Le journal de bord de Philippe Leroy, directeur général du CHU Saint-Pierre: "Ma préoccupation est de garder un coup d'avance sur l'épidémie"

Des tentes ont fait leur apparition à proximité des urgences de Saint-Pierre, où l'on s'apprête à faire passer le nombre de lits de soins intensifs de 30 à 45. ©EPA

Que se passe-t-il dans nos hôpitaux, au-delà du froid constat dressé par les statistiques quotidiennes? Afin de le savoir, et de le raconter, L'Echo a fait appel aux soignants et gestionnaires de première ligne. Infirmier, infirmière, médecin, ou patron d'hôpital: nous publierons durant les semaines qui viennent des témoignages de l'intérieur. Épisode deux, en compagnie de celui qui tient les commandes de Saint-Pierre.

Il court partout, Philippe Leroy. Sans s’arrêter, ou presque. Vous le retrouverez, à la grosse louche, de 8h à 22h dans les couloirs du CHU Saint-Pierre, dans le centre de Bruxelles. Joignable ensuite par mail ou par téléphone jusqu'à minuit. Le week-end, il est sur le pont itou, même si les horaires sont un brin allégés.

Rien d’étonnant. Épidémie oblige, Saint-Pierre carbure comme jamais. Et c’est lui le patron, alors il tient la barre de ce paquebot de plus de 3.000 âmes.

Ce qui l’occupe le plus? L’approvisionnement en matériel, sans hésiter. "C’est la priorité absolue." Masques, gants, blouses, gel: si le CHU n’est pas tombé à court, les stocks ne débordent guère. "Ici, on tient deux semaines; là, trois. Il faut sans cesse se préoccuper du réassort."

Formations à gogo

À vrai dire, en période normale, les stocks ne regorgent pas non plus d’inépuisables réserves. "C’est comme vous: vous ne disposez sans doute pas de mille tubes de dentifrice à la maison. Parce que c’est un produit de base que vous vous procurez aisément. Même chose pour nous. D’habitude, un contact avec notre fournisseur attitré, et c’est réglé. Je n’en entends même pas parler, alors que là, c’est le dossier crucial sur mon bureau."

"Les respirateurs commandés n’ont pas encore été livrés, mais nous avons déjà une solution de rechange, faite de machines vétérinaires ou prêtées."
Philippe Leroy
Directeur général du CHU Saint-Pierre

L’autre préoccupation majeure qui occupe l’esprit du directeur général, c’est de conserver "un coup d’avance sur l’épidémie". En nombre de lits, c’est évident. Sauf que là n’est pas le plus complexe, dans l’état actuel des choses. Parce qu’il faut du personnel pour encadrer un lit. "Aux soins intensifs, nous tournons ordinairement avec 30 lits. Or nous projetons de passer à 45. Les respirateurs commandés n’ont pas encore été livrés, mais nous avons déjà une solution de rechange, faite de machines vétérinaires ou prêtées."

Il faut s’apprêter à avoir 45 lits intensifs sur le feu. "Depuis dix jours, nous formons une centaine de personnes de manière accélérée." Et il n’y a pas que les soins intensifs. "On convertit beaucoup d’unités pour le Covid. Nous avons initié plus de 300 personnes aux procédures d’habillage et aux protocoles de soins et de surveillance. Il s’agit d’énormes mouvements de personnel, sans précédent. Les gens fournissent un effort extraordinaire!"

"L'union sacrée"

Justement, glisse-t-on. On se rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, une partie de ce personnel était en colère. Infirmières et infirmiers en tête, qui en avaient ras la blouse, de leurs conditions de travail, et le faisaient savoir. "C’est juste. Le personnel soignant est doté d’une conscience professionnelle et du sens du service. Pour l’instant, c’est l’union sacrée contre le coronavirus."

"Il s’agit d’énormes mouvements de personnel, sans précédent. Les gens fournissent un effort extraordinaire!"
Philippe Leroy
Directeur général du CHU Saint-Pierre

Ce n’est que partie remise. "Évidemment, ces revendications vont revenir avec une puissance décuplée une fois la crise derrière nous, assure Philippe Leroy. On a vu à quel point on a besoin du secteur des soins. Et comme son personnel est capable de se sacrifier pour le bien commun. Là où le système de financement cloche, c’est que cette épidémie va faire perdre énormément d’argent aux hôpitaux; 2020 va être rude. Alors que c’est justement l’année où l’on devrait pouvoir accorder une prime au personnel."

Et lui, comment tient-il le cap, avec ce rythme de 16 heures par jour? Déterminé, concentré et confiant. Même si sur le plan familial, le défi est également complexe. "Mon épouse est médecin." Tout autant sollicitée, donc. Chaque jour, il faut bricoler une solution pour les enfants. "Il y a la garderie, mais nos journées sont plus longues que celles de l’école." Alors il faut jongler avec gardiennes et baby-sitters. "C’est le cas de beaucoup de familles."

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