analyse

La technologie pour traquer le virus dans les entreprises

Certaines sociétés technologiques ont développé ou adapté des solutions pour aider les entreprises à lutter contre une recrudescence de l’épidémie avec la reprise partielle du travail.

Lundi 4 mai, 9h. Dans le vécu d’un certain nombre de travailleurs, cette date restera gravée, comme le 1er septembre d’un enfant de six ans. Curieuse rentrée des classes. Premier pas dans un monde dont on dit qu’il a changé, dans cette nouvelle normalité post-confinement. Ce 4 mai, ce sera donc la première phase du déconfinement en Belgique avec la reprise des activités dans les industries qui s’étaient arrêtées ou fonctionnaient au ralenti et dans le secteur du BtoB.
Selon le rapport préliminaire du groupe d’experts qui avait préparé le terrain pour établir les mesures de déconfinement présentées vendredi 24 avril, ce sont quelque 500.000 personnes qui reprendront effectivement et physiquement le chemin du travail.
Certaines sources estiment ce nombre à 700.000. Ce qui porterait le nombre de personnes au travail en entreprise à plus de 2 millions, exception faite évidemment du télétravail. Et le 11 mai, avec l’ouverture programmée des commerces pour le grand public, la vie "normale" va très progressivement reprendre ses droits.
Distanciation sociale, port du masque, réorganisation de l’espace de travail, fermeture des espaces communs comme les cantines ou les réfectoires, limitation du nombre de toilettes, désinfection des lieux, gestion des flux de personnes… Les entreprises devront prendre une série de mesures pour éviter une deuxième vague de contamination, qui seront sans doute bien plus nombreuses et plus complexes qu’on ne l’imagine encore. Et que l’on découvrira aussi largement "sur le tas".
C’est là que la technologie intervient. Au-delà de la gestion très empirique de cette sortie de crise, l’innovation technologique vient au secours des entreprises pour faciliter la mise en place des mesures et éviter autant que possible une recrudescence de l’épidémie, cette fameuse deuxième vague que tout le monde craint.
Six solutions qui aideront les entreprises à garder le Covid-19 hors de leurs murs.

1. Global Connection | La géolocalisation poussée à l'extrême

L’application de Global Connection s’appuie sur la géolocalisation pour faire respecter les règles de distanciation. 

Au départ, Global Connection a développé une application orientée sur le secteur industriel pour assurer la sécurité du personnel sur site. Partant du constat que l’on dénombre plus de 170.000 accidents de travail chaque année dont deux mortels chaque jour, la jeune start-up basée à Ghislenghien a construit deux solutions digitales, l’une axée sur la prévention, l’autre sur la sécurité.
"La géolocalisation se base sur le signal GPS mais aussi wifi ou bluetooth, pour arriver à une précision d’un mètre."
Gaëtan Mukeba-Harchies
Cofondateur de Global Connection

Dans le premier cas, l’intelligence artificielle basée sur l’historique des événements permet de détecter des situations dangereuses, et ainsi prévenir les risques d’accident. La solution aide à gérer l’accès à certaines zones, à dénombrer les présences sur site ou à contrôler le port des équipements de travail. La seconde application, via smartphone, localise précisément le travailleur et peut ainsi réduire le temps d’intervention des équipes de secours en cas d’incident. Lors des déplacements sur le site, des notifications s’affichent sur le smartphone en cas de risques particuliers.

On le voit, ces applications focalisées sur la sécurité des travailleurs, particulièrement dans l’industrie, peuvent avoir résonance particulière dans le cadre de la crise sanitaire actuelle. Cela n’a pas échappé à Gaëtan Mukeba-Harchies, l’un des fondateurs de Global Connection. Avec son équipe de cinq personnes, ils ont développé une adaptation de leur produit, baptisée InDigOut-Covid 19.
Globalement, la solution reprend les grandes lignes des applications maison: la géolocalisation ultraprécise de l’utilisateur et le croisement des données de tous les détenteurs en un lieu et un moment donnés. "La géolocalisation se base sur le signal GPS mais aussi wifi ou bluetooth, pour arriver à une précision d’un mètre", fait remarque Mukeba-Harchies. 
À partir de là, le recoupement de données permet d’ avertir les employés en cas de proximité trop grande, entre deux personnes ou en cas de trop grande affluence dans une même pièce. "Cela permettra à l’utilisateur qui a simplement chargé l’application sur son smartphone, de vaquer à ses occupations sans devoir se préoccuper des normes de distanciation sociale", note le concepteur. 
La collecte de données, ultra-sécurisée, permettra aussi de reconstituer l’historique des présences si une personne se révèle malade, dans le respect des règles de protection de la vie privée. 
La solution est actuellement en phase de test avec plus d’une centaine d’utilisateurs auprès de grands comptes et doit être finalisée dans les tout prochains jours.

2. Rombit | Garantir la distanciation sociale

Rombit propose un bracelet qui avertit son porteur en cas de trop grande promiscuité. 

Le maître mot de la reprise du travail progressive là où le télétravail n’est pas ou plus envisageable, ce sera la distanciation sociale. Ce fameux 1,5 m qui doit permettre d’éviter le contact physique et la projection de particule. Élémentaire, mais tellement difficile à respecter dans les faits, tant cette distance semble énorme et minuscule à la fois. 
Le bracelet Rombit envoie un signal dès qu'un employé se rapproche d'un collègue à moins de 1,5 m. Il permet également le suivi des contacts afin de pouvoir prévenir la propagation en cas de contamination. ©BELGA

Jusqu’ici la société technologique flamande Rombit était spécialisée dans les équipements dédiés aux entreprises de logistique, à l’industrie pétrochimique et aux ports internationaux. Elle se profile comme une future pépite dans le secteur. Elle affiche un chiffre d’affaires de six millions d’euros et a effectué une levée de fonds de 10 millions d’euros en octobre dernier. Depuis plusieurs mois, elle travaillait sur un bracelet connecté, baptisé Romware ONE, essentiellement pour améliorer la sécurité des employés. L’arrivée du coronavirus n’a en rien ralenti ses projets, que du contraire. L’épidémie représente même une opportunité de faire de son bracelet un incontournable du déconfinement en entreprise.

Le rôle du bracelet est double: il garantit la distanciation sociale en émettant un signal lorsque des personnes s’approchent trop près les unes des autres; mais il assure aussi le suivi des contacts: en cas de contamination d’un salarié, une autorité médicale peut vérifier avec quels collègues cette personne est entrée en contact afin d’éviter la propagation du virus.
20.000
bracelets
Rombit devrait pouvoir produire 20.000 bracelets par mois.

Après une phase de test dans le port d’Anvers, le bracelet entre en commercialisation et la demande ne manque pas: plus de 400 entreprises sont sur liste d’attente. Le gouvernement fédéral est également en pourparlers avec la société pour déployer ses bracelets dans les entreprises du pays et en faire un élément clé du déconfinement. D’ici la fin de l’été, Rombit devrait pouvoir produire 20.000 bracelets par mois

Pour la jeune société, ce bracelet électronique devrait être une porte d’entrée dans les entreprises dans le domaine de la sécurité. Elle travaille notamment sur une technologie de reconnaissance qui permettra de signaler si un employé ne porte pas ses chaussures de sécurité par exemple.

3. Savitas | Le traçage volontaire via code QR

Esoptra et Vinçotte ont conçu d’identification et de signalisation via codes QR. 
De manière à éviter une propagation du virus lors de contacts avec une personne infectée, la start-up technologique Esoptra s’est associée à l’entreprise de certification Vinçotte pour développer un outil de traçage basé sur les codes QR. Ces petits logos qui ressemblent à des mots croisés dégarnis, sont utilisés depuis longtemps pour créer un lien entre une action physique et le monde digital.
L’objectif est de pouvoir prévenir les personnes présentes à cet endroit au même moment qu’une personne atteinte du Covid-19.

Le concept baptisé Savitas est très simple. Lorsqu’un employé arrive dans un lieu fréquenté de l’entreprise, comme la cafétéria, les salles de réunion ou la réception, il scanne à l’aide de son smartphone le code QR qui y figure. L’objectif est de pouvoir prévenir les personnes présentes à cet endroit au même moment qu’une personne atteinte du Covid-19. On ne parle pas pour autant d’application de tracing puisque les codes QR ne sont pas reliés à des individus et n’utilisent ni les signaux GPS, ni bluetooth, ni aucune autre donnée. Mais ils permettront de faire le lien entre tous les appareils qui ont scanné le même code QR au même moment.

Un travailleur positif au Covid-19 avertira Savitas après autorisation médicale. Ses collègues ou les personnes avec lesquelles il aura été en contact recevront alors une notification les avertissant qu’il est possible qu’ils soient également contaminés, qu’ils doivent s’isoler et consulter un médecin. À noter que ce message ne leur parviendra que lorsqu’ils scanneront volontairement à nouveau un code QR ou en visitant le site web de Savitas.
La démarche reste entièrement volontaire, ce qui garantit encore davantage la protection de la vie privée. Le système, développé en cinq semaines est très peu coûteux – 5 euros pour 100 codes QR – et peut s’installer en quelques minutes.

4. I-Care | De la température de la machine à celle du corps humain

Une caméra thermique destinée à surveiller une machine prend la température des employés.

Au départ, il s’agit d’un appareil de mesure thermique destiné à détecter des soucis sur une machine. La société montoise spécialisée dans la maintenance prédictive en a fait un thermomètre sans contact high-tech pour lutter contre le coronavirus. Fabrice Brion était en Italie fin février lorsque l’épidémie s'est déclarée. En revenant, il a pris directement des mesures préventives dans son entreprise. Un ingénieur lui a proposé d’ installer une caméra à l’entrée des bâtiments pour surveiller la température des employés
La caméra thermique proposée par I-Care permet de détecter la chaleur la plus élevée dans son champ de vision.

La technologie maison permet de détecter la chaleur la plus élevée dans le champ de vision de l’appareil. Ce qui fonctionne pour un échauffement dans une machine le peut aussi pour un être humain fiévreux. Pour rester conforme au RGPD, le système d’imagerie thermique ne sauvegarde pas les données. Elle se "borne" à prendre la température en temps réel.

Le bouche-à-oreille fonctionne rapidement dans la région montoise. Les réseaux sociaux s’emparent du projet. Les demandes affluent. En un mois, I-Care a déjà vendu 600 unités, alors que l’application uniquement industrielle de la caméra thermique ne tablait que sur une trentaine d’exemplaires.
Les appareils ont été placés aussi bien dans l’industrie, clients habituels d’I-Care, que dans des PME, des banques ou des immeubles de bureaux. L’entreprise est aussi en contact avec un opérateur aérien qui voudrait équiper ses avions. 
Et vu le succès, là où I-Care est aujourd’hui ensemblier – s’occupant surtout de la partie logicielle –, l’entreprise montoise réfléchit désormais à fabriquer toute la solution en ses murs.

5. Piximate | L'intelligence artificielle pour gérer les files d'attente

Réguler le flux de clients dans les surfaces commerciales par des caméras intelligentes. La solution de Piximate plaît à Ikea. 
Dans la perspective de la réouverture des commerces, le 11 mai prochain, la start-up Piximate propose au secteur de la distribution une technologie intelligente de comptage, imaginée en deux semaines à peine. La start-up, basée à La Hulpe, avait développé précédemment des outils d ’analyse marketing pour les retailers qui s’appuient sur l’intelligence artificielle. Des caméras permettent d’étudier le comportement du chaland, d’évaluer son âge, de connaître son sexe, pourquoi il achète ou non un produit, tout en respectant sa vie privée. Des chaînes comme Exki ou Ikea ont déjà adopté la technologie.
Grâce à des caméras intelligentes, la start-up Piximate propose une technologie de comptage permettant de réguler le flux de clients dans les surfaces commerciales. Une solution qui plaît à Ikea. ©REUTERS

Cette technologie de suivi du client sur le point de vente a été adaptée dans le cadre de la gestion des flux dans le magasin pour éviter une trop grande promiscuité. Concrètement, le système indique le nombre de clients admis à l’intérieur en fonction de la surface du magasin et calcule le nombre de clients qui y sont effectivement. Si le nombre maximum est atteint ou dépassé, les visiteurs suivants doivent attendre leur tour. 

La technologie ne se contente pas de compter, elle permet aussi de détecter la température des clients. Si elle est trop élevée, ils ne peuvent pas accéder au magasin. Une troisième fonctionnalité est en cours de développement: le calcul du temps d’attente aux caisses.
Le coût de la licence s’élève à 3.000 euros pour trois mois. Piximate suscite l’intérêt de quelques grandes chaînes, comme Färm qui équipe cinq de ses magasins d’alimentation bio. Le fabricant de meubles suédois Ikea a également signé avec Piximate en fin de semaine. La start-up vient de lever un million d’euros auprès de ses actionnaires, à savoir LeanSquare (Noshaq), Sambrinvest et les deux fondateurs pour assurer son développement futur.

6. Quartz | Des modérateurs pour les visioconférences

Des consultants en médias et marketing passent de la formation en ligne à la modération des réunions virtuelles.

Récemment lancée par les consultants en marketing Eric Deprouw et en médias Bruno Liese, la société Quartz proposait au départ des services de formations en entreprises axées sur les médias, la publicité, le marketing digital, etc. Mais la crise du coronavirus a vite amené le duo à changer son fusil d’épaule. "Il fallait réagir et réfléchir à une offre adaptée aux circonstances", indique Eric Deprouw, "nous nous sommes orientés vers les activités en visioconférence. En quelques jours, la grande majorité des entreprises a dû migrer vers un mode de collaboration à distance. Certaines n’y étaient pas du tout préparées". 
Concrètement, Quartz offre ses services aux sociétés pour faciliter la préparation et le déroulement de leurs meetings en ligne. De fait, cette organisation incombe souvent au manager responsable du contenu, du support visuel, des invitations, du bon déroulement de la visioconférence, etc. Sans compter les problèmes logistiques: horaires, qualité des connexions, etc. "Ce sont beaucoup de choses à gérer qui nuisent à l’efficacité", relève Eric Deprouw, "nous proposons donc des modérateurs spécifiquement formés à cette fin".
100 €
Le prix d'une visioconférence
Pour la préparation et la modération d'une visioconférence en entreprise, les fondateurs de Quartz demandent 100 €, auxquels s’ajoutent 200 euros pour la prestation du modérateur.

Ce modérateur se substitue au manager pour le volet administratif. Il envoie les invitations, le support écrit/visuel (slides), vérifie la présence des participants et de leur connexion, ouvre la conférence à une heure précise, s’assure que les intervenants puissent s’exprimer, que l’orateur ne dépasse pas son temps de parole et conclut la conférence dans les temps, le but étant que l’orateur puisse se concentrer à 100% sur son message. Ce peut être une formation, la communication de chiffres de ventes, le suivi d’un projet, etc.

Mais les services de Quartz peuvent aussi s’inscrire dans le contexte d’un conseil d’administration, d’une assemblée générale d’actionnaires
Si les multinationales possèdent généralement leurs propres solutions en la matière, l’outil s’adresse plutôt à des entreprises de taille moyenne et/ou au middle management, ainsi qu’aux administrations publiques, peu familiarisées aux visioconférences. Ce qu’il en coûte? 100 euros par visioconférence auxquels s’ajoutent 200 euros pour la prestation du modérateur, mais Quartz a aussi prévu un système d’abonnement à partir de 1000 euros par mois. "Cette crise va changer beaucoup de choses dans les entreprises", conclut Eric Deprouw, "nous prenons le pari que les visioconférences vont se généraliser car c’est à la fois un gain de temps et d’argent; jusqu’ici beaucoup n’étaient pas efficaces pour des problèmes d’organisation. C’est ce problème que nous voulons résoudre".   
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