L'État ne fera pas d'économies sur le dos des hôpitaux

Le Covid a secoué les hôpitaux. Mettant à l'arrêt toutes les interventions jugées non essentielles. Vidant les consultations et faisant tourner les blocs opératoires au ralenti. De quoi faire sombrer les finances hospitalières. ©siska vandecasteele

L'ampleur des pertes financières subies par les hôpitaux fait débat. Tout comme la façon d'y remédier. Pour l'heure, seule certitude: le Fédéral ne devrait pas économiser sur son budget de soins de santé. Ce qui laisse plein d'inconnues. À quelle hauteur faut-il prendre en charge les recettes perdues des hôpitaux? Et quel geste poser envers les prestataires de soins?

C’est l’heure des comptes. Petit à petit, alors que la Belgique semble reprendre le contrôle de l’épidémie, la question du coût s’impose sans ménagement à l’agenda. Quels dégâts financiers le coronavirus a-t-il causés?

Pour les hôpitaux, cette interrogation prend un tour cruel. Alors que le Covid faisait des siennes, des semaines durant, le pays a craint que sa digue hospitalière ne craque; et si, au final, cette digue ne rompait pas à cause du virus, mais de ses conséquences financières?

Très vite, il a été clair que le virus mettrait à mal les finances des hôpitaux, qui ne brillent déjà pas en temps normal. Ainsi, à Bruxelles et en Wallonie, pas moins de 45% des hôpitaux terminaient l’année 2018 dans le rouge. Dans un premier temps, les hôpitaux ont fait le gros dos, gérant l’urgence sanitaire. Et puis, les premières estimations ont commencé à sortir, jusqu’à se muer en cri d’alarme, le secteur craignant de clôturer 2020 sur un gouffre de 5 à 7 milliards.

2 milliards d'euros
Avance de trésorerie
En tout, le Fédéral a débloqué deux milliards d'avance pour les hôpitaux, afin de leur permettre de payer factures et salaires. En trois enveloppes. Une première, d'un milliard, libérée fin avril. Une seconde, de 500 millions, annoncée le week-end dernier. Et une dernière, de 500 millions, promise pour octobre.

Les autorités ne sont pas restées les bras croisés. Fin avril, le Fédéral débloquait une enveloppe d’un milliard d’euros, afin de mettre de l’huile dans la trésorerie des hôpitaux et de les aider à payer factures et salaires. Voyant que cela ne suffirait pas, le gouvernement Wilmès a rajouté une seconde couche samedi, libérant une nouvelle tranche de 500 millions et en promettant une autre pour octobre.

Des finances hospitalières à terre

Une excellente chose à court terme, s’était réjoui fin avril le Conseil fédéral des établissements hospitaliers (CFEH). Mais qui, sur le long terme, relève de la rustine, craint Philippe Leroy, directeur général du CHU Saint-Pierre. "Le problème est plus profond que cela." Déjà plutôt branlant – la marge bénéficiaire du secteur s’établissait à 0,2% en 2018, et même à -0,05% à Bruxelles et en Wallonie –, l’équilibre financier des hôpitaux a été balayé tel un fétu de paille.

"Si le CHU termine l’année sur une perte de 30 millions, il ne va pas s’en relever. Vous n’imaginez pas le nombre d’années qu’il nous faudrait pour éponger cela."
Philippe Leroy
Directeur général du CHU Saint-Pierre

Des coûts en hausse, poussés par l’achat de matériel, des heures supplémentaires, des formations, et la profonde réorganisation imposée par le Covid. Et des recettes en berne, plombées par la mise à l’arrêt des activités non essentielles. Tous ces actes médicaux non posés, voilà autant d’honoraires perdus, en sachant que ceux-ci forment l’un des deux piliers (environ 40%) du financement hospitalier. Ajoutez à cela le tarissement de recettes secondaires, liées notamment à la pharmacie ou aux parkings. Ceci encore: si elle a lieu, la reprise des activités n’est que partielle, les hôpitaux étant loin du plein régime.

"Au total, l’épidémie devrait coûter entre 5 et 7 milliards aux hôpitaux, estime Philippe Leroy. Si le CHU termine l’année sur une perte de 30 millions, il ne va pas s’en relever. Vous n’imaginez pas le nombre d’années qu’il nous faudrait pour éponger cela." D’où cette demande, insistante: que le budget 2020 soit garanti cette année – sur le modèle de 2019, par exemple. Pour sauver le soldat hôpital, qui s’est jeté corps et âme dans la lutte contre le virus.

Pour l’heure, la réponse des autorités n’est pas très audible. C’est qu’elle n’est pas encore formulée. Cela cogite sec, au sein de deux groupes de travail, hébergés par le CFEH et l’Inami. Le premier planche sur les coûts et surcoûts causés par le Covid. Le SPF Santé clôturait vendredi une enquête à ce sujet auprès des hôpitaux; on attend les résultats d’ici une quinzaine de jours.

Entre 2 et 3 milliards
Pertes des hôpitaux dues au Covid
Pour l'Inami, les hôpitaux perdront certainement des plumes dans la crise. Mais l'addition totale ne serait pas comprise entre 5 et 7 milliards, plutôt entre 2 et 3.

Quant au second, il s’est emparé de l’évaporation des recettes. Et tente d’établir les règles du jeu pour la régularisation de l’avance de 2 milliards. Tout sauf évident. Déjà parce que l’ampleur de la gifle financière encaissée par les hôpitaux ne fait pas l’unanimité. Dans l’état actuel des choses, l’Inami table plutôt sur un choc compris entre 2 et 3 milliards. "Le chiffre d’affaires annuel des hôpitaux tourne autour de 20 milliards, situe Benoît Collin, administrateur général adjoint de l’Institut national d’assurance maladie-invalidité. Soit plus ou moins 1,7 milliard par mois. Si l’on retire la partie fixe et donc garantie du budget des moyens financiers, un arrêt complet des activités durant un mois pèse 1,2 milliard."

Encore beaucoup d'inconnues

Si rien n’est gravé dans le marbre, un consensus politique se dégage. Dans cette affaire, l’État ne fera pas d’économies sur le dos des hôpitaux. "Le budget soins de santé de l’Inami, en 2020, c’est environ 30 milliards, précise Benoît Collin. Et en 2018, la partie ‘Inami’ dédiée aux hôpitaux tournait autour de 8 milliards." L’idée serait donc que ces 30 milliards soient dépensés. Mais rien ne dit que les hôpitaux sont assurés de percevoir la totalité de la différence entre ce que l’Inami versera pour les prestations "Covid" et ce qu’ils auraient dû toucher si 2020 n’avait pas décidé de sortir de l’ordinaire. Parce que d’autres postes peuvent avoir aussi dérapé, grignotant d’autant le budget disponible.

"Faut-il prendre en charge des suppléments d’honoraires pour des actes médicaux qui n’ont pas été posés? Et avec quel argent? La question est politique."
Benoît Collin
Administrateur général adjoint de l'Inami

Là où cela devient sensible, c’est lorsque l’on s’intéresse aux recettes habituellement non couvertes par l’Inami. Sur ces 2 à 3 milliards de pertes estimées, seuls quelque 800 millions sont du ressort de l’assurance maladie-invalidité, tandis qu’environ 700 millions relèveraient des surcoûts. Mais le reste? Ticket modérateur, suppléments habituellement à charge du patient ou de son assurance, et consorts? "Faut-il les prendre en charge?, interroge Benoît Collin. Payer des suppléments d’honoraires pour des actes qui n’ont pas été posés? Et avec quel argent? La question est politique." Et ne fait pas encore l’objet d’un consensus.

Tout comme celle des revenus des prestataires de soins. Doit-on assurer un revenu minimal aux médecins hospitaliers ayant vu leurs revenus fondre? "Et aux autres, en dehors de l’hôpital: dentistes, kinés ou logopèdes? Qu’est-ce qui les différencie des autres indépendants? Faut-il alors payer l’horeca pour les repas non consommés? Les magasins fermés? Les taxis qui n’ont pas roulé? Et ça, c’est impayable."

Les discussions vont bon train. Avec ceci comme boussole: le sort des hôpitaux devrait être tranché pour la fin du mois. Les prestataires de soin devront, eux, patienter davantage.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés