interview

Jean-Luc Maurange, CEO de John Cockerill: "Nous sommes passés en mode survie"

Pour Jean-Luc Maurange, le soutien des banques est indispensable aux entreprises pour se relever de la crise. ©Anthony Dehez

Frappé de plein fouet par la crise sanitaire, le fleuron industriel John Cockerill (ex-CMI) a été contraint de mettre 50% de ses ouvriers au chômage économique. Son patron, Jean-Luc Maurange, se confie sur une crise sans précédent, produit direct de la mondialisation.

Face à la crise sanitaire, John Cockerill, le nouveau CMI, ne fait pas figure d'exception. Alors que l'industrie lourde est frappée de plein fouet par une crise sans précédent, les usines fermant les unes après les autres, à l'image de la FN Herstal ou d'ArcelorMittal, le groupe liégeois dont les activités s'étendent jusqu'à la Chine, a activé son mode "survie" afin de rester à flot. Son CEO, Jean-Luc Maurange, a choisi l'Echo pour se confier sur la manière dont il appréhende cette situation aussi inédite que destructrice.

La ligne téléphonique est très mauvaise mais le message est limpide. "On se prépare à ce que cela dure." Les mots de Jean-Luc Maurange sont mesurés et le ton est grave alors qu'il nous parle de son domicile, où il est confiné depuis mercredi. "Il faut s’adapter en temps réel à une situation qui évolue rapidement, ce que nous faisons", poursuit-il. S'adapter n'est pourtant pas une mince affaire pour le véritable paquebot industriel qu'est John Cockerill et ses 6.000 employés à travers 28 pays.

"On est en plein dedans"

"On est en plein dedans. Je crois que, comme beaucoup d’autres dans le secteur, nous sommes aujourd’hui passés en mode survie."

Pour l'instant, John Cockerill est au cœur de la tempête. Car la première vague chinoise de propagation du coronavirus, celle de janvier, a désormais laissé la place à un tsunami européen, frappant de plein fouet tous les pans de notre société, de la santé à la mobilité, en passant, bien sûr, par l'économie. Et les entreprises ne sont pas en reste. "On est en plein dedans. Je crois que, comme beaucoup d’autres dans le secteur, nous sommes aujourd’hui passés en mode survie", assène Jean-Luc Maurange. 

Une conclusion qui remonte à une quinzaine de jours maintenant, moment où le groupe liégeois a vraiment pris la mesure de ce qui se préparait. "On a une population d’ingénieurs. On sait ce que veut dire une courbe exponentielle. Alors, quand les premiers cas italiens ont commencé à prendre de l’ampleur, puis en France et ailleurs, on a senti qu’il fallait agir", explique-t-il.

"On a une population d’ingénieurs. On sait ce que veut dire une courbe exponentielle."

Pour piloter les efforts, trois types de cellule de crise ont été mis sur pied au sein du groupe. "Le premier, sanitaire, a pour but de prévenir l’épidémie à l'intérieur de l'entreprise et de protéger les salariés, deux cas de Covid-19 ayant été décelés parmi nos équipes françaises. Le deuxième consiste en des cellules nationales chargées d’étudier les capacités d’ajustement, avec le maintien ou non de l’activité, prises au cas par cas, et la décision de mise en chômage économique en fonction des pays et des secteurs. Le troisième reprend une cellule chargée du suivi de la trésorerie, dans cette situation très tendue", développe Jean-Luc Maurange.

"A l'heure actuelle, environ 50% du personnel ouvrier de John Cockerill sont contraints au chômage économique. Et cela va aller en s’amplifiant dans les semaines qui viennent, y compris pour les cadres", expose encore le patron franco-canadien. S'adapter, c'est aussi cela.

"A l'heure actuelle, 50% de la force de travail de John Cockerill, les cadres mis à part, sont contraints au chômage économique."

Mais le télétravail montre, par certains aspects, déjà ses limites. "On sent bien, ces trois derniers jours, que le réseau télécoms est en train de toucher ses limites, aussi bien en France qu’en Belgique", déplore le patron."On n’arrive plus à avoir des échanges de données volumineuses aussi fluides qu’on le souhaiterait", regrette-t-il.

Redémarrage en Chine

Mais le cœur de l'industrie lourde, à laquelle appartient le groupe liégeois, n'est pas le support, c'est le terrain. Et, là aussi, John Cockerill a dû accuser le coup. "Nous sommes tributaires des autres secteurs. Dès lors que l'industrie automobile, sidérurgique, aéronautique ou encore la pétrochimie ont décidé de réduire la voilure, on a été forcé de s’adapter. Aujourd’hui, seul notre pôle énergie tourne à (quasi) plein régime, malgré la réduction de la consommation en électricité constatée dans le pays", confie le patron. Pour le reste, comme ailleurs, c’est la claque. La paralysie.

"On sent que la crise est en train de progressivement se terminer en Chine. Et l’activité de redémarrer, lentement, mais de redémarrer quand même."

Heureusement, dans le malheur, une éclaircie vient poindre. Deux grands chantiers particulièrement urgents empêchent le patron de baisser les bras: la relance en Chine, tout d’abord, où le groupe emploie 200 personnes environ. "On sent que la crise est en train de progressivement se terminer là-bas. Et l’activité de redémarrer, lentement, mais de redémarrer quand même", indique Jean-Luc Maurange. Ensuite vient la progression de la pandémie, qui touchera, après l’Europe, des pays tels que l’Inde, le Brésil ou les Etats-Unis, où le groupe dispose de chantiers importants. Là aussi, il faudra faire preuve de réactivité car "la vague va arriver beaucoup plus vite que chez nous", selon lui. Il appelle à "se préparer au pire".

Le soutien à l'industrie, indispensable

"On attend un signal très fort des autorités belges."

Au vu de l’ampleur du revers né de l’épidémie, Jean-Luc Maurange se fait le porte-voix de son secteur et appelle à l'aide. "Il apparaît aujourd’hui très clairement qu’une entreprise comme la nôtre aura besoin du soutien des banques – qui doivent être au rendez-vous, sinon ce sera la catastrophe", martèle-t-il. Mais pas seulement. "On attend un signal très fort des autorités belges, après ceux envoyés par la France, l’Allemagne et, bientôt, l’Espagne à leur entreprises" - allusion aux milliards mis sur la table par les gouvernements respectifs afin d'éviter la dislocation de la machine économique.

En ce sens, l’action de la Banque centrale européenne, qui a décidé de réinjecter des liquidités sur le marché avec un programme d'achat d'obligations de 750 milliards d’euros, est "accueillie avec plaisir" chez John Cockerill. "Mais nous comptons aussi sur le soutien de la Région même si le ministre wallon de l’Economie, Willy Borsus (MR), a prévenu que la Wallonie ne pourra pas débloquer d'autres moyens financiers que les 350 millions d'euros déjà annoncés."

Le revers de la mondialisation

"Les banques doivent être au rendez-vous, sinon ce sera la catastrophe."

En guise de conclusion, Jean-Luc Maurange ose une note d'optimisme: "Si l’ensemble des acteurs jouent leur rôle, il y aura des jours meilleurs, j’en suis certain." Mais d’abord, il faudra que le gros de la vague passe, "dans deux mois, peut-être, pour l’aspect sanitaire, plus encore pour l’économique", estime-t-il.

Et pour cause, "ce n’est pas parce que la situation sera réglée en Belgique ou aux Pays-Bas qu’elle le sera partout ailleurs. Or, la mondialisation fait que les économies sont interconnectées". Un constat qui soulève des questions. Celle de la dépendance à la Chine, notamment. "A l'avenir, il faudra réfléchir aux risques que comportent des chaînes d’approvisionnement internationales et la politique de flux tendu qui s’est développée dans beaucoup de secteurs à travers le monde", avertit-il.

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