interview

Jean-Philippe Platteau: "Du point de vue économique, la priorité est de remettre les gens au travail"

Jean-Philippe Platteau travaille avec, entre autres, Mathias Dewatripont et Marius Gilbert à l'élaboration d'une stratégie de sortie du confinement.

Cinq experts belges ont préparé une stratégie permettant de sortir progressivement du confinement. Économiste et professeur émérite à l'UNamur, Jean-Philippe Platteau fait partie de ce groupe de réflexion. Dans cet entretien, il décode la stratégie de déconfinement imaginée et se penche sur les conséquences économiques à long terme de cette crise sans précédent.

Alors que la prolongation du confinement se fait de plus en plus probable – la décision du gouvernement étant attendue pour ce mercredi – un groupe d'experts de divers domaines s'est penché, au travers d'une note, sur la question du déconfinement.

Ensemble, les professeurs Marius Gilbert (Université libre de Bruxelles – ULB), Mathias Dewatripont (ULB), Eric Muraille (ULB & Université de Namur), Jean-Philippe Platteau (Université de Namur – UNamur) et Michel Goldman (ULB) ont travaillé à l'élaboration d'une stratégie en vue de la sortie du lockdown. 

Économiste et professeur émérite à l'UNamur, Jean-Philippe Platteau, 72 ans, s'est confié à L'Echo au sujet de cette stratégie et du contenu de cette note. Même si des travaux du groupe formé par le gouvernement restent, à l'heure actuelle, un secret bien gardé, il ne fait aucun doute que les positions de Jean-Philippe Platteau se rapprochent de celles de Mathias Dewatripont et Marius Gilbert, tous deux membres de la task force de dix experts installée par le gouvernement afin préparer la sortie du confinement. L'occasion, donc, d'entrevoir comment le pays se prépare à sortir de cette crise sans précédent.

Pourquoi inclure des économistes dans la réflexion sur le déconfinement?

"À un moment donné, la question d'un arbitrage entre le coût économique de la crise et celui de la sauvegarde de vies humaines se pose."
Jean-Philippe Platteau
Economiste et professeur émérite de l'UNamur

La crise a d'énormes conséquences sur l'état de l'économie et crée des besoins de dépenses publiques énormes pour les gouvernements. Les incidences économiques d'une situation de confinement sont immenses. Inévitablement, à un moment donné, la question d'un arbitrage entre le coût économique de la crise et celui de la sauvegarde de vies humaines se pose. Par rapport à cette question, les économistes du groupe se retrouvent et affirment que, jusqu'à ce que l'on ait atteint un pic des infections, il faut continuer à imposer des mesures très strictes de confinement.

Avec les coauteurs de la note, nous formons donc une formation particulière, inter-universitaire et interdisciplinaire. Il y a deux économistes, le professeur Mathias Dewatripont et moi-même, et trois biologistes. Ce groupe de réflexion a démarré fin mars et nous avons produit quelques articles assez rapidement afin de réfléchir à une stratégie de sortie du confinement. 

Quelle est cette stratégie?

La priorité, du point de vue économique, est de remettre les gens au travail, et dans le plus grand nombre possible. Ici, l'essentiel de la stratégie repose sur l'importance de mettre en pratique deux types de tests. D'abord, un test de détection du virus basé sur l'ADN. Ensuite, des tests sérologiques qui détectent l'immunité construite contre le virus. Avec mes coauteurs, nous disons qu'il est intéressant de combiner ces deux tests. Cela permettrait d'éviter les erreurs. Cela nous intéresse puisqu'une personne qui sort négative du test de détection du virus et qui en même temps est positive au test d'immunité est une personne que l'on peut renvoyer au travail facilement. Le grand problème évidemment, c'est qu'il faut disposer des tests sur une échelle suffisante pour pouvoir les appliquer.

Pour Jean-Philippe Platteau, "l'essentiel de la stratégie repose sur l'importance de mettre en pratique deux types de tests".

Que faire, puisque les tests ne sont pas disponibles en suffisance?

Il faut commencer par les secteurs prioritaires, les travailleurs les plus essentiels dans l'économie. Cela comprend le personnel médical, particulièrement dans les maisons de repos, le personnel de manutention dans la grande distribution, dans les transports, etc. Ensuite, selon la disponibilité des tests, on étendrait le processus à d'autres personnes.

Comment envisager la remise au travail progressive de la population?

Le risque d'une seconde vague doit être évité à tout prix. Avec mon collègue Vincenzo Verardi (UNamur), nous travaillons sur des projections de déconfinement à partir d'un modèle épidémiologique. Il nous permet de distinguer ce qui se passe par tranches d'âge, en termes d'infections, de morts, etc. C'est un modèle assez fin qui permet de vérifier la densité des interactions entre les gens des différentes tranches. De fait, on se rend compte que si l'on voulait brutalement libérer l'économie, on irait vers une catastrophe qui n'a rien à voir avec ce que l'on a vécu. Selon nos calculs, une telle décision entraînerait une seconde vague atteignant 400.000 personnes infectées et près de 27.000 morts. Ce n'est évidemment pas à l'ordre du jour, aucun gouvernement responsable n'opterait pour le déconfinement total dès demain.

"Aucun gouvernement responsable n'opterait pour le déconfinement total dès demain."
Jean-Philippe Platteau
Economiste et professeur émérite de l'UNamur

Dès lors trois questions se posent: (1) dans quelle proportion remet-on les travailleurs au travail?; (2) faut-il rouvrir les écoles?; (3) comment peut-on utiliser les tests et les mesures de distanciation sociale lors du déconfinement?

Ce qui ressort, c'est que la mesure la plus efficace est de tester la population. Si l'on avait la possibilité de le faire, on pourrait pratiquement supprimer le problème. C'est la solution idéale, mais on ne l'a pas. Alors on peut modérer le redémarrage de l'économie, mais le plus important est de substituer aux tests ces fameuses mesures de distanciation sociale. Le scénario idéal, étant donné la contrainte des tests, est d'être absolument stricts sur les mesures de distanciation sociale. J'espère donc que le groupe composé par le gouvernement s'attelle à se demander comment pouvoir relancer des secteurs où des travailleurs se côtoient, tout en imposant les mesures de distanciation sociale. Le cas des écoles est difficile. La réouverture des écoles pose problème et peut relancer les infections. Personnellement je ne pense pas que ce soit une bonne idée d'y penser maintenant.

Selon vous, quelles seront les conséquences économiques à long terme de cette crise?

Je crois qu'il va y en avoir plusieurs. Toutes ne sont pas prévisibles, mais on peut déjà en repérer certaines. La première, je crois, sera l'accélération de certains développements technologiques qui favorisent la commande à distance de la production et de la fabrication industrielle, des technologies robotisantes. On le voit déjà en Chine, les ingénieurs arrivent à contrôler leur processus de fabrication en restant chez eux.

"J'espère que le monde aura pu se rendre compte à quel point l'empoisonnement de l'atmosphère est lié au rythme de notre activité économique."
Jean-Philippe Platteau
Economiste et professeur émérite de l'UNamur

Ensuite, je crois que l'on va assister à un ralentissement durable du commerce international. Les pays vont vouloir retenir la leçon et pouvoir compter sur leur propre production nationale pour pouvoir faire face à des besoins essentiels. Ce que l'on voit actuellement, c'est que la crise est mondiale et que tous les pays ont les mêmes besoins au même moment. Du coup, chacun tente de tirer la couverture à soi. Et cela aura un effet. Nous allons assister à des replis nationaux. Ici, la question de l'Europe est absolument centrale. C'est aussi vrai pour la relance des exportations, dont les mesures devront être coordonnées par l'Europe.

Troisièmement, je pense que l'on va assister à des phénomènes de contrôle de marchés beaucoup plus importants. Les entreprises les plus à même de conduire des développements technologiques dont je parlais précédemment sont des grosses structures. On va donc assister à des rachats de PME par de grosses entreprises qui se retrouveront de plus en plus dans des positions monopolistiques sur les marchés. Les législations anti-collusives devront être particulièrement vigilantes. 

Plus largement, quelles leçons peut-on tirer de cette crise au regard du modèle économique mondial?

"Il va y avoir un mouvement destiné à diminuer la dépendance envers la Chine."
Jean-Philippe Platteau
Economiste et professeur émérite de l'UNamur

Il faudra d'abord apprendre à être davantage résilient sans pour autant se replier sur soi. Il va falloir diversifier les sources d'approvisionnement et, très concrètement, je pense que nous assisterons à des mesures qui permettent de diversifier les fournisseurs. Il va y avoir un mouvement destiné à diminuer la dépendance à la Chine. Le design des produits devra être suffisamment générique pour permettre d'avoir des composants venant de fournisseurs différents. Avec des fournisseurs diversifiés, on peut amortir le choc.

Ce que j'espère aussi, c'est qu'à l'occasion de la crise, le monde aura pu se rendre compte à quel point l'empoisonnement de l'atmosphère est lié au rythme de notre activité économique. J'espère que les citoyens et les gouvernements réaliseront qu'il est possible de changer de mode de vie.

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