La crise fait resurgir l'idée d'une "bad bank" européenne

Andrea Enria, le président du conseil de surveillance prudentielle de la BCE, avait déjà plaidé pour une "bad bank" européenne en 2017, lorsqu'il présidait l'Autorité bancaire européenne. ©Bloomberg

Une structure de défaisance permettrait de retirer du bilan des banques des créances douteuses qui réduisent leur capacité de financer l'économie. Mais la Commission européenne serait réticente.

L'Europe s'agite pour éviter de subir une crise financière en plus de la crise économique en cours. D'après le Financial Times, des responsables de la Banque centrale européenne (BCE) ont pris langue avec la Commission européenne pour envisager la création d'une "bad bank" au niveau de la zone euro.

"Quand on crée une bad bank, il faut la doter de capitaux et elle doit lever des moyens financiers pour racheter les créances douteuses."
Eric Dor
Directeur des études économiques à l'IESEG School of management (Lille)

Cette structure de défaisance aurait pour mission de récupérer les créances douteuses détenues par les banques européennes. Ces dernières disposeraient ainsi de bilans plus sains, ce qui augmenterait leur capacité de financer l'économie, qui en a bien besoin en cette période de crise due à la pandémie de coronavirus.

Le Financial Times, qui cite des personnes au fait des discussions, précise que cette idée de bad bank a été ressortie par Andrea Enria, le président du conseil de surveillance prudentielle de la BCE. Celui-ci avait déjà avancé ce projet en janvier 2017, quand il présidait l'Autorité bancaire européenne.

Exception à la règle

Mais au sein de la Commission européenne, des voix se sont élevées contre cette initiative, ajoute le quotidien britannique. En effet, les règles de l'Union encadrent désormais strictement les opérations de sauvetage des banques: le fardeau doit en priorité peser sur les actionnaires, les prêteurs et les plus grands clients des banques avant que le moindre euro d'argent public soit dépensé dans ce cadre.

Or, "quand on crée une bad bank, il faut la doter de capitaux et elle doit lever des moyens financiers pour racheter les créances douteuses", rappelle le professeur Eric Dor, directeur des études économiques à l'IESEG School of management de l'Université catholique de Lille. "Ce sera vraisemblablement aux États membres de la zone euro de capitaliser cette structure de défaisance et de lui apporter leur garantie pour qu'elle puisse levers des fonds."

Il faudrait donc que l'Europe adopte dans l'urgence une législation qui introduirait une exception aux règles de sauvetage des banques européennes. Mais à la direction générale de la stabilité financière et des services financiers de la Commission, on ne semble pas très chaud. Le Financial Times indique toutefois qu'une reprise des discussions à ce sujet n'est pas exclue.

Héritage du passé

Depuis la crise financière de 2008-2009, les banques de la zone euro ont réduit leur exposition à des créances douteuses ou "non-performing loans" (NPL). Il s'agit de prêts sur lesquels un incident de paiement a été constaté, à savoir un retard de remboursement, du principal ou des intérêts, de plus de 90 jours. Pour les banques, ces créances douteuses sont problématiques, car elles les obligent à réaliser des provisions pour couvrir d'éventuels défauts futurs et à accumuler des fonds propres suffisants au regard de ces prêts. "On admet généralement que cela obère la capacité de prêt des institutions financières", explique Eric Dor.

"On admet généralement que les créances douteuses obèrent la capacité de prêt des institutions financières."
Eric Dor

Mais même si les créances douteuses ont bien diminué dans les bilans des banques européennes, il en reste encore. Et il en reste même beaucoup dans les établissements de crédit des pays les plus fragiles sur le plan financier, comme la Grèce, Chypre, le Portugal et l'Italie (voir l'infographie).

En période de croissance économique, cet encombrant héritage du passé posait peu problème. Mais la crise actuelle risque fort de provoquer une nouvelle vague de créances douteuses à cause des faillites prévisibles. Ce n'est pas un hasard si, en bourse, les banques européennes perdent 44% depuis le début de la crise, soit le plus net recul sectoriel au sein de l'indice Stoxx 600.

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