Imaginons que les Belges refusent en masse le vaccin...

Si la différence d’acceptation du vaccin auprès du public est vraiment importante entre les Régions, celles-ci pourraient appliquer des tactiques différentes. ©EPA

Les autorités veulent vacciner au moins 70% de la population contre le Covid. Mais certains Belges sont réticents face à des produits développés très rapidement. L'épidémiologiste Marius Gilbert nous explique le cheminement qui nous attend.

Les bonnes nouvelles concernant les vaccins contre le Covid se succèdent. Ceux développés par Pfizer et Moderna pourraient être disponibles dès la fin de cette année. Et plusieurs candidats démontrent une efficacité supérieure à 90%.

En Belgique, on espère administrer les premiers vaccins en mars. Et l’objectif, c’est que 70 à 80% de la population accepte l’injection. Mais ça, ce n’est clairement pas gagné. Selon Sciensano, 50% de la population a l’intention de se faire vacciner, 33% n’est pas certaine de le faire et 17% n’en a pas l’intention.

"Si le taux de population vaccinée est inférieur à 70%, on gardera une stratégie qui combinera des mesures d’hygiène, de la distanciation sociale…"
Marius Gilbert
Épidémiologiste (ULB)

Il est donc possible qu'on n'arrive pas à ces 70%. Que plus de la moitié des Belges refusent. Que l’opération rencontre un enthousiasme massif en Flandre, mais pas en Wallonie. Que les personnes âgées acceptent, mais que les jeunes se braquent... Dans ce cas, on oublie le retour à notre vie d’avant?

Faire chuter le taux de reproduction du virus

"On sait qu’en l’absence de toute mesure de contrôle et de prévention, le R0, taux de reproduction du virus, est de 4", rappelle Marius Gilbert, chercheur en épidémiologie à l'Université libre de Bruxelles. En moyenne, un individu contaminé par le Covid en infectera 4 autres. Ce phénomène donne lieu à une croissance exponentielle du nombre de transmissions.|

"Donc, si l’on veut empêcher la propagation, il faut que chaque personne contaminée en infecte moins d'une, que le R0 soit ramené sous 1. Ce qui signifie que sur les quatre personnes rencontrées par l’individu infecté, trois doivent être vaccinées." C’est mathématique: il faut protéger 70 à 80% de la population. Cela paraît simple. Et si la répartition de la population vaccinée est homogène, c’est l’idéal.

Le rôle individuel et collectif d'un vaccin

Mais c’est ici qu’intervient une grande inconnue. Un vaccin efficace empêche l’infection auprès de la personne qui l’a reçu. C’est ce qu’on lui demande et ce que les différents candidats prometteurs semblent bien réussir: il y a moins de malades chez les vaccinés que dans le groupe placebo. C’est la fonction protectrice du vaccin, au niveau individuel.

"Certains vaccins sont juste protecteurs et n'empêchent pas la propagation!"
Marius Gilbert

Mais l’on attend aussi d’un vaccin qu’il soit efficace pour empêcher la propagation. C’est le bénéfice collectif. Celui-ci n’est encore garanti pour aucun vaccin contre le Covid, faute de recul. Un individu vacciné pourrait rester, en effet, porteur du virus…

"On se doute qu’une personne non malade a une charge virale moindre et est sans doute moins infectieuses. Mais ce n’est pas toujours le cas. Certains vaccins sont juste protecteurs!", précise bien Marius Gilbert.

Une stratégie à affiner

Or, de cette capacité, ou non, de briser les chaînes de transmission dépendra la stratégie vaccinale. L’attitude des autorités de la santé face au degré d’adhésion de la population devra se moduler en fonction de cet élément encore incertain.

Avec un vaccin qui ne s'avérerait que protecteur, "si les jeunes le refusent globalement mais que les personnes âgées l’acceptent massivement, ce ne sera pas très grave parce que ces dernières seront bien protégées. Par contre, les plus âgés qui ne seraient pas vaccinés feraient face à un risque accru", vu que la circulation du virus dans la population ne serait pas freinée, avertit l’épidémiologiste de l’ULB.

Mais si, en plus de protéger le vacciné, les injections coupent le cheminement du Sars-CoV-2, la vaccination des moins fragiles, des jeunes notamment, serait précieuse pour résoudre le problème de santé publique.

"En septembre-octobre, le R0 était de 1,5. Il aurait alors suffi que 20 à 30% de la population soit vaccinée pour le faire redescendre sous 1."
Marius Gilbert

Des francophones plus réticents

La vaccination pourrait être refusée dans certains groupes socioculturels avec un mix d’âge. Que faire alors? Confiner uniquement ces groupes? "Non, il faudra communiquer toujours plus et mieux sur les bénéfices de la vaccination!", implore Marius Gilbert.

Ainsi, que se passera-t-il si seuls 20% ou 30% des Wallons acceptaient la vaccination? Une telle perspective est envisageable puisque les francophones seraient plus réticents, poussés par le fort mouvement antivax qui gronde chez les voisins français.

"On contrôle la situation d’abord avec des mesures non pharmaceutiques comme actuellement, et puis, l'avancée de la vaccination permettra de relâcher celles-ci."
Marius Gilbert

Marius Gilbert rappelle que le but reste de garder un R0 inférieur à 1, et qu’il faudra donc moduler les mesures en fonction de cette donnée. "Les choses peuvent se combiner. Par exemple, quand l’épidémie a repris en septembre-octobre, le R0 était de 1,5. Il aurait alors suffi que 20 à 30% de la population soit vaccinée pour le faire redescendre sous 1. Si le taux de population vaccinée est inférieur à 70%, on gardera une stratégie qui combinera des mesures d’hygiène, de la distanciation sociale…"

Si la différence d’acceptation du vaccin est vraiment importante entre les Régions, celles-ci pourront toujours appliquer des tactiques différentes, comme c’est d’ailleurs le cas actuellement, avec des horaires de couvre-feu différents entre la Wallonie et Bruxelles d’une part (22h-6h) et la Flandre (minuit-5h) d'autre part.

Le principe de la balance

"Il faudra d’ailleurs continuer à combiner les stratégies pendant un moment si on n’a pas assez de doses", prévient Marius Gilbert. Vacciner 8 millions de Belges ne se fera de toute façon pas en quelques semaines, d’autant que les différents vaccins qui seront achetés par notre pays ne seront pas disponibles en même temps. "Avoir entre 25 et 30% de notre population vaccinée, cela permettrait déjà de diminuer la quantité de règles nécessaires pour garder le R0 sous 1."

Pour convaincre un maximum de Belges de se faire vacciner, il faudra une communication ciblée, estime Marius Gilbert. ©BELGAIMAGE

Le chercheur de l'ULB utilise l’image de la balance pour expliquer le principe. "On peut relâcher les règles graduellement avec l'avancée de la vaccination. On contrôle la situation d’abord avec des mesures non pharmaceutiques, comme actuellement, et ensuite, l'avancée de la vaccination permettra de relâcher celles-ci en maintenant la valeur sous 1." Cela permettra de réduire et puis de garder à bas niveau la charge qui pèse sur les hôpitaux.

Ce principe de la balance pourrait s’avérer un bon outil de communication quand il faudra convaincre les Belges de l’utilité de la piqûre. Mais il va falloir, une fois encore, réussir à s’adresser de façon ciblée aux différents publics. Cela n’a pas été le fort de nos autorités depuis le début de la crise. "Mais c’est délicat de déjà élaborer une stratégie. Il faut rester attentif à l’évolution des données cliniques et lancer un travail préparatoire. En fait, la communication a déjà commencé, via les entreprises pharmaceutiques", glisse l'épidémiologiste de l'ULB.

Les arguments des antivax

Les réticences de la population ne relèvent pas d'un problème de coût: l’injection sera totalement remboursée. Mais les antivax avancent que la big pharma a un conflit d’intérêts, entre gros sous et santé. "Il s’agit d’arguments peu étayés, ça témoigne d’une mauvaise connaissance de la réalité médicale", répond Marius Gilbert.

"Il existe des effets secondaires avec certains vaccins. Mais la fréquence est faible."
Marius Gilbert

L’affaire Mediator avait, bien sûr, ajouté de l'huile sur le feu des fanatiques. "Mais ce n’est pas pour ça que les groupes pharmaceutiques sont tous des voyous! Il ne faut pas être naïf, les enjeux économiques sont majeurs. Mais la concurrence et le fait qu’il y ait de nombreuses pistes ne peuvent que bénéficier à la santé publique."

Outre les peurs irrationnelles alimentées par des théories complotistes particulièrement inventives que peuvent avoir certains Belges, il y a tout de même la question de l'innocuité. "Il existe des effets secondaires avec certains vaccins. Mais la fréquence est faible, on parle de 1 sur 1.000. Pour les vaccins contre le Covid, les données actuelles sont rassurantes, d'autant que les études se font sur des groupes énormes, de 30.000 à 40.000 personnes. Mais c’est à très court terme, cette évaluation doit se faire sur base de données cliniques. C’est pourquoi, même si l’on est dans une course contre la montre, il ne faut pas se précipiter", tempère le scientifique de l'ULB.

Le Sars-CoV-2 peut-il disparaître?

Peut-on espérer l’éradication du virus si 80% de la population accepte la vaccination, en Belgique et ailleurs? Peu de scientifiques croient en la mort du Sars-CoV-2. "À part pour la variole, il n'existe pas beaucoup d’exemples d’éradication grâce au vaccin", rappelle Marius Gilbert. A priori, je ne pense pas qu’on puisse éradiquer ce nouveau coronavirus, mais c’est encore trop tôt pour le dire. Ça dépendra aussi de la durée de l’immunité offerte par les vaccins."

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