carte blanche

La vulnérabilité, un climat idéal pour la culture du complot?

Avocate et administratrice chez DCH Avocats

Depuis quelque temps, les théories conspirationnistes qui circulent dans les médias et les réseaux sociaux sont de plus en plus nombreuses et attirent un nombre croissant d’adeptes. Au-delà des dangers qu'ils représentent dans leurs formes extrêmes, ces mouvements ont leur mérite, notamment comme baromètre du capital confiance des citoyens. Et leurs excès ne sauraient exonérer les gouvernants de leur obligation de justifier clairement le bien-fondé de leurs décisions attentatoires aux libertés publiques.

Par Karolien Haese, avocate et administratrice chez DCH Avocats

La crise sanitaire semble porter les mouvements conspirationnistes dont l’objectif premier est d’emporter la conviction sociale que, derrière le Covid-19, se cache une vérité inavouable, intentionnellement dissimulée aux citoyens.

Dans leurs formes les plus bénignes, ces mouvements font sourire mais, dans leurs formes extrêmes, ils appellent à la désobéissance civile, avec des conséquences potentiellement mortelles pour la population.  

Un mécanisme séculaire

Les conspirationnistes cherchent prioritairement à augmenter leur nombre d’adeptes pour conférer au mouvement une certaine représentativité sociale. À cette fin, les réseaux sociaux offrent un relais privilégié pour accélérer la propagation de leurs théories. De libre accès et incarnant la liberté de penser et d’expression, les réseaux sociaux prennent parfois la forme d’assemblées populaires se muant en véritables contre-pouvoirs des représentants démocratiquement élus, sinon en juges de leurs actes. 

Hormis l’efficacité de l’outil de propagation, les mécanismes de base des grandes théories du complot n’ont cependant que peu évolué au fil des siècles. Historiquement, elles apparaissent avec la philosophie des Lumières et ses luttes de pouvoir. Les philosophes des Lumières se battaient avec les superstitions religieuses, l’absolutisme des souverains et l’inégalité sociale. Leur objectif était de confronter les pouvoirs en place avec d’autres vérités que les dogmes religieux et étatiques présentés, à un peuple non instruit, comme immuables et s’imposant de droit.

La théorie du complot, contrairement à une interpellation citoyenne démocratique, ne laisse pas de place à la contradiction et réfute toute remise en question. Contredire c’est reconnaître, s’opposer c’est avouer et se taire c’est admettre.

À l’instar de ces derniers, les conspirationnistes visent également à interpeller le pouvoir légitimement nommé sur leurs propres théories. Se faisant, ils se différencient cependant des philosophes des Lumières de par l’autosuffisance de leurs postulats qui, invariablement, se fondent sur l’identification d’un objectif de coulisse, une explication simple et rationnelle à son caractère inavouable et le soutien populaire en guise de preuve.

Les conspirationnistes modernes n’hésitent d’ailleurs pas à recourir à des mises en scène convaincantes s’attachant l’appui de personnalités, de médias et d’académiciens pour assoir le bien-fondé de leurs hypothèses. Ainsi, les "antivax" sont d’ores et déjà présents pour dénoncer, avant même son arrivée, un vaccin préventif du Covid-19, rendu obligatoire pour tous, considérant que le but caché est plus l’enrichissement organisé du big pharma que la volonté de préserver la santé citoyenne. Dans la même dynamique, les défenseurs du Dr. Raoult dénoncent le lobbying anti-chloroquine au motif que le secteur pharmaceutique n’a aucun intérêt à un traitement bon marché "qui a fait ses preuves", n’en déplaise aux nombreuses conclusions scientifiques contraires.  

La théorie du complot doit ainsi son succès au caractère foncièrement rassurant de son message qui apporte une réponse simple et, a priori, irréfutable à une question présentée comme légitime par ses auteurs, là où le pouvoir constitutionnellement élu peine à faire de même.   

C’est donc aussi et logiquement durant des périodes d’insécurité, caractérisées par une angoisse collective et une défiance plus généralisée envers les gouvernements, que ces théories trouvent leur meilleur écho.

Des contre-arguments sans effets 

La théorie du complot, contrairement à une interpellation citoyenne démocratique, ne laisse pas de place à la contradiction et réfute toute remise en question. Contredire c’est reconnaître, s’opposer c’est avouer et se taire c’est admettre. En d’autres termes, tenter de démontrer la fausseté d’une théorie conspirationniste en utilisant la technique de la preuve contraire ne fera qu’encourager la propagation de ces mouvements fondés exclusivement sur une opinion citoyenne savamment orientée.

Pourtant, la stratégie de la preuve contraire, qu’elle soit de nature scientifique ou qu’elle résulte d’un avis de commission d’experts, est largement sinon seule plébiscitée par nos gouvernements technocrates. Il devient, par conséquent, difficile de freiner les mouvements conspirationnistes autrement qu’en portant atteinte à la liberté d’expression ou la liberté de la presse, autrement dit sans les museler.

Ces théories, aussi dérangeantes soient-elles, ont pourtant leur mérite. Leur vitesse de propagation offre un excellent baromètre du capital confiance des citoyens.

Il n’y a pas de fumée sans feu

Le 13 avril dernier, Me George Henri Bauthier, agissant comme représentant du collectif "Initiative citoyenne" adressait, sur fond de libertés publiques, une lettre ouverte au Premier ministre aux relents typiquement conspirationnistes.

Si, a priori, elle ne mérite pas qu'on s'y attarde pour les raisons invoquées ci-dessus, une seconde lecture pose question. Peut-on considérer que tout procès d’intention à l’égard d’un pouvoir légitimement élu emprunte systématiquement le chemin du conspirationnisme à défaut de preuves scientifiques suffisantes?

Est-il acceptable d’écarter purement et simplement la pertinence de l’argumentation juridique sous-jacente, laquelle rappelle que, même en état d’urgence, un gouvernement d’État de droit ne peut s’exonérer de son obligation de justifier la proportionnalité et la nécessité de mesures contraignantes et "inédites de restriction des libertés publiques, comme celles de déplacement et de rassemblement, pourtant garanties par notre Constitution"?

N’est-il pas temps de convenir que la science a ses limites que l’intuition politique devrait ignorer?

Est-il responsable de nier l’existence de groupes d’influence ou de démentir le besoin d’une certaine opacité décisionnelle dans l’intérêt de la sécurité publique, comme si les affaires publiques n’avaient jamais de prolongement au-delà des apparences immédiates?

N’est-il pas temps de convenir que la science a ses limites que l’intuition politique devrait ignorer?

Emmanuel Kant affirmait que la croyance est le résultat d’un juste équilibre entre savoir et opinion, annonçant avec deux siècles d’avance, les dangers d’un gouvernement technocrate qui délégitimerait les fondements mêmes de la démocratie au nom de la certitude du savoir.

Aussi, en écartant toute considération conspirationniste de ce courrier, il subsiste cette question, la technocratie nous conduira-t-elle à une forme de totalitarisme inédite où la libre opinion n’aurait plus sa place?

Lire également