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La crise dope les ventes des distributeurs... mais aussi leurs coûts

Depuis le début de la chute des Bourses à la mi-février, l'action Colruyt affiche une progression de 18%. ©Photo News

Les ventes ont bondi jusqu'à 30% en mars pour les distributeurs alimentaires en Europe en raison de la pandémie. Les bénéfices suivront-ils cette tendance? Dans cette crise, le commerce en ligne apparaît comme le grand gagnant.

Un havre de paix. Ou presque. Le secteur des entreprises de distribution spécialisée dans l’alimentation est bien parti pour être celui qui traversera sans trop d’encombres la pandémie de coronavirus. Alors que l’indice Stoxx 600 paneuropéen accuse une perte de 22% depuis le début de la chute des marchés le 17 février dernier, sa composante dédiée aux seules valeurs de la distribution n’a perdu que 14,6%. Et encore, sans la débandade de titres de sociétés qui n’ont pas grand-chose à voir avec le commerce de l’alimentation, comme ceux des spécialistes de l’habillement le suédois H&M ou le britannique Marks & Spencer entre autres, qui font aussi partie de l’indice Stoxx 600 Retail, sa performance aurait été meilleure encore.

A l’exception de Metro qui accuse une chute de 35% depuis la mi-février à la Bourse de Francfort, les pertes subies par les actions de ce secteur sont largement inférieures à 10%. Deux distributeurs ont même réussi la gageure de progresser. Il s’agit de Sainsbury à la Bourse de Londres qui gagne 5,7% et de Colruyt. Pourtant peu soutenue ces derniers mois par une majorité d’analystes qui trouvaient que sa valorisation était trop élevée, l’action du distributeur belge affiche une insolente santé. Elle engrange une belle hausse de 18% en moins de deux mois. Par ces temps de crise sanitaire, on imagine que les investisseurs en actions doivent être nombreux à regretter de ne pas en avoir dans un coin de leur portefeuille.

Le cash est roi

Cela dit, reconnaissons-le, excepté une fois encore Metro qui se traite à près de 20 fois les bénéfices estimés (P/E) pour son exercice en cours, la valorisation de Colruyt n’est pas vraiment bon marché. Colruyt s’échange à la Bourse de Bruxelles à 18,5 fois les profits attendus pour son exercice 2019-20 qui s’est achevé à la fin du mois de mars. Un niveau nettement plus élevé que celui par exemple de son rival belgo-néerlandais Ahold Delhaize dont le P/E n’est que de 12,5. Au plus bas est ce ratio, au plus une action peut être considérée comme bon marché.

"Avec une solide position bilantaire, nous n’apercevons pas comme urgent pour Colruyt la nécessité de reporter le paiement du dividende ou des investissements."
Alan Vandenberghe
Analyste auprès de KBC Securities

Pourquoi donc les investisseurs paraissent-ils quand-même préférer l’action du distributeur de Hal à toute autre? Pour la simple raison que Colruyt, non seulement ne détient aucune dette, mais possède en outre une confortable trésorerie. À un moment où les entreprises sont nombreuses à supprimer le versement de dividendes afférant à leur exercice 2019 et réduisent, voire annulent, leur programme d’investissements prévu pour cette année, on reconnaîtra qu’afficher un solide bilan financier comme celui de Colruyt constitue plutôt un must.

Une telle santé financière écarte le risque pour ses actionnaires de ne pas recevoir leur part aux bénéfices via les dividendes. "Avec une solide position bilantaire, nous n’apercevons pas comme urgent pour Colruyt la nécessité de reporter le paiement du dividende ou des investissements."

Casino avertit

Ces propos, tenus par Alan Vandenberghe, analyste auprès de KBC Securities, peuvent dans une certaine mesure être étendus à l’ensemble du secteur de la distribution alimentaire, même si Colruyt peut se targuer de détenir le bilan le plus solide. Ahold Delhaize, qui poursuit jusqu’à nouvel ordre son programme de rachats d’actions propres, vient de payer le solde de son dividende 2019 de 0,46 euro brut par action. "Vu sa position financière et sa capacité à générer du cash, nous ne voyons pas de raison pour lesquelles Ahold Delhaize modifiera à l’avenir sa politique dividendaire et son programme de rachats d’actions propres", estime Stefaan Genoe, analyste chez Degroof Petercam.

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Cela dit, il y a lieu de préciser que deux groupes dans ce secteur en Europe ne sont pas en mesure de faire preuve d’autant d’optimisme. Il s’agit des groupes français Casino et allemand Metro. Fort endetté et engagé pour cette raison dans un plan de cession d’actifs d’un montant de 4,5 milliards d’euros, Casino, qui fait pourtant face "à une demande sans précédent", a indiqué à la fin du mois de mars suspendre sa guidance pour 2020. "Nous ne pouvons pas réitérer nos orientations financières dans un climat économique aussi incertain", a déclaré son directeur financier David Lubek.

Quant à Metro, également en proie à un niveau de dettes élevé que Moody’s menace de dégrader (rating "Ba1" actuellement), ce groupe réalise près de la moitié de ses ventes dans le secteur hôtelier, des restaurants et des tavernes dont les activités sont en ce moment à l’arrêt.

Ruée des consommateurs

Colruyt, roi dans son secteur... Mais par rapport aux 18 autres groupes sectoriels du Stoxx 600, les valeurs de la distribution dans leur ensemble n’ont pas à rougir de leurs performances sur les marchés boursiers.

Leur résistance tient au fait qu’elles ont bénéficié du comportement "écureuil" des consommateurs qui, par crainte, voire par panique, de ne plus être en mesure de se procurer certains produits de première nécessité en raison du confinement en vigueur, se sont rués sur les étalages des distributeurs. Les ventes ont du coup explosé en mars, d’autant que la restauration hors domicile est devenue inexistante. Ahold Delhaize qui livrera le 7 mai ses chiffres définitifs, vient de préciser que ses ventes ont grimpé de 15% en mars selon un premier décompte.  

Ce phénomène a été observé partout dans le monde où le confinement a été décrété. Selon des données fournies par la bureau d’enquêtes Kantar, la hausse des ventes en Grande-Bretagne par exemple a atteint plus de 20% pour les grands distributeurs au mois de mars. "Ce qui a fait de mars de cette année, un mois record", se sont exclamés ses analystes. Cette progression franchit même la barre des 30% dans la deuxième partie du mois de mars pour certains acteurs en France, comme Casino, et aux Pays-Bas d’après des données relevées par le cabinet Nielsen spécialisé dans les études marketing.

Et demain ?

Reste à savoir maintenant si les achats des consommateurs conserveront un tel rythme pour le restant de l’année. Les chances qu’il en soit ainsi sont plutôt minces, à entendre les experts de la prévision. Analyste auprès du courtier américain Bernstein, Bruno Monteyne avertit sur ce point: "la croissance sera certes soutenue au cours des prochains mois. Mais nous ne la voyons pas se maintenir à ces niveaux extraordinairement élevés". Chez Bloomberg Intelligence, l’analyste Charles Allen qui réagissait à l’annonce par Ahold Delhaize d’un bond de ses ventes en mars, affirmait que "bien que les ventes reviennent progressivement à leur niveau normal, les revenus devraient rester plus élevés du fait que les consommateurs dépensent davantage pour l’heure en restant chez eux".

"La crise sanitaire va se séquencer en 3 étapes: le temps du stockage qui engendrera une hausse de 20% des chiffres de ventes, le temps du confinement – environ 2 mois? – qui fera monter les chiffres de ventes de 2%, et le retour à la normale vraisemblablement très progressif ."
Laurence Ofmann
Analyste auprès d'Oddo BHF

De son côté, Laurence Hofmann, analyste auprès d’Oddo BHF, entrevoit que pour la distribution alimentaire, la crise sanitaire va se séquencer en 3 étapes: "Le temps du stockage qui engendrera une hausse de 20% des chiffres de ventes, le temps du confinement – environ 2 mois ? – qui fera monter les chiffres de ventes de 2% et le retour à la normale vraisemblablement très progressif qui pourrait se solder par un déstockage avec des risques de récessions économiques (-1% sur les chiffres d’affaires)".

Coûts plus élevés

La hausse des ventes due à la pandémie de coronavirus donne à penser que les distributeurs engrangeront davantage de bénéfices. Il y a lieu cependant de relativiser cette perspective dans la mesure où cette crise sanitaire engendre des coûts supplémentaires. Ceux induits notamment par le renforcement de la logistique que la chute des prix du diesel ne suffira pas à compenser. Des coûts découlant aussi de la mise en œuvre de mesures de distanciation sociale qui limitent le nombre d’acheteurs dans les magasins, l’expansion des opérations de livraison en ligne, l’embauche de davantage d’employés ou encore les primes que les employeurs s’apprêtent à accorder aux travailleurs situé "aux premières lignes du front de la crise sanitaire".

À ces derniers, Casino, par exemple, offrira un chèque de 1.000 euros. Charles Allen de Bloomberg Intelligence évalue que ce type de charges grèvera les bénéfices de 170 millions d’euros chez Ahold Delhaize pour l’ensemble de l’année.

"Nous vendons plus, mais nous dépensons plus."
Noël Prioux
CEO de Carrefour au Brésil

Autre exemple: les dirigeants du distributeur britannique Tesco qui avait réalisé un bénéfice net ajusté de 1,9 milliard d’euros lors de son dernier exercice et qui a vu ses ventes bondir de 30% en mars, indiquent que les coûts supplémentaires liés à la pandémie pourraient se situer entre 750 millions et 1,05 milliard d’euros.  Ces dépenses supplémentaires sont ce qui les "empêchent d’établir des prévisions de résultats pour l’ensemble de l’exercice 2020". "Nous vendons plus, mais nous dépensons plus", résume Noël Prioux, CEO de Carrefour au Brésil.

En plus de ces coûts, certaines activités connexes des distributeurs sont négativement impactées par la crise sanitaire. On l’a vu chez Metro, actif notamment dans le secteur hôtelier. Mais c’est également le cas chez Ahold Delhaize où le site de Bol.com (ventes de produits non alimentaires) déjà à peine rentable en temps normal, est délaissé par les consommateurs. Même topo chez Colruyt, propriétaire de Dreamland/Baby et des stations-services DATS 24 actuellement désertées.

L’e-commerce gagne du galon

Conséquence de la crise, la manière dont les clients feront dorénavant leurs achats risque fort d’évoluer à l’avenir. Les achats des consommateurs en ligne ont connu un bond spectaculaire ces dernières semaines. D’après des données compilées par Nielsen Scan Track et relayées par Oddo BHF, la progression des achats alimentaires en France entre le 24 février et le 22 mars a été de 18,7% dans les magasins. Rien que pour le commerce en ligne, la hausse a été de 46,8% ! Le commerce en ligne voit ainsi sa part de marché monter de 7 à 9% dans ce pays "au détriment des hypermarchés, dont le déclin risque de s’accélérer", pressent Laurence Hofmann.

"De nouveaux consommateurs ont recours au commerce en ligne. Reviendront-ils à leur comportement d’achat habituel après le déconfinement? Ce ne sera probablement pas le cas."
Laurence Ofmann

Colruyt a récemment confié à L’Echo que le service d’enlèvement aux magasins Collect & go a connu "une progression fulgurante comprise entre 300 et 400% par rapport à ce qu’il rencontrait normalement". Chez Carrefour en Belgique, ce type de service a triplé.

"Le commerce en ligne semble le grand gagnant de la crise du Covid-19", analyse Laurence Hofmann. "De nouveaux consommateurs y ont recours. Reviendront-ils à leur comportement d’achat habituel après le déconfinement? Ce ne sera probablement pas le cas", pense-t-elle.

Les préférences des analystes

Excepté pour Casino et surtout Metro, les analystes restent nombreux à conserver des avis favorables envers les actions du secteur de la distribution alimentaire, en particulier pour Ahold DelhaizeCarrefour et Sainsbury. Parmi ces analystes, Laurence Hofmann met en avant entre autres l’expertise online d’Ahold Delhaize. Et si Carrefour apparaît moins défensive que des titres comme Ahold Delhaize et Colruyt en raison de son exposition aux hypermarchés et aux régions latino-américaines, "sa décote excessive de près de 20% sur ses estimations de 2020 pour le groupe français, rend cette valeur attrayante", dit-elle.

Du fait de sa valorisation élevée (P/E), l’attrait des analystes pour Colruyt est moindre. Pour Alan Vandenberghe de chez KBC Securities"la performance de l’action Colruyt est menée par la fuite vers la qualité dans ces marchés turbulents. L’action est donc sujette à une correction si la situation s’inverse". Cela dit, Alan Vandenberghe estime que le potentiel de baisse de l’action est limité. "L’action ne devrait pas revenir à ses plus bas niveaux de 40 euros auxquels elle s’échangeait avant le confinement".

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