reportage

Le CHU Mont Godinne, en 2e ligne dans la bataille du Covid-19

©Kristof Vadino

Seize patients intubés, dormant sur le ventre, sous respirateur, pour éviter de mourir du même mal: le coronavirus. De mémoire de médecin, il n’avait jamais vu cela. Visite au service des soins intensifs du professeur Bulpa, à Mont-Godinne.

Le calme. Le silence. On avance dans les allées d’un gigantesque parking quasi vide. Le vent bruisse dans les arbres. On découvre l’entrée majestueuse de l'hôpital barrée d’un énorme sens interdit.

"En temps normal, ce n’est pas notre mort qu’on voit. Aujourd’hui, potentiellement oui. On sait qu’on peut contracter la maladie."
Pierre Bulpa
Chef du service des soins intensifs du CHU Mont Godinne

Nous sommes à près de 90 km du centre de Bruxelles. Loin de l’effervescence des hôpitaux saturés. Le Centre hospitalier universitaire de Mont-Godinne vit pourtant lui aussi à l’heure du Covid-19.  Le visiteur est invité à entrer par l’ancienne porte. Des barrières Nadar séparent les files "in" et "out". Mais il n’y a pas de file. Pas un chat. Des marques rouges au sol délimitent la "distance sociale". Celle qui aujourd’hui sépare tous les êtres humains. Malades ou non. Celle qui déchire les cœurs. Celle qui nous rappelle chaque jour, chaque minute, que le Covid-19 rôde autour de nous. Prêt à infecter nos poumons.

L’intérieur de l’hôpital fait écho au dehors. Le silence. Le calme. On se croirait à l’heure où la clinique se met en mode nuit. Consultations fermées, derniers visiteurs en partance. Partout, des traits rouges au sol. Les couloirs sont vides. Il n’est pourtant que… 14h.

Aux étages du bâtiment, des gens souffrent par dizaine, tous d’une même maladie. Ce satané coronavirus. On les sait allongés sur des lits. Des personnes perfusées, intubées, un morceau de plastique leur pénétrant la bouche, ce fil qui les relie encore à la vie, qui gonfle leur poitrine de l’oxygène que leur corps peine à assimiler. Certains sont mis sur le ventre pour la nuit, pour leur éviter la mort.

©Kristof Vadino

On sait tout cela. On a déjà vu des images. En allant à leur rencontre, et celle des soignants, leurs anges gardiens, on sait que ces malades ne nous entendront pas, ne nous parleront pas, ne pourront pas nous dire comment cette "crasse" les a fauché. On sait qu’on devra juste le lire sur leurs visages.

Renvoyés à leurs recherches

Depuis presque un mois, l’hôpital s’est mis en veille. Déprogrammation massive des opérations non urgentes et des consultations. "On se base sur les listes fournies par l’OMS (Organisation mondiale de la santé) pour maintenir les soins indispensables, explique le directeur médical adjoint qui nous accueille, le professeur Maximilien Gourdin. La médecine ne s’arrête pas parce que le Covid est arrivé."

Les médecins continuent de travailler. Centre universitaire oblige, la plupart sont renvoyés à leurs recherches. Dermatologues, gynécologues, ORL, ophtalmos, … ces spécialistes ne gèrent plus que les cas urgents. D’autres se sont portés volontaires au front. Les pneumologues tournent à plein régime. Cardiologues, anesthésistes et urgentistes prêtent renfort aux "intensivistes" pour s’occuper des patients non-Covid, qui représentent encore la moitié du service. Idem pour les soignants. Sont sur le pont tout ceux qui ont déjà vu de près ou de loin un respirateur. Avec formation express à la clé sur les principes de base de la ventilation si besoin.

-50%
Chute de l'activité aux urgences
Aux urgences du CHU Mont-Godinne, l'activité a reculé de 50%, grâce aux généralistes et aux patients qui ont compris la situation.

Aux urgences, l’activité a chuté de 50%. "Grâce aux médecins généralistes et à la population, qui a compris ce que l’on traverse", dit le professeur Gourdin. Même si certains angoissent par rapport à leur propre maladie chronique, qui n’aura peut-être pas le même suivi qu’habituellement. "Le rôle du médecin est fondamental, c’est à lui d’expliquer au patient pourquoi il faudra attendre pour faire un bilan artériel, pourquoi il faudra attendre pour placer une nouvelle prothèse."

La deuxième vague

"Ceux qui se retrouvent chez nous sont jeunes, entre 50 et 70 ans."
Pierre Bulpa
Chef du service des soins intensifs au CHU Mont-Godinne

Du haut de sa colline surplombant la Meuse, le CHU Mont-Godinne a eu le temps de voir venir. "Les hôpitaux de Bruxelles, de Mons, du Limbourg... ont été touchés par un tsunami. Nous, on se prend aujourd’hui la deuxième vague." Cette vague, elle provient des hôpitaux saturés de Mons ou de Bruxelles. Des malades que l’on prend la peine de transférer malgré la lourdeur logistique, car l’espoir qu’ils s’en sortent vivants est plus élevé que la moyenne. Il faut confiner et sécuriser l’ambulance, la désinfecter, et surtout, éviter que les tuyaux ne bougent, et laissent s’échapper le virus… "Ceux qui se retrouvent chez nous sont jeunes, entre 50 et 70 ans", dit le chef du service des soins intensifs , Pierre Bulpa. "Jeune", un terme qui n’a pas le même sens en médecine ou en entreprise…

Epargnée par le faible taux de malades namurois, la clinique universitaire a d’abord connu l’angoisse de l’inconnu dans un hôpital encore ‘vide’. "On avait tout prévu. Et puis, comme des soldats dans leur tour de guet, on a attendu, raconte-t-il. On voyait ce qui se passait en Chine, en Italie. Puis à Bruxelles et en Flandre. On s’est dit, en les voyant avec toutes  leurs protections, c’est ce qu’on va devoir faire… Et à cela, on n’est pas habitués. Non pas en termes de procédures de désinfection poussées à l’extrême (combinaisons, lunettes, visières pour que les germes ne rentrent pas dans les conjonctives, masques FFP2), mais surtout en termes de quantité, inhabituelle dans le cas présent. Devoir aller au-devant d’un virus dont on sait qu’il peut être mortel. En temps normal, ce n’est pas notre mort qu’on voit. Aujourd’hui, potentiellement oui. On sait qu’on peut contracter la maladie. Ce n’est pas encore arrivé dans mon équipe. Je touche du bois."

©Kristof Vadino

Comme dans la nature au dehors, le calme règne dans la première unité où nous entrons, munis d’une combinaison et d’un masque. On se frotte les mains de gel hydroalcoolique, on passe un premier sas, on découvre les lieux. Même le bip bip habituel des machines ne remplit pas l’espace. Les portes vitrées des chambres, séparées par un sas de dépression de l’air, sont toutes fermées. Les moniteurs sont aussi silencieux que les patients sont immobiles. Vivants, mais si peu. Sur le comptoir des soignants, un babyphone fait office de système D. "Vous comprenez, si ça sonne, il faut qu’on entende ce qui se passe dans la chambre."

Calme olympien

Le personnel se meut au milieu des appareils avec un calme olympien. Si les infirmiers se mettaient à paniquer, on serait mal. Devant nous, le professeur Pierre Bulpa semble en effet serein. Il sourit (des yeux). Seul signe qui trahit son bouleversement face à la situation, son débit de parole. Un vrai moulin, qui enchaîne les explications sur l’organisation de ses équipes, les techniques de soins aux noms barbares, les Ecmo (un procédé pour les patients dont les poumons n’assurent plus les échanges gazeux, où le sang est réoxygéné hors du corps avant d’être réinjecté), les pathologies ARDS (pour détresse respiratoire aiguë), les autres grippes, l’histoire du H1N1, l’intérêt de la vaccination, seul barrage efficace contre les pandémies. Mais il évite de parler de lui…

"Dites-leur qu'on leur dit merci"

Quand on essaye de toucher son cœur, de le palper, il s’enferme dans ses mots de médecin. Jusqu’à ce qu’il craque lorsqu’on évoque la solidarité… "Dites-leur qu’on leur dit merci, à ces gens qui font preuve de solidarité, qui nous fabriquent des visières, qui nous apportent de quoi manger. Ces gens qui applaudissent. J’ai été très ému la première fois, on n’a pas un cœur de pierre. J’ai beau être serein, je ne suis pas de marbre. Voir ces patients dormir quasi tous sur le ventre, ça marque. Oui c’est une charge émotionnelle, mais on ne la supporte pas seul. Cette bataille, on ne peut pas la gagner seul. Outre les soignants, il y a aussi les équipes logistiques et administratives, l’accueil, le personnel d’entretien, les services techniques. On les oublie trop souvent, mais ils sont là aussi. Indispensables. Ecrivez-le !"

©Kristof Vadino

Le médecin-chef concède: oui, il a besoin de parler, beaucoup. Avec ses collègues, avec sa famille, avec sa femme. Déposer ce lourd bagage fait de masques inopérants (les fameux masques FFP2 chinois que l’hôpital a boycottés), de visières de récupération, de médicaments dont le stock dégringole à vue d’œil (comme le curare destiné aux patients sédatés), d’une bonne quinzaine de patients lourds, fiévreux, intubés inconscients, tous souffrant du même mal. Du jamais vu dans sa carrière d’intensiviste.

Surtout, ne rien oublier

©Kristof Vadino

Devant nous, les autres soignants, en vrais pros, essayent de faire comme si c’était "business as usual". C’est pourtant loin d’être le cas. Tous ont stressé les premiers jours, avant d’être pris par le feu de l’action. L’équipement de protection à mettre, s’organiser deux fois plus que d’habitude pour que seul le strict minimum nécessaire aux soins ne rentre dans les chambres, surtout, surtout ne rien oublier. Parce qu’un oubli, c’est perdre du temps, repartir pour une nouvelle procédure de sécurité: sortir, jeter masque, gants, tablier, désinfecter les lunettes. Prendre le flacon manquant. Et se rhabiller. Et retourner au front, le chevet du patient. Souvent, un autre soignant restera à la porte de la chambre, armé du plateau de matériel, prêt à le passer à son collègue. Tout est plus lourd, plus compliqué.

"On doit dire non aux visites"

Anne-Louise, infirmière, est dans l’action, elle sait que quand tout sera fini, elle réalisera seulement. Le risque de décompensation est là. Il faudra le gérer, mettre au repos les guerriers. Mais cela, c’est pour l’après. Là, c’est l’action.  Eliott, lui, se sent comme un poisson dans l’eau. "J’ai toujours voulu faire cela, la réanimation. Et la cohésion de l’équipe et le soutien psychologique mis en place nous aident à tenir", dit-il. Le plus difficile vient sans doute des familles interdites de visite. "Certains veulent absolument venir, et on doit dire non. On n’a pas l’habitude de cela…"

Tout savoir sur le coronavirus Covid-19

La pandémie de coronavirus Covid-19 frappe de plein fouet la vie quotidienne des Belges et l'économie. Quel est l'impact du virus sur votre santé et sur votre portefeuille? Les dernières informations et les analyses dans notre dossier. 

Par thématique:

Pour compenser l’absence de contact, la psychologue des soins intensifs travaille sur une mise à disposition de tablettes pour faciliter la communication entre les patients et leur famille. Avec deux nœuds à résoudre: "le réseau wi-fi qui n'est pas prévu pour, et… la désinfection", dit Bulpa. En attendant, le téléphone sert de compensation. Pour autant que les patients soient conscients. Et aux soins intensifs, dans la zone Covid, il y en a peu… "Aujourd'hui, trois ont pu être extubés et remontés à l’étage, dit le médecin. Il y en aura d'autres durant le reste de la semaine. Une petite victoire face aux décès, dont il taira le nombre. "Il y en a, oui…".  Les médecins ne sont pas tout puissants. "Le croire, c’est risquer de craquer. Il faut accepter qu’on peut être confronté au fait de ne pas avoir réussi à vaincre la maladie."

Un soutien psychologique aux équipes

Dans l’unité voisine, plus exiguë, on sent le danger qui rôde. C’est l’heure des soins et des repas, le personnel est au taquet. Le couloir qui borde les chambres vitrées est étroit, encombré de matériel. Une vitre se ferme brutalement sous nos yeux pour préserver l’intimité d’une patiente. Un plateau vole par terre. "Ce patient-là, je ne sais pas ce qu’il va manger ce soir…", s’agace la doctoresse qui jette un regard noir par-dessus son masque en sortant un moniteur de contrôle d'une chambre. Tendue, elle pousse la machine du bout des doigts pour aller la désinfecter de fond en comble. "Attention, poussez-vous, mettez-vous là-bas, je sors avec du matériel dégueulasse", lance-t-elle.

©Kristof Vadino

A Godinne, la bataille ne fait que commencer. Pierre Bulpa avertit: le pire est à venir. Les cas vont se multiplier dans les maisons de repos, chez les personnes âgées. Le taux de mortalité risque de flamber. Cela s'est d'ailleurs vérifié dans les jours qui ont suivi notre visite. Deux décès à la maison de repos Les Lauriers, qui fait partie du réseau du CHU. 18 cas suspects, 6 travailleurs testés positifs. "Pour les atteintes respiratoires sévères, il faut compter trois semaines (voire plus) aux soins intensifs. Le danger, c’est que l’on soit submergés au point que l'on ne puisse plus faire face, par manque de respirateurs." Car qui dit submergé dit la nécessité de faire des choix. Déterminer qui peut être sauvé. "C’est toujours comme cela aux soins intensifs, seuls les patients qui peuvent tirer bénéfice, ou ceux dont on sait que la lutte sera rude mais possible, sont admis. C’est encore le cas ici, on doit faire des choix. Pas encore des choix différents d’avant. Mais le risque qu’un jour les ressources ne soient plus suffisantes est là. 1,5 milliard d’économies dans les soins de santé, ça laisse des traces. Faire croire que le patient n’en ressent rien, faire croire que les hôpitaux s’en mettent plein les poches, c’est mentir."

Mont-Godinne compte pourtant 75 respirateurs. Utilisés aussi bien pour les 'Covid' que pour d’autres pathologies. "On tient, on garde un potentiel d'action, mais c'est tendu", dit Maximilien Gourdin. Côté lits, l’hôpital est encore large. Deux étages (50 lits) sont réservés aux Covid, en plus des 40 aux soins intensifs. "Mais si cela s’emballe, c’est de personnel et de médicaments qu’on manquera".

"Le problème, c’est que tous les gens qu’on ne protège pas à l’extérieur, on risque de les avoir à l’intérieur un jour."
Maximilien Gourdin
Chef de clinique au CHU Mont-Godinne

Jusqu’il y a peu, l’hôpital avait joué à fond la carte de la solidarité: mise à disposition de matériel (blouses, masques,….) et de personnel au sein de son propre réseau, pour les maisons de repos, les infirmières à domicile, grâce à la politique de rationalisation. "Maintenant, on commence à être en difficulté de le faire. La pression se fait sentir. Le problème, c’est que tous les gens qu’on ne protège pas à l’extérieur, on risque de les avoir à l’intérieur un jour, donc on a tout intérêt à aider nos partenaires, dit Maximilien Gourdin. On a mis en place des procédures, tout le personnel porte un masque chirurgical. Mais les FFP2 sont réservés aux manipulations des voies respiratoires." Quand la mise en mouvement du patient risque de déplacer l’intubation, et aérosoliser le virus. La hantise des soignants.

Tensions sur les médicaments

©Kristof Vadino

Et les médicaments? Là aussi, la situation devient critique. "On est en tension sur 4 types: les curares, les hypnotiques, les morphiniques et les vasopresseurs. Nous avons une autonomie, mais nos stocks sont renseignés à l’Agence fédérale du médicament car on évolue vers une gestion centralisée." Et tant qu’on en est au chapitre "médicaments", que pense le chef des soins intensifs du remède "miracle" du professeur Raoult, associant la chloroquine à l'azythromicine, et qui suscite la controverse? "L'hydroxychloroquine est utilisée dans le traitement de base, mais sans preuve scientifique de son efficacité, raison pour laquelle nous avons rejoint une étude européenne testant les différentes modalités thérapeutiques."

Quels enseignements tirera-t-on de cette crise? Maximilien Gourdin reprend la parole. "Cette crise, elle montre qu’une solidarité interhospitalière est possible, dit-il. Des solidarités vont rester. Un hôpital qui a porté son assistance à un autre en difficulté, ça laisse des traces." Des freins ont sauté, les perméabilités se sont estompées. "On ne transfère plus chez un ‘copain’. On ne se dit plus, je te transfère un patient et tu me transfères la moitié des honoraires. Pas un seul n’a dit ça. Je comprendrai difficilement qu’après, on dise en fait, tout cela n’était que du jeu. Des ponts ont été envoyés et vont pouvoir être consolidés."  

Le responsable a par contre des craintes quant à l’avenir du budget des hôpitaux, qui est calculé sur les prestations passées. "Que va-t-on faire alors qu’on ne transplante plus de cœur, qu’on ne fait plus d’opérations? Comment  retrouvera-t-on notre financement? C’est une vraie question. Ce n’est pas le moment d’en parler, l’urgence est ailleurs. Mais cela viendra après."

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité