en train de faire. Lors de la réunion virtuelle avec le cabinet de De Backer, j’ai eu l’impression qu’on voulait juste me soutirer des informations. Et puis plus rien. Nous avons aussi eu un rendez-vous avec le gouvernement wallon, nous attendons toujours de leurs nouvelles.

Qu’attendez-vous du monde politique?

Nous avons frappé à la porte de tous les cabinets au Fédéral et dans les Régions. On nous renvoie d’un cabinet à l’autre. À Bruxelles, nous n’avons pas même été reçus par le ministre Maron. Que faut-il faire? On a en face de nous des personnes qui ne réagissent pas. On nous dit aussi qu’il faut attendre un cadre légal au niveau fédéral. Mais pourquoi alors le gouvernement aurait-il déjà choisi la KUL? J’ai l’impression de devoir implorer pour avoir un rendez-vous. N’a-t-on pas besoin d’une solution efficace et rigoureuse validée par plusieurs universités pour venir à bout de cette pandémie et protéger la population? Il faut croire que la Belgique n'en veut pas.

Il n’y a pas eu d’appel d’offre ou de marché public?

Aucun. Et s’il y en a un, je suis curieuse de le voir. Nous demandons la mise sur pied d’un comité d’expert neutre et paritaire au niveau linguistique, j’insiste, pour analyser les solutions développées et choisir celle qui sera la plus pertinente pour protéger la population. Un comité d’experts uniquement composé de membres de la KUL, ce n’est pas un comité indépendant. Il faut des experts pluriels pour décider et sélectionner de façon transparente.

"Ce que propose la KUL, c'est bien mais pas suffisant. On l’a vu ailleurs dans les autres pays: une application basique ne suffit pas."
Michèle Paque

Vous avez l'impression d'être laissée volontairement sur le côté?

Tout ce que je peux vous dire, c'est que c’est comme à Disneyland. Vous faites la file comme tout le monde pour une attraction et d’un coup quelqu’un passe par la "fast-track" parce qu’il a reçu un jeton magique et vous vous demandez ce qu'il vous arrive.

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On a l’impression que la loi qui est discutée pour le moment est téléguidée par la solution de la KUL. Ce qu’ils proposent, c’est bien mais pas suffisant. On l’a vu ailleurs dans les autres pays: une application basique ne suffit pas. Notre solution par exemple n’a besoin que d’un taux de participation de 15% à 20% pour déjà être efficace, elle propose un testing, un mapping, des liens avec les médecins de premières lignes et un set de protections pertinentes pour la population.

Nos voisins semblent eux intéressés par votre solution...

Nous sommes effectivement en pourparlers avec les autorités françaises qui cherchent à améliorer leur solution actuelle. Nous avons des contacts avec l’Allemagne et le Luxembourg. Les États-Unis se sont aussi montrés intéressés.

Quel coût représenterait votre solution à l’échelle de la Belgique?

J’entends que les "call centers" pour le tracing manuel vont coûter près de 100 millions pour 7 mois, alors que leur efficacité est encore discutable. Nous nous positionnons comme solution complémentaire et nous ne sommes même pas à un dixième de ce coût pour l’utilisation de cette solution globale.

"Je veux croire que le bon sens va primer. Qu'une alliance nationale d'intérêt commun prévaudra sur des intérêts personnels ou des querelles linguistiques."
Michèle Paque

À vous entendre, tout serait joué d'avance. Vous êtes résignée?

Nous avons travaillé tellement dur avec un seul objectif: trouver une solution éthique, sécurisée et pratique pour protéger les citoyens belges. Nous avons rassemblé les plus éminents spécialistes, les universités, les entreprises à la pointe dans leur domaine tant dans le privé que le public. J’espère que tout ça ne sera pas en vain. Je veux croire que le bon sens va primer. Qu'une alliance nationale d'intérêt commun prévaudra sur des intérêts personnels ou des querelles linguistiques.

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