carte blanche

Le confinement généralisé, incarnation sanitaire du TINA?

Une carte blanche de Carlos Crespo, président du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (MRAX), militant PS et essayiste qui veut pointer la manière dont le débat entre la priorité au sanitaire et la préservation de l'économie est mené, offrant peu d'alternative. Il rappelle l'importance pour le Conseil national d'évoquer, demain, non seulement une possible prolongation du confinement, mais aussi les futures étapes du déconfinement.

En ce qui concerne les mesures à prendre pour lutter contre la pandémie mondiale de Covid-19, faut-il privilégier l’économie, ou la santé? Rarement les bases d’un débat aussi essentiel n’auront été aussi mal posées. Faire croire que le monde se divise entre humanistes soucieux de sauver des vies et cyniques focalisés sur la préservation de l’économie relève de l’imposture intellectuelle. Bien sûr, il existe un certain nombre de personnes pour lesquelles la préservation de l’activité économique peut se faire au détriment de la santé des travailleurs. 85% des entreprises encore en activité et contrôlées à la suite de plaintes, particulièrement dans le domaine de la construction, ne respectent pas les normes de distanciation sociale.

La majorité des entreprises se conforment heureusement aux directives, mais les questions liées à la pertinence du maintien à moyen et long terme du confinement généralisé ont parfois pu être rapidement évacuées en raison de l’argumentaire caricatural de certains de ses plus éminents détracteurs.

Ainsi, l’éditorialiste du Journal Libération, Jean Quatremer s’est récemment fendu d’un tweet qui ne brillait pas exactement par sa subtilité: "C'est dingue quand on y songe: plonger le monde dans la plus grave récession depuis la Seconde Guerre mondiale pour une pandémie qui a tué pour l'instant moins de 100.000 personnes (sans parler de leur âge avancé) dans un monde de 7 milliards d'habitants". Evidemment, une volée de bois vert s’en est suivie. À juste titre, nombre de commentateurs ont relevé l’indignité de la relativisation du nombre de mort dans le chef du journaliste français. Il est clair que la priorité absolue est d’éviter des pertes humaines. Encore faudrait-il être en capacité de faire les choix en fonction de cette priorisation et sans autres contingences qui, à ce stade, réduisent fortement le champ des possibles !

Il est fort probable que le Conseil national de sécurité qui se réunit ce mercredi ne décide de la prolongation des mesures de confinement généralisé. Les experts ont d’ores et déjà préparé le terrain, même si le pic des hospitalisations semble atteint, il serait, selon eux, contre-productif de relâcher les efforts avant de voir retomber de manière significative les arrivées à l’hôpital de personnes atteintes du Covid-19. Cette analyse peut sembler intuitivement compréhensible même pour les plus profanes. Toutefois, après quatre semaines de confinement généralisé, qu’il importe de respecter et qui a produit certains résultats, on ne peut se permettre de faire l’économie d’une réflexion.

Différentes manières de faire entre pays, même voisins

D’autres pays ont mis en place des mesures alternatives et l’échec n’a pas nécessairement été au rendez-vous. Il n’est pas opportun de trop insister sur les exemples de la Suède et des Pays-Bas qui ont pris des options sensiblement différentes des nôtres. Ils n’enregistrent pour autant pas de pires résultats, notamment pour ce qui est de la léthalité du virus (même si le mode de comptabilisation des victimes peut différer d’un pays à l’autre). Dans le cas du Pays scandinave, plus constant dans ces décisions que nos voisins bataves, mais où le nombre de décès liés au Corona virus est entre quatre et cinq fois inférieur à celui enregistré en Belgique, les écoles primaires et les terrasses n’ont pas été fermées et la volonté demeure de miser sur l’immunité collective.

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L’Autriche, quant à elle, avait décidé les 10 et 13 mars de mesures de confinement généralisées assez similaire aux nôtres. Comme en Belgique, mais avec 10 fois moins de décès, l’objectif d’éviter la surcharge du système de soins de santé a été atteint. Le gouvernement a donc décidé d’un déconfinement progressif. A partir du 14 avril, les petits commerces et les magasins de bricolage sont rouverts. À noter que le port du masque est désormais obligatoire dans les commerces et transports publics. Après le 1er mai, les autres commerces pourront reprendre leur activité.

Le cas de l’Espagne est particulièrement interpellant. Il s’agit d’un pays figurant sur le sinistre podium mondial des pays les plus touchés par le Covid-19. Il a cependant amorcé la relance de certains secteurs d’activité le lundi 13 avril. Le gouvernement a procédé, dans la foulée, à la distribution de dix millions de masques dans les transports publics. La France semble suivre une autre voie. Le pays est en confinement généralisé depuis le 17 mars et le gouvernement vient de décider d’une prolongation jusqu’au 11 mai. La pandémie a causé environ 15.000 morts dans ce pays qui demeure un des plus touchés dans le monde.

Il existe donc des différences d’approches entre divers pays européens. La Belgique doit pouvoir opter pour celle qui est la plus adaptée à ses spécificités en vue de protéger au mieux sa population. Sauf qu’aujourd’hui, il est difficile d’envisager autre chose qu’un confinement généralisé. Ainsi, il ne semble pas possible de tester la population sur une large échelle. Cela serait pourtant essentiel, à la fois pour identifier au mieux les foyers de contagion pour lesquels un confinement ciblé pourrait être envisageable, voire pour essayer d’arriver à une immunité collective.

Des masques qui peuvent s'avérer précieux

Or, cela semble totalement infaisable malgré les engagements pris par les décideurs politiques d’accroitre les tests de dépistage. Le 25 mars, le Ministre De Backer annonçait l’imminence de la mise en place de 10.000 tests journaliers en Belgique. Au 13 avril, on arrivait à peine à 4.377 personnes testées! Sans parler du tragique fiasco de la commande par la Belgique de masques. Récemment encore, trois millions de masques qui sont arrivés sur le territoire se sont avérés inutilisables. Pour rappel, en mars, une commande de 5 millions de masques avait été avortée.

S'il est clair que les masques ne sont pas en soi la panacée, il n’en demeure pas moins que s’ils sont utilisés correctement dans le respect des mesures de distanciation sociale et d’hygiène des mains, ils peuvent s’avérer précieux. Mercredi soir quand, selon toute vraisemblance, notre Première Ministre Sophie Wilmès fera un appel solennel, avec l’habileté qu’on lui a découverte, à la population à poursuivre ses efforts, elle se gardera probablement bien de rappeler les errements de la politique gouvernementale qui rendent en l’état impossible d’envisager une autre mesure que le confinement généralisé.

"L’adhésion pleine et entière d’une population à des décisions aussi contraignantes que le confinement généralisé nécessité un haut degré de confiance en ses dirigeants."
Carlos Crespo
Président du MRAX

L’objet du présent billet n’est pas d’initier une polémique politicienne. La démarche de l’auteur de ces quelques lignes est personnelle, n’engagent aucunement les figures ou les institutions auxquelles il a déjà pu être publiquement associé. D’ailleurs, partant du principe que les diverses composantes de la Belgique fédérale sont associées à la prise de décision au sein du Conseil national, la quasi-totalité des formations politiques démocratiques de ce pays ont leur part de responsabilité. L’adhésion pleine et entière d’une population à des décisions aussi contraignantes que le confinement généralisé nécessité un haut degré de confiance en ses dirigeants.

Parler du futur et d'autres scénarios possibles, même chez nous

Si la légitimité des décisions peut être remise en question en raison des erreurs et de l’incurie de l’autorité publique alors elles seront d’autant plus difficile à appliquer. La faute à ne pas commettre lors du Conseil national de sécurité de mercredi serait de décider de la prolongation du confinement généralisé sans offrir aux citoyens des perspectives futures de déconfinement progressif. Ce qui implique de se donner les moyens d’une alternative praticable et ne pas se contenter d’une litanie incantatoire sur l’impérieuse nécessité du respect de règles édictées par une autorité publique qui tend de plus en plus à se décrédibiliser en ne respectant pas ses propres engagements.

"L’alternative au confinement généralisé, à tout le moins à moyen terme, est donc possible à condition qu’il existe une volonté politique."
Carlos Crespo
Président du MRAX

Finalement, le confinement généralisé, présenté généralement comme l’unique option pour sauver des vies par opposition à d’autres, est peut-être une incarnation sanitaire du fameux TINA (There is no alternative). Pourtant, d’autres mesures sont prises ailleurs avec parfois des résultats plus qu’encourageants. L’alternative au confinement généralisé, à tout le moins à moyen terme, est donc possible à condition qu’il existe une volonté politique. Il n’est pas trop tard mais il est temps de tout mettre en œuvre pour ne pas donner raisons aux tristes sires qui, il n’y a pas si longtemps, qualifiaient la Belgique de "failed state".

 

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