interview

Jo De Wolf, CEO de Montea: "Nous devons accrocher la locomotive chinoise, sous peine de rater le prochain train"

Selon le CEO de Montea, Jo De Wolf, les entreprises belges doivent tirer rapidement les leçons de la crise actuelle en matière de stocks de production et de distribution.

Selon le patron de la société immobilière cotée Montea, la crise liée au coronavirus met en lumière le rôle grandissant de la Chine dans le secteur logistique. Or la moitié au moins des acteurs belges ne sont pas préparés à cette prise de pouvoir étrangère sur notre marché.

D'après le dernier "baromètre logistique" semestriel de la société cotée en bourse Montea, que L’Echo a pu découvrir en primeur, la moitié de nos dirigeants ne perçoivent toujours pas, comme nous l’a parfois rappelé la crise sanitaire en cours, l’influence croissante que la Chine acquiert dans leur secteur d’activités. "C'est étonnant, car la Chine a mis à vive allure le cap sur l'Europe occidentale. Et la crise liée au coronavirus offre des possibilités de développement supplémentaires, que le secteur de la logistique doit saisir, qu’il le veuille ou non. Ne soyons pas naïfs: les Chinois, eux, ne rateront pas ces opportunités de venir frapper à notre porte de plus en plus fort…", prévient Jo De Wolf.

Le CEO de Montea brandit un chiffre pour le prouver: durant les 9 premiers mois de 2019, les Chinois ont importé pour près de 12,4 milliards d'euros de biens et de services rien qu'en Belgique. "Cela reste quatre fois moins que notre plus grand client, les Pays-Bas; mais, selon les experts, la part relative de la Chine est appelée à croître rapidement", insiste Jo De Wolf.

"Les principes familiers tels que le ‘just in time’ et le ‘single supplier’ doivent être examinés de manière plus critique à l'avenir."
Jo De Wolf
CEO de Montea

Le hic, selon lui, c’est que la moitié seulement des acteurs belges se prépare à cette mainmise croissante du rouleau compresseur chinois sur nos activités. Et il relève un autre résultat du baromètre de Montea: une infime partie (15%) seulement du secteur logistique belge dit avoir noté un impact significatif de cette montée en force chinoise l’an dernier. Et à peine un quart des acteurs s'attendent à la ressentir en 2020 ou 2021.

"J'espère que la crise liée au coronavirus nous fera réaliser que la Chine est plus proche de nos marchés que nous le pensons: ce pays-continent qui était autrefois perçu comme l'usine du monde et l’épicentre planétaire de la pollution ne l'est plus. Il prend position sur le segment de la connaissance, de l’écologie et a fortement réduit son taux de pauvreté. Les partenariats internationaux noués avec les entreprises chinoises seront donc décisifs dans la prochaine décennie. Et cela tant pour les développements au sein de notre propre entreprise que pour la culture d'entreprise belge et européenne". 

Alibaba et Lingang en tête de gondole

La méthode la plus connue grâce à laquelle la Chine construit sa nouvelle hégémonie mondiale est l’initiative "Belt and Road" comparable à un cheval de Troie. L'introduction de cette "nouvelle route de la soie" a débuté en 2013 déjà et vise à accroître les échanges commerciaux entre la Chine et plusieurs continents, principalement l’Asie, l’Europe et l’Afrique du Nord, par d’énormes investissements en infrastructures. De nombreux pays européens se sont déjà engagés; depuis l'année dernière, l'Italie, par exemple, est le premier pays du G7 à avoir rejoint officiellement ce programme économique aux allures néo-colonialistes.

Arrivée de matériel chinois via l'aéroport de Bierset. ©BELGA_HANDOUT

"Avec l'initiative du réseau logistique mondial ‘Belt and Road’, l'importance de la Chine en tant que partenaire commercial incontournable s'accroît. Il s'agit ni plus ni moins du plus grand projet d'infrastructures que le monde ait jamais connu. Il va toucher directement ou indirectement 60% de la population mondiale à travers plus de 60 pays", insiste Jo De Wolf. 

Chez nous, le mastodonte de la logistique chinoise Lingang a pris pied dans le port de Zeebrugge et le géant mondial du commerce en ligne Alibaba construit sa tête de pont sur et autour de l'aéroport de Liège (Bierset). 

Selon Montea, la crise actuelle va générer de nouvelles opportunités de développement dans le secteur de la logistique. Ainsi, les grandes entreprises devront constituer des réserves stratégiques en Europe, tant pour la production que pour l'approvisionnement. "Nous avons tous fait l'expérience de la rapidité avec laquelle notre système économique est perturbé lorsque les approvisionnements en provenance de l'extérieur de l'Europe s'arrêtent soudainement. Cette crise met donc en évidence la vulnérabilité de notre chaîne d'approvisionnement. Les principes familiers tels que le ‘just in time’ et le ‘single supplier’ doivent être examinés de manière plus critique à l'avenir. Les entreprises devront déterminer leurs réserves différemment. Même avant la crise, nous avions vu un certain nombre d'entreprises étudier la possibilité de ramener en Europe une partie de la production automatisée. Le coronavirus va maintenant accélérer encore plus cette réflexion". 

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