analyse

La grande foire (d'empoigne) aux masques

En attendant la production en grandes séries de masques en tissu, le gouvernement distribuera 20 millions de filtres. ©Photo News

Un masque par Belge. Parmi tant d’autres, c’était l’une des mesures annoncées vendredi soir par la Première ministre, flanquée des ministres-présidents des entités fédérées. Une promesse en l’air? Irréalisable?

 

Durant le week-end, cette idée comme d’autres d’ailleurs a attiré son lot de bois vert et de critiques plus ou moins acerbes. Même le ministre de la Justice Koens Geens, pourtant plutôt avare de commentaires assassins et de polémiques en général, s’est ouvert de son scepticisme sur les plateaux des télévisions flamandes. Le premier magistrat du pays, dont l’administration sera chargée de la distribution des protections nécessaires, émettait des réserves sur la capacité des entreprises belges à produire le volume de masques nécessaire.

Entre-temps, le gouvernement a affiné sa communication en la matière, parlant aujourd’hui de filtres fournis plutôt que de masques. En d’autres termes, de contenu plutôt que de contenant. Plus de 20 millions de ces filtres ont été commandés à deux sociétés belges, de part et d’autre de la frontière linguistique. Du coup, la fabrication des masques "domestiques" semble laissée à l’appréciation de chacun, particuliers ou collectivités qui avaient par ailleurs déjà pris les devants.

Les protections seront-elles disponibles à temps? Qui doit fournir quoi et à qui? Quelles sont les obligations des entreprises envers leurs employés? Quel masque utiliser, dans quelle circonstance? Où s’en procurer? Comment bien porter son masque?

Tentative d’éclaircissements.

Des filtres ou des masques?

La nuance est plus que subtile. Comme Geens le faisait remarquer ce week-end, le secteur textile belge n’est pas en mesure de fournir autant de masques en tissu en si peu de temps. Les entreprises ne sont simplement pas équipées pour et pas assez focalisées sur un tel produit, assez spécifique et peu courant jusqu’ici, il faut bien le dire.

En attendant la production en grandes séries de ces masques en tissu (l’idée et la volonté ne sont pas abandonnées par le Fédéral, même si la réalisation prendra sans doute plus de temps), le gouvernement distribuera 20 millions de filtres. "L’idée est d’augmenter la qualité et les propriétés de filtration des masques de confort que la population a confectionnés ou se procurera d’ici le 4 mai", précise-t-on au cabinet de Koen Geens.

32 cents
par filtre
Le prix de revient des filtres fournis par le Fédéral sera de 32 cents par pièce.

L’entreprise de textiles spéciaux Sioen et le spécialiste en filtration Deltrian ont été sélectionnés pour ce marché, pour un montant de 7 millions d'euros, soit un coût unitaire de 32 cents par masque. Le cahier des charges imposait non seulement un produit filtrant, léger, respirable, lavable, mais aussi des délais de production très courts. Et à ce "jeu", c’est Deltrian qui fournit les meilleures garanties. L’entreprise basée à Fleurus deviendra à partir de mai-juin LE producteur de masques en Wallonie avec une capacité de production de 90 millions d’unités par mois sur quatre lignes de production. Elle collabore étroitement aussi avec l’Union wallonne des entreprises pour acheminer en Belgique des masques que l’UWE fournira à ses membres.

Dans le contrat des filtres, Deltrian assurera 70% de la production. "Nous sommes dans notre élément", affirme Jurgen Alexius, à la tête de l’entreprise familiale active dans la filtration depuis plus de 50 ans. "Cette expertise nous donne accès à un réseau de fournisseurs d’une matière première qui devient particulièrement rare ces dernières semaines", précise-t-il. Ce "melt blown", fibre de polymère très légère et hydrophobe, permet de satisfaire aux exigences du cahier des charges, soit retenir 70% des particules de 3 microns. Selon Jurgen Alexius, la pièce de tissu de 20x20 cm qui sera fournie à tous les Belges est très facilement transformable en masque de type chirurgical, en quelques plis.

Par ailleurs, le gouvernement wallon a débloqué une enveloppe de 7,3 millions d'euros à destination de l'ensemble des villes et communes de la Région afin de financer l'achat de masques de protection normés, à concurrence d'un masque par habitant et d'un montant forfaitaire de 2 euros par habitant, a-t-il annoncé ce lundi soir. Pas mal de communes ont déjà pris des initiatives. C’est le cas de la ville de Namur, qui distribuera 150.000 masques à ses administrés. Le budget wallon doit venir en aide à celles qui manquent de moyens pour le faire. 

La Région bruxelloise avait annoncé jeudi qu'il allait fournir au moins un masque en tissu, avec filtre, à chaque citoyen bruxellois. Une task-force va coordonner l'achat, le stockage et la distribution, en collaboration avec les communes.

Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles lance une procédure de marché public en vue d'acquérir 1,2 million de masques en tissu dans les quinze jours. Ces masques seront notamment destinés aux écoles et aux milieux de la petite enfance.

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Quelles obligations pour les entreprises?

Le monde entrepreneurial n’a pas attendu les recommandations du Conseil national de sécurité pour protéger les travailleurs. Au sud du pays, c’est l’Union wallonne des entreprises (UWE) qui a pris l’initiative. Au vu des nombreuses difficultés rencontrées par les pouvoirs publics dans la commande de ces dispositifs, l’organisation patronale a joué le rôle d’intermédiaire pour ses membres, mais aussi au nom des non-membres qui le désiraient.

"Même si l’usage du masque n’est pas imposé, cela facilitera le retour au travail", explique Olivier de Wasseige, CEO de l’UWE. Quelque 2.500 sociétés ont répondu et l’UWE a estimé qu’il fallait dix millions de masques chirurgicaux pour une période de dix semaines.

Forte du bon déroulement d'une première commande, l’UWE va relancer un appel aux entrepreneurs pour réévaluer les besoins. "Nous nous attendons à des demandes en hausse, le bouche-à-oreille étant appelé à faire son effet", prédit Olivier de Wasseige.

Le Syndicat neutre pour indépendants (SNI) est également à pied d’œuvre dans cette course aux masques. "Notre priorité est de rouvrir rapidement", explique Christine Mattheuws, la présidente de l’organisation. D’innombrables petits commerces contraints de fermer au début de la période de confinement sont actuellement sur la corde et ces dispositifs doivent leur permettre de reprendre leurs activités au plus vite.

Aucune recommandation officielle n’établit le nombre de masques nécessaires par travailleur, celui-ci dépendant du type de fonction et du secteur. L’UWE vise deux masques par jour par personne", ce qui constitue déjà une gageure pour nombre de petites entreprises", souligne Olivier de Wasseige.

"Fournir deux masques par employés constitue déjà une gageure pour nombre de petites entreprises."
Olivier de Wasseige
CEO de l'Union wallonne des entreprises

BNP Paribas Fortis se veut plus ambitieuse. Au cours de l’entretien qu’il nous a accordé, Max Jadot, le CEO de la première banque du pays, déclarait vouloir se procurer trois ou quatre masques par collaborateur par jour, dont deux doivent servir pour les trajets à destination du bureau et le retour au domicile.

Pour répondre à la demande, de nombreuses chaînes d’approvisionnement se mettent en place. Jean-Pierre Lutgen, le patron d’Ice-Watch, annonçait ce vendredi la commande de cinq millions de masques en Chine. Après un week-end où les commandes se sont multipliées, il souhaite maintenant atteindre les dix millions d’unités.

"Nous avons reçu des ordres en provenance de particuliers et d’indépendants, mais également de certaines plus grosses entreprises qui en veulent plus de 100.000", explique Jean-Pierre Lutgen. Les 300.000 premiers exemplaires devraient être livrés pour le 15 mai.

Des initiatives citoyennes

Les entreprises actives dans l’habillement, le textile et le luxe ont également été mises à contribution dans cette course frénétique aux masques. Au début du mois, le fabricant de lingerie Van de Velde s’était vu attribuer le statut d’entreprise "essentielle" après avoir lancé une ligne de production de masques de protection destinés aux hôpitaux. Une démarche qui a aussi été embrassée par les couturiers belges Degand et Natan ainsi que par la marque de vêtements de loisir J&Joy, entre autres, qui produit elle des masques en tissu.

Les plus prestigieuses enseignes du luxe prennent également part au combat. Armani, Prada, Zegna, Burberry, Chanel, LVMH ou encore Ralph Lauren ont tous annoncé convertir une partie de leur production dans ce but.

Parallèlement, des initiatives citoyennes se mettent en place comme l’#ActionNationaledeCouture, lancée par faitesvotremasquebuccal.be et Impactdays.co. Son but est de mobiliser toute la Belgique pour fabriquer ses propres masques buccaux. L'initiative a été coordonnée avec le SPF Santé publique et a été approuvée par les virologues Marc Van Ranst et Steven Van Gucht.

Quel masque pour quel usage? Et où en trouver?

  • Le masque dit "chirurgical"

C’est le masque le plus léger, mais aussi le plus fragile et celui dont l’efficacité est la plus limitée. Son principal usage est de filtrer l'air que l’on expire. Il ne protège pas celui qui le porte, mais bien ceux qui se trouvent dans son environnement.  

  • Le masque FFP2

Plus efficace que le premier, le masque FFP2 filtre l'air inspiré par le porteur. Il protégera donc autant le porteur que son environnement. Les bactéries et virus restent à l’extérieur du masque lors de l’inhalation. De même, les gouttelettes, et autres projections, restent emprisonnées à l’intérieur du masque lors de l’exhalation. Il est particulièrement utilisé dans des environnements potentiellement très toxiques comme des salles Covid-19 actuellement, mais aussi dans des salles blanches de laboratoires.

  • Le masque "citoyen" en tissu

Ce type de masque "fait maison", comme un bandana, permet d’arrêter les projections de son porteur, mais il ne le protège pas de son environnement. Il sera plus efficace si on peut y insérer un filtre. Autre utilité de ce type de masque, il protégera le porteur de ses propres mains. À condition de bien l’utiliser.

  • Où s’en procurer?

Les deux premiers types de masque sont actuellement réservés à un usage strictement professionnel. S’ils ont fait l’objet d’une pénurie grave dans les premiers jours de la crise, leur approvisionnement ne pose plus aujourd’hui de problèmes. Il est possible de trouver des masques chirurgicaux dans le réseau des pharmacies. Les FFP2 sont par contre quasiment impossibles à trouver. "Et ceux que l’on trouverait dans le commerce risquent bien d’être du matériel déclassé issu de circuits parallèles, avertit l’association des pharmaciens de Belgique. A noter que le prix d’achat moyen des masques chirurgicaux actuellement est de 1,5 euro pièce. Pour les masques de confort, les initiatives locales ou d’entreprises foisonnent.

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Attention aux arnaques

Ces derniers temps, il y a eu un achat massif de nouveaux noms de domaine faisant référence aux masques buccaux. "Derrière une partie de ces achats de noms de domaine se cachent probablement des criminels voulant s’en servir pour lancer de faux sites internet et boutiques en ligne", selon les explications de Safeonweb, une plateforme fédérale chargée d’informer les citoyens belges au sujet des plus récentes et importantes menaces numériques. "Il y a donc un risque que les produits commandés via ces sites ne vous parviennent jamais ou qu’il s’agisse de contrefaçons."

L’association des pharmaciens de Belgique incite ses membres à la prudence. Et à appliquer une check-list rigoureuse; ne prendre en compte que les fournisseurs/distributeurs fiables et connus; contrôler les documents et certificats nécessaires et voir s’ils sont bien authentiques, ainsi que de rester vigilants par rapport aux masques déconditionnés ou déclassés, mais remis sur le marché.

Comment se débrouillent nos voisins?

Le reste de l’Europe procède également à son "redémarrage". L’Autriche fait ainsi figure de laboratoire, elle qui a annoncé le début de son déconfinement le 14 avril. Une précocité dont un des facteurs pourrait être l’usage des masques chirurgicaux à grande échelle. La république alpine impose ainsi le port d’une protection bucco-nasale dans les supermarchés, ce qui a contraint les enseignes de la grande distribution à s’organiser pour en distribuer, gratuitement dans la grande majorité des cas, à leurs clients.

En France, le débat est brûlant. Plusieurs accords de reprise noués avec les syndicats stipulent qu’une relance des activités est impossible sans une quantité de masques suffisante. Selon le Medef, l’équivalent hexagonal de la FEB, il faut au moins 250 millions de masques par mois, en dehors du secteur de la santé, pour relancer toutes les entreprises du pays. Or, le pays a actuellement une capacité mensuelle de production de 40 millions d’unités seulement, et doit importer la différence.

L’Italie, le pays européen le plus durement touché par la pandémie, procède actuellement à un déconfinement à haut risque. Depuis le début du mois, plusieurs entreprises de la péninsule ont reconfiguré leurs lignes de production pour pouvoir fournir du matériel médical. C’est notamment le cas de Lamborghini, qui fabrique actuellement des masques et des visières.

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