Le monde culturel s'organise pour conjurer la crise

Comme les autres, la Monnaie doit faire face à sa fermeture et organiser son avenir. ©Thomas Ost

Déprogrammer massivement, limiter la casse, imaginer l'avenir: les secteurs culturels en appellent à la solidarité.

Depuis vendredi, c’est le branle-bas de combat dans tous les secteurs culturels du royaume. Objectif: fermer (provisoirement) boutique en limitant la casse au maximum. Le symbole est très fort – beaucoup des lieux réputés doivent remonter à l’Occupation pour se souvenir avoir dû fermer leurs portes. Pour de nombreux acteurs du domaine, techniciens et artistes, un arrêt brusque est synonyme de trauma émotionnel – eux qui portent les projets depuis des mois, voire des années.

Au Théâtre National il a fallu parer au plus pressé: annuler le Festival XS, en cours. "À 16h30 jeudi dernier, on décidait de tout stopper net", nous raconte Sophie Dupavé, l’attachée de presse. "Et à 17h on improvisait un Facebook Live, à huis clos, avec une partie des équipes techniques en guise de spectateurs. Un événement comme celui-là, qui occupe notre lieu de la cave au grenier, c’est au moins 200 personnes sur le pont. Avec des préparations qui remontent à plusieurs mois, l’impact est très fort pour les artistes. Ce système a permis d’adoucir un peu le choc. De montrer, via la technologie, que le théâtre restait un art vivant."

Trauma financier et "double peine"

"Certains théâtres, surtout les non subventionnés, auront du mal à rembourser les places."
Jacques Monseu
Vice-président de l'Union des artistes

"Il est bien trop tôt pour chiffrer les retombées financières", nous dit Jacques Monseu, vice-président de l’Union des artistes et producteur de théâtre indépendant. "Certains théâtres, surtout les non subventionnés, auront du mal à rembourser les places. C’est exactement comme pour les compagnies aériennes: si vous leur demandez de rembourser au moment même où ils subissent une diminution très brutale, c’est la 'double peine'."

Le risque pour ces petites compagnies, si elles devaient rembourser places ou abonnements, serait de devoir mettre la clé sous le paillasson en quelques mois. Un scénario où tout le monde y perdrait, le spectateur y compris. Jacques Monseu préconise une vision à moyen terme, où public et artistes seront appelés à jouer la solidarité. 

L’acteur Pierre Dherte, président de l’Union des artistes, avance déjà des pistes concrètes pour mieux interpeller le monde politique: fonds de crise, régime spécial, chômage étendu, et même l’élaboration d’un programme de reprise des activités, histoire d’aller de l’avant.

490.000
Au musée des Beaux-Arts, on estime à 490.000 euros les pertes sèches sur les trois prochaines semaines.

Que ce soit au National, ou chez Cinéart, les voix sont unanimes pour affirmer que les retombées économiques seront conséquentes, mais inchiffrables à ce stade. Au musée des Beaux-Arts, par contre, on estime à 490.000 euros les pertes sèches sur les trois prochaines semaines (billetterie, boutique, événements…)

Paul Dujardin, CEO de Bozar, essaie de voir le verre à moitié plein: "Les crises sont des moments où l’homme se réinvente. Le milieu artistique sera boosté par de nouvelles visions. En attendant, il faut postposer plutôt qu’annuler. Un événement comme le Concours Reine Elisabeth (cette année, piano) ne peut pas être remis à l’année prochaine car il y a une nouvelle édition chaque année. La venue de grands orchestres étrangers non plus. Mais nos équipes ont un esprit très constructif." Pas évident à mettre en place, car à Bozar, ce sont pas moins de 750 partenaires annuels qui unissent leurs efforts. Parmi les initiatives, un vernissage "inversé" aura lieu le 26 mars pour l’exposition de l’artiste Jacqueline Mesmaeker (92 ans): les internautes assisteront à l’événement de chez eux, et la plasticienne sera "seule" sur place.

Cinémas fermés… combien de temps ?

En Pologne, République tchèque, Croatie, et bien sûr en Italie, les cinémas étaient déjà fermés. C’est maintenant au tour de la Belgique. Madrid et les Pays-Bas vont suivre. Stephan De Potter, CEO du distributeur Cinéart, commente: "Pour 'Un fils', qui devait sortir le 18, toute la campagne promotionnelle est engagée, et payée. En tout c’est au moins une trentaine de films que le secteur doit déprogrammer. Le risque, c’est la prolongation de l’épidémie. Trente films, le marché pourrait en absorber une bonne partie en reprogrammant plus tard dans l’année. Si ça devient 60 ou 90 films, ce sera beaucoup plus compliqué."

"Je crois en la résilience, une spécialité belge. Retroussons nos manches. Préparons l’avenir."
Paul Dujardin
CEO de Bozar

Le projet est de marquer le coup au moment où les salles pourront rouvrir, avec une série d’événements festifs… qui ne pourront bien sûr pas tout compenser. Quelles mesures le gouvernement aura-t-il pu mettre en place pour pallier aux pertes? Il est trop tôt pour répondre, mais la question se pose déjà, dans un milieu culturel qui pèse lourd. Pas seulement en terme d’argent, aussi au niveau du symbole. Après la vague d'attentats terroristes du mitan des années 2010, les gens ont eu besoin de se divertir et de recréer une forte connexion sociale, primordiale. C’est ce que le virus va empêcher aujourd’hui.

Pourtant, Paul Dujardin (Bozar) se veut optimiste. "Le numérique va permettre pas mal de choses à distance. Mais surtout je crois en la résilience, une spécialité belge. Un projet artistique, un événement culturel, ce sont des mois de travail. Retroussons nos manches. Préparons l’avenir."

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