interview

"Le Covid-19 né sur les marchés en Chine est la conséquence de nos comportements irresponsables"

Muriel De Lathouwer ©Dieter Telemans

Muriel De Lathouwer, administratrice de sociétés et ex-CEO d'EVS, estime que la crise sanitaire que nous vivons est l'occasion de remettre en question nos dérives économiques et environnementales.

Cela faisait longtemps que le rendez-vous était pris, Muriel De Lathouwer se réjouissait d’ailleurs beaucoup de prendre l’apéro avec L’Écho. Sauf qu’avant les mesures décidées vendredi, une petite frayeur déjà, monsieur son mari avait participé à un séminaire et madame se demandait s’il était prudent de prendre le risque de nous rencontrer. 

Il fut décidé donc de faire le point au téléphone ce lundi matin, veille de notre rendez-vous. Entre-temps, monsieur n’avait rien, mais le gouvernement décidait de prendre des mesures fortes et Muriel De Lathouwer de nous confier désolée au téléphone qu’au vu de la déferlante de comportements irresponsables qui précédaient la fermeture des établissements horeca, elle s’interrogeait sur le signal lancé de maintenir notre interview. Mais voilà, la presse elle continue à paraître, les journalistes à écrire et Muriel De Lathouwer s’est dit que c’était aussi important de nous soutenir.

Par conséquent, et en prenant toutes les mesures de sécurité nécessaires, un bon deux mètres de distance, elle nous ouvre les portes de sa cuisine et se lance – toute jolie sur ses 12 cm de talons – dans la préparation d’un cocktail maison.

Initiation au confinement dans les Antilles

5 dates clés de l’administratrice de sociétés

■ 1985: Les demi-finales des olympiades de mathématiques, ce jour-là je réalise à quel point j’adore les maths.

■ 2000: Mon année à l’Insead, je découvre la richesse de l’interdisciplinarité et de la diversité culturelle, une belle leçon d’humilité.

■ 2009: La naissance de mes jumeaux nés prématurés et décédés à la naissance.

■ 2011: La naissance de ma fille Chani, un prénom qui signifie "flamboyant" en hébreu et "merveilleuse" en swahili, nous l’ignorions quand nous l’avons choisi.

■ 2014: L’année où je suis devenue CEO d’EVS, ad interim d’abord avant d’y rester 4 ans ensuite.

 

 

À l’origine, elle pensait nous faire un cocktail à base de gin à la rhubarbe et gingembre, aromatisé aux framboises. Sauf que les enfants – pour l’heure confinés dans leur chambre – ont mangé toutes les framboises ce matin. Ce sera donc, un Mojito avec du rhum de maracuja et sirop de canne. Tandis qu’elle pile le citron vert et la glace, elle nous explique avoir ramené l’alcool de son "sabbatica", un voyage de plusieurs mois dans les Antilles où la famille apprenait déjà à vivre entassée sur un petit voilier. Du coup, aujourd’hui, la mère l’assure: "On gère assez bien la situation". 

Muriel De Lathouwer nous explique d’ailleurs n’avoir pas entendu les mesures imposées ce vendredi soir, en effet cela fait déjà presque une semaine que la famille vit repliée sur elle-même: "Le déclic, c’était des vidéos que j’avais reçues de camarades de l’Insead vivant aux quatre coins de la planète dont en Chine et en Italie et qui nous disaient que la situation ailleurs était bien plus catastrophique que ce qu’on en percevait ici". Par conséquent, la famille avait déjà annulé tous les restaurants, les dîners entre amis, les théâtres et les activités des enfants. 

©Dieter Telemans

De là à dire que les pouvoirs ont tardé à prendre les mesures nécessaires, vous ne l’aurez pas: "C’est toujours trop facile de critiquer les gens et les décisions ensuite, je pense au contraire que Sophie Wilmès a pris des décisions difficiles à un moment où la population ne réalisait pas encore à quel point la situation était grave. Et si l’attitude de ceux qui se précipitaient pour faire la fête le vendredi soir m’a beaucoup choquée sur le moment même, je reste persuadée que c’était plus de l’inconscience que de l’égoïsme ou de la malveillance". 

Pas d’impact sur sa vie professionnelle

Sur ces entrefaites, passe "pitchounette", une jolie petite fille de 9 ans qui ouvre grand les portes du frigo, le style rempli à tous les étages et qui ferait songer à un état de siège. "Noooon pas du tout, s’exclame la maman, ça c’est le rythme de croisière d’une famille avec deux enfants, dont un ado qui mange pour trois". Elle ne compte d’ailleurs pas faire de réserves même si – alors que le confinement n’a pas encore été déclaré ce mardi fin d’après-midi, — De Lathouwer préfère s’inscrire dans un scénario du pire "le confinement sans doute", "pour plusieurs semaines, certainement" et un retour à la normale "après les vacances de Pâques" et "tant mieux si c’est avant". En attendant, on s’occupe avec les enfants.

Que buvez-vous?

■ Apéro préféré: Mojito "amélioré’" avec des framboises et plein d’arômes.

■ À table: J’adore le Margaux, un classique familial, car mon grand-père allait régulièrement sur place le faire embouteiller.

■ Dernière cuite: Durant le "sabbatical" avec des voisins de bateaux, petit punch et pina colada, j’ai fait tellement de mélanges que j’ai dû aller me coucher directement après l’apéritif.

■ À qui payer un verre: Un thé à Simone Veil et un apéro à Georges Clooney.

L’impact de la crise sur sa vie professionnelle? Pas énorme, dans la mesure où elle n’exerce plus de fonction exécutive. Administratrice en effet de toute une série de sociétés, l’essentiel de son travail peut se faire de la maison tandis que les réunions se tiennent désormais toutes par téléconférence, une situation qui lui permet de garder les enfants et de laisser les places libres en garderie pour ceux des travailleurs de la santé. 

Elle a d’ailleurs fait savoir à ceux qu’elle connaissait, ainsi qu’à leurs collègues, qu’elle était prête à garder leur progéniture chez elle: "Autant s’entraider! C’est quand même la moindre des choses quand on voit les risques qu’ils prennent en étant en première ligne. Comme pour les employés des magasins d’alimentation, eux doivent travailler alors qu’il nous est juste demandé de rester dans nos canapés". 

Assise derrière son long drink, Muriel De Lathouwer semble être une femme qui cherche toujours le bon côté des choses – même moches – que la vie nous impose. Dans ce cas précis, elle se dit que c’est sans doute une bonne occasion pour que le monde du travail se rende compte que le télétravail n’est pas une option "impossible" pour une entreprise et qu’il serait peut-être bien qu’on le généralise après la crise. "Un jour par semaine, ou plusieurs demi-jours par semaine, quel changement pour la vie des femmes, mais aussi pour la famille! Cela permettrait aussi de désengorger les routes de temps en temps". L’occasion aussi, mais surtout de se rappeler – en ces temps de repli identitaire et de montée des nationalismes que "la solidarité est indispensable pour notre survie. C’est une crise dont personne n’est responsable et qui touche la population dans son ensemble, selon moi c’est là que la solidarité va reprendre tout son sens, car il n’est pas question de laisser les plus impactés en subir seul les conséquences, il faudra les aider et c’est normal!" 

"Le problème de notre économie est qu’elle considère que tout ce qui provient de la nature est gratuit et que donc, nous pouvons nous comporter n’importe comment avec elle."
Muriel De Lathouwer
Administratrice de sociétés, ex-CEO du groupe EVS

Maintenant sur l’économie en général, une crise temporaire de quelques semaines est gérable, le drame en revanche serait une paralysie structurelle ce qui, selon elle, elle loin d’être le cas. "Cependant, il serait opportun de s’interroger sur l’outsourcing en général, sur notre dépendance à certaines régions du monde et notre incapacité à l’heure actuelle d’avoir des solutions de back-up pour faire face à ce type de crise. Car le back-up, ce n’est pas qu’une option à garder ‘sous le coude’ en cas d’accident, mais d’organiser et de faire vivre localement des solutions alternatives quand tout va bien pour pouvoir y faire appel quand tout va mal. Ce n’est pas du protectionnisme, mais plutôt une stratégie qui consisterait à ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier".

La planète, un patrimoine à léguer

Des solutions alternatives certes et à l’instar de ce qui s’est passé avec les entreprises pour lesquelles le code prévoit désormais que la recherche de profit n’est plus que l’un des buts poursuivis, il faudrait reconsidérer complètement notre rapport à la planète, en ce compris le respect dû aux animaux et aux gens. 

"On nous demande de rester chez nous. Il ne tient qu’à nous d’en faire le meilleur."
Muriel De Lathouwer

"Le problème de notre économie est qu’elle considère que tout ce qui provient de la nature est gratuit et que donc, nous pouvons nous comporter n’importe comment avec elle. Que ce soit la vache folle jadis ou le Covid-19 né sur les marchés en Chine, ce ne sont que les conséquences de ces comportements irresponsables. Au lieu de la piller, nous devrions envisager la planète comme un patrimoine familial à transmettre, si pas ‘fructifié’, à tout le moins dans le même état que quand nous l’avons reçu".

L’Apéro touche à sa fin. Son téléphone sonne, c’est sa maman qui l’appelle pour le skype quotidien, une habitude qu’avait prise la famille durant le "sabbatical" de quatre mois non loin des Îles Grenadines. À deux mètres l’une de l’autre, Muriel De Lathouwer nous lance que bien que ayons l’impression de nager en plein film de science-fiction, nous avons tout de même beaucoup de chance. D’autres avant ont connu la guerre, nous on ne nous demande "que de rester chez nous pour protéger les autres" l’occasion de lire des livres, de profiter de ses enfants, d’être plus créatifs et de prendre du recul avant de conclure: "Il ne tient qu’à nous d’en faire le meilleur". 

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