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La BCE à nouveau seule face à la crise

Comme en 2008, la Banque centrale européenne semble bien seule face à la tempête qui secoue l'économie de la zone euro. ©Getty Images

Les banques centrales ont déjà déployé des moyens financiers sans précédent pour tenter d’atténuer les conséquences économiques de la pandémie de coronavirus. Peuvent-elles en faire davantage ? En zone euro, la BCE est en tout cas à nouveau bien seule dans la tempête.

À crise exceptionnelle, mesures monétaires exceptionnelles. En première ligne face à une contraction économique d’une ampleur et d’une vitesse jamais vues en temps de paix, les banques centrales font tourner la planche à billets à une allure inédite pour contrer les conséquences de la pandémie de coronavirus sur l’économie. Des milliers de milliards d’euros d’argent frais vont être déversés dans le circuit monétaire pour encourager les banques à soutenir les entreprises, qui sont confrontées à des chutes vertigineuses de leurs ventes, et les ménages, victimes du chômage économique.

"Faute de grande initiative budgétaire à l’échelon européen, la Banque centrale européenne serait à nouveau obligée d’agir seule."
Eric Dor
Directeur des études économiques à l'IESEG School of management (Lille)

Dans beaucoup de régions du monde, les taux d’intérêt directeurs des banques centrales étaient encore à des niveaux extrêmement bas – voire à des planchers historiques – hérités de la réponse monétaire apportée à la crise financière de 2008. C’est donc essentiellement sur l’assouplissement quantitatif (QE: quantitative easing), soit les achats d’actifs financiers, que les principaux banquiers centraux se sont rabattus pour fournir une réponse à la crise du coronavirus.

À cet égard, c’est l’artillerie lourde qui est de sortie. En zone euro, la Banque centrale européenne (BCE) a augmenté, en deux temps, ses achats d’actifs le mois dernier pour les porter à 1.100 milliards d’euros. Le 12 mars, l’APP (Asset Purchase Programme), soit le programme "classique" de l’institution, qui tournait à un rythme de 20 milliards d’euros par mois, a été augmenté de 120 milliards. Le 18 mars, l’institut monétaire y a ajouté un programme d’achats d’urgence pandémique (PEPP), fixé à 750 milliards d’euros. Ce à quoi il faut ajouter d’autres mesures exceptionnelles comme ces prêts à long terme ciblés aux banques, assortis d’un taux d’intérêt de -1%, "ce qui constitue une subvention directe aux banques", estime le professeur Eric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of Management de l'Université Catholique de Lille. "Par exemple, si la Banque nationale (qui agit pour le compte de la BCE, NDLR) prête à -1% à Belfius et que celle-ci prête à un emprunteur à 1,5%, cela fait 2,5% de marge; c’est une mesure assez spectaculaire!"

Cinq fois plus qu’en 2009

Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale (Fed: Federal Reserve), qui disposait encore d’une marge de manœuvre en matière de taux directeurs, les a d’abord réduits, en deux étapes, les 3 et 15 mars, entre 0 et 0,25%. Mais la Fed a aussi, et surtout, relancé son QE. Le 15 mars, elle a annoncé des achats d’actifs à hauteur de 700 milliards d’euros, avant de passer à la vitesse supérieure le 23 mars en annonçant que ces achats n’auraient désormais plus de limite et en y incluant des prêts à la consommation titrisés. Et quand la Fed ne s’impose plus de limite, cela se voit: mi-avril, la banque centrale américaine a dépensé, jusqu’à 41 milliards de dollars par jour, soit près d’un demi-million de dollars par seconde! Ce à quoi il faut ajouter d’autre mesures de crise comme des subventions directeurs aux entreprises et aux ménages.

1.400 mds $
Achats cumulés en mars
D’après une analyse de Bloomberg Economics, les achats d’actifs réalisés le mois dernier par la BCE, la Fed, la BoJ, la BoE et la BoC ont atteint en tout 1.400 milliards de dollars (1.300 milliards d’euros), soit près de cinq fois plus que le précédent record mensuel de telles opérations, qui remontait à avril 2009.

Au Royaume-Uni, la Banque d’Angleterre (BoE: Bank of England) a elle aussi repris ses achats d’actifs après avoir réduit son taux directeur à un plancher historique de 0,1%, en deux fois, les 12 et 19 mars. La banque centrale britannique a annoncé, le 19 mars également, qu’elle achèterait des obligations gouvernementales et d’entreprises à hauteur de 200 milliards de livres sterling.

Au Japon, la BoJ (Bank of Japan), qui menait déjà un programme d’achats d’actifs pour stimuler l’inflation, a d’abord porté celui-ci de 6.000 à 12.000 milliards de yens (100 milliards d’euros) le 16 mars. Puis, lundi dernier, la Banque du Japon a suivi la même logique que la Fed en supprimant purement et simplement tout plafond à ses achats d’actifs.

"Quand la zone euro entamera son redressement, la BCE ne sera pas dans le siège du pilote."
Carsten Brzeski
Chef économiste d’ING en Allemagne

À côté de ces quatre banques centrales considérées comme les plus puissantes de la planète, les autorités monétaires de nombreux autres pays ont également assoupli considérablement leurs politiques monétaires, comme en Chine, au Canada, en Autralie, ou encore au Brésil, entre autres. Bref, partout sur la planète, les banque centrales sont à la manœuvre pour tenter d’enrayer la récession historique qui est en cours.

Mais si certaines d’entre elles peuvent encore se permettre d’actionner l’arme des taux directeurs, les grandes banques centrales de référence – BCE, Fed, BoE et BoJ – n’ont plus d’autre solution que de gonfler leurs bilans à grands coups d’achats de titres sur les marchés financiers. Et ces opérations menées tambour battant atteignent des sommets impressionnants. D’après une analyse de Bloomberg Economics, les achats d’actifs réalisés le mois dernier par la BCE, la Fed, la BoJ, la BoE et la BoC (Bank of Canada) ont atteint en tout 1.400 milliards de dollars (1.300 milliards d’euros), soit près de cinq fois plus que le précédent record mensuel de telles opérations, qui remontait à avril 2009, au moment de la grande récession économique qui a suivi la crise financière.

Aux Etats à agir

Résultat: les bilans des banques centrales connaissent une inflation sans précédent. Et ce n’est pas fini, compte tenu des montants élevés que ces institutions ont prévu de dépenser dans les prochains mois. Or, compte tenu de ce qui avait déjà été dépensé depuis la crise financière, les bilans des banques centrales se situent déjà à des niveaux très élevés. Celui de la BCE atteint 40% du PIB (produit intérieur brut) de la zone euro. Les bilans de la Fed et de la Banque d’Angleterre atteignent 30% des PIB respectifs de leurs pays. Au Japon, la pionnière des achats d’obligations étatiques, la BoJ détient le record avec un bilan équivalant à 110% du PIB japonais!

6.800 mds $
Hausse attendue des bilans de la BCE, la Fed, la BoE et la BoJ
D’après une estimation de la banque d’affaires américaine Morgan Stanley, la BCE, la Fed, BoE et la BoJ augmenteront leurs bilans d’un montant total de 6.800 milliards de dollars pour faire face à la crise.

D’après une estimation de la banque d’affaires américaine Morgan Stanley, la BCE, la Fed, BoE et la BoJ augmenteront leurs bilans d’un montant total de 6.800 milliards de dollars pour faire face à la crise actuelle…

Toutefois, malgré leur ampleur sans précédent, ces interventions pourraient s’avérer insuffisantes à cause de la nature de la crise du coronavirus. L’économie ne s’est pas contractée à cause d’un problème de manque de liquidités dans le circuit monétaire comme en 2008-2009, elle a été quasiment stoppée à cause des mesures de confinement adoptées pour empêcher la propagation du virus. Il faut donc faire en sorte que l’économie tienne le coup le temps qu’elle puisse redémarrer. Pour cela, ce ne sont pas les banques centrales qui sont compétentes mais bien les Etats.

"Le conseil des gouverneurs de la BCE appelle à des efforts supplémentaires forts et rapides pour préparer et soutenir la reprise."
Christine Lagarde
Présidente de la BCE

Cette semaine, Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale, a encouragé les élus américains à adopter des mesures budgétaires, sans accorder trop d’importance à leur effet sur la dette publique des Etats-Unis. La présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, a quant à elle souligné que le conseil des gouverneurs de la BCE appelait à "des efforts supplémentaires forts et rapides pour préparer et soutenir la reprise".

"Moyens illimités"

Autrement dit, les banquiers centraux pensent que leurs interventions, seules, ne suffiront pas à surmonter la crise du coronavirus. "Dans la situation actuelle et dans la phase suivante, quand la zone euro entamera son redressement, la BCE ne sera pas dans le siège du pilote, analyse Carsten Brzeski, chef économiste d’ING en Allemagne. Ce sera aux politiques budgétaires de réaliser le gros du travail. La BCE peut seulement fournir des moyens financiers aux gouvernements et aux entreprises."

Selon cet économiste, la seule alternative à un sauvetage de l’économie par les gouvernements serait la "monnaie hélicoptère", une politique monétaire consistant à distribuer directement de l’argent aux entreprises et aux ménages, hypothèse que les grandes banques centrales ont toujours écartée.

"Je pense que la crise poussera la BCE à augmenter et à prolonger son programme d’achats de crise."
Eric Dor

Mais selon Eric Dor (IESEG School of Management), les banques centrales pourraient en faire davantage via leurs instruments de politique monétaire actuels. "Elles ont, par définition, des moyens illimités, souligne-t-il. Une banque centrale place ses limites où elle le veut."

"Quand on compare les achats d’actifs de la Fed et de la BCE, on voit qu’en proportion de la taille des deux économies (Etats-Unis et zone euro, NDLR), la Fed en a fait davantage, poursuit Eric Dor. Je pense que la crise poussera la BCE à gonfler et à prolonger son programme d’achats de crise." Mais contrairement à la Fed, la BCE ne peut pas directement financer les Etats. "L'intervention doit être proportionnelle aux besoins de la politique monétaire", précise Eric Dor, qui ne voit donc pas l'institution de Francfort passer, comme la Fed, en mode "open bar". "Mais elle augmentera certainement ses achats."

Au point que certains experts ne seraient pas surpris que l’institution de Francfort finisse par détenir, au terme de ce programme, la moitié de la dette publique des pays de la zone euro. "Si les dirigeants européens, réunis à l’Eurogroupe ou au Conseil de l’Union Européenne, ne parvenaient pas à se mettre d’accord sur une forme de mutualisation de dette ou à un apport substantiel au budget européen, la BCE resterait le seul véritable acteur dans cette crise, avertit Eric Dor. Faute de grande initiative budgétaire à l’échelon européen, la banque centrale serait à nouveau obligée d’agir seule." Se retrouver seule à la barre en pleine tempête, tel semble être le lot de la BCE depuis la crise financière…

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