interview

"La BCE doit aller plus loin dans sa politique"

Mathilde Lemoine (Edmond de Rothschild) défend l'idée d'une "bad bank" dans la zone euro. ©Tim Dirven

La BCE devrait acheter des obligations d’entreprises plus risquées et racheter des prêts accordés aux PME, souligne Mathilde Lemoine, "chief economist" du groupe Edmond de Rothschild.

Mathilde Lemoine est la chief economist du groupe Edmond de Rothschild depuis 2016. Cette professeure à Sciences Po Paris est une voix écoutée dans les milieux économiques et politiques. Elle défend notamment l'idée d’une "bad bank " dans la zone euro.

Le conseil de la Banque centrale européenne (BCE) se réunit ce jeudi. Que peut-on en attendre?

"Je pense que la BCE a perdu de son crédit depuis cette phrase malheureuse de sa présidente sur les écarts de taux."
Mathilde Lemoine
Chief economist du groupe Edmond de Rothschild

Lors de cette réunion, on attend surtout une clarification et une confirmation de son soutien aux États dans le cadre de son "Pandemic Emergency Purchase Programme".  Je pense que la BCE a perdu de son crédit depuis cette phrase malheureuse de sa présidente (Christine Lagarde avait dit en conférence de presse que la BCE n’était pas là pour réduire les écarts de taux entre, par exemple, les taux italiens et les taux allemands, NDLR). Même si la BCE a lancé ensuite son plan contre la pandémie, un doute a été instillé dans la tête des investisseurs. Le marché croit que ce n’était pas une erreur de communication de sa part et que l’on est peut-être revenu à une période qui ressemble davantage à celle de Jean-Claude Trichet qu’à celle de Mario Draghi, c’est-à-dire une gestion moins pragmatique. Le trio Draghi-Coeuré-Praet rassurait, car il donnait l’impression de bien connaître les marchés financiers. 

Certains économistes tablent sur une nouvelle baisse du taux de dépôt. Mais est-ce encore utile de baisser les taux? 

"Si la BCE baissait encore ses taux, ce serait sans doute mal perçu."
Mathilde Lemoine
Chief economist du groupe Edmond de Rothschild

Lorsque la Réserve fédérale américaine a pour la première fois baissé les taux, cela a été vécu comme étant le signal d’un état récessif. Jusque-là, quand les banques centrales réduisaient leurs taux, cela se traduisait par une remontée des anticipations d’inflation. Ce n’est plus le cas. Si la BCE baissait encore ses taux, ce serait sans doute mal perçu. Cela donnerait le signal de taux encore plus négatifs à l’avenir et de baisse de l’inflation. Ce serait risqué.

Pensez-vous que la BCE peut encore aller plus loin dans sa politique d’achat d’actifs?  

"Il est important que la BCE participe au plan d’après-crise et accompagne le redressement de l’économie."
Mathilde Lemoine
Chief economist du groupe Edmond de Rothschild

Si la BCE suit l’exemple de la Federal Reserve (Fed) américaine, elle pourrait acheter des obligations d’entreprises notées "investment grade", qui viennent de tomber dans la catégorie plus risquée des "high yield". Christine Lagarde pourrait y faire encore référence ce jeudi. Mais il est important aussi que la BCE participe au plan d’après crise et accompagne le redressement de l’économie. Elle pourrait aider les gouvernements à faire en sorte que le système bancaire puisse être présent au moment où les entreprises auront besoin de prêts pour se remettre à investir.

Jusqu’ici, les entreprises ont été accompagnées par des prêts garantis pour répondre à une urgence en matière de trésorerie. Mais quand leurs activités vont reprendre, il faudra aussi que les banques puissent les accompagner en matière de prêts. Et c’est ici que j’ai une grande crainte. Si le secteur bancaire est affaibli par un montant élevé de créances non remboursables, il lui sera difficile de satisfaire les besoins de prêts supplémentaires. Dans ce cadre, ce serait intéressant d’imiter la Fed et de racheter les prêts qui ont été accordés aux PME pour soutenir le choc de cette crise. On pourrait imaginer que ces prêts puissent être garantis par la Banque européenne d'investissement. L’enjeu ici n’est pas le profit des banques, mais de garantir la continuité du financement de l’économie. Et ceci devrait être complété par la création d’une "bad bank" de la zone euro, c’est-à-dire un fonds permettant de s’occuper des prêts bancaires qui ne seront pas remboursés. 

L'importance d'une "bad bank"

On parle de cette "bad bank" depuis un certain temps et on ne voit pourtant rien venir… 

"Le risque, c'est que l’Europe reste une nouvelle fois à la traîne, avec un risque d’appauvrissement et un danger de 'japonisation' de son économie."
Mathilde Lemoine
Chief economist du groupe Edmond de Rothschild

Il serait vraiment temps que les Européens acceptent cette demande de "bad bank". Par le passé, Mario Draghi n’a cessé d’en implorer la création. Il faut se rendre compte que le coût du crédit pour les acteurs économiques est plus élevé quand une banque garde indéfiniment des prêts non remboursables à l’actif. Une "bad bank" permettrait de renforcer la confiance dans le secteur bancaire et améliorerait considérablement les perspectives de la zone euro. Le risque, c’est que les autres pays redémarrent et que l’Europe reste une nouvelle fois à la traîne, avec un risque d’appauvrissement et un danger de "japonisation" de son économie, avec une population vieillissante et des taux d’intérêt négatifs persistants. 

La fin des coronabonds

L’idée de coronabonds, une dette mutualisée européenne pour venir en aide aux pays fragilisés par cette crise, est-elle définitivement enterrée? 

Je le pense. On sait que les coronabonds étaient une demande pressante de la France, mais cette dernière a bien compris que c’était un chiffon rouge. D’où cette proposition soutenue par le ministre français de l’Économie Bruno Le Maire d’un fonds de redressement (recovery fund), où il n’est plus question d’une mutualisation. C’est une manière de faire avancer les choses, mais de nombreuses modalités restent encore à définir. Ce qui fait peur, c’est que le Conseil européen a demandé à la Commission européenne de présenter une proposition. J’espère que ce n’est pas un enterrement de première classe, comme cela fut déjà le cas pour le "fonds de rédemption" en 2013. 

Vendredi dernier, l’agence de rating Standard and Poor’s n’a finalement pas abaissé le rating de l’État italien, mais Fitch Ratings vient de le faire. Est-ce inquiétant?

Je crains davantage à court terme d’éventuelles dégradations des notations de dettes d’entreprises. Ce qui pourrait encore accentuer les difficultés des banques à réaliser de nouveaux prêts. C’est une sorte d’enchaînement à surveiller de près. C’est sûr que si les agences se mettent à dégrader toutes les notations des États et des entreprises, cela déclencherait une nouvelle crise financière. Nous n’en avons vraiment pas besoin dans le contexte actuel. 

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