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Le pass sanitaire, arme rapide et aveu d'échec

En France, les annonces d'Emmanuel Macron sur le pass sanitaire ont eu un effet immédiat sur les chiffres de la vaccination. ©Photo News

À Bruxelles et en octobre, il faudra sans doute dégainer un "covid safe ticket" pour une série d'activités. Une solution peut-être efficace sur le court terme, mais qui ne résout rien sur le long terme.

C'était dans l'air depuis quelques semaines et le Comité de concertation balisant la rentrée; voilà que cela commence sérieusement à se concrétiser. Même si le tout doit encore être avalisé par un nouveau Codeco, la voie est tracée pour l'instauration, à Bruxelles et seulement à Bruxelles, d'un pass sanitaire, à dater du 1er octobre. À brandir dans l'horeca, les salles de sport, les boîtes de nuit, les événements de masse ou encore les hôpitaux et maisons de repos, si la situation sanitaire venait à se détériorer.

Au-delà de l'aspect politique et de cette énième manifestation d'un régionalisme fort et assumé en Belgique, la mesure a-t-elle du sens?

"Si on en arrive là, c'est que l'on n'a pas réussi à informer et sensibiliser, notamment en levant les craintes alors que les données existent pour ce faire."
Simon Dellicour
Chercheur FNRS au laboratoire d’épidémiologie spatiale de l’ULB.

"La question est essentiellement politique", cadre Simon Dellicour, chercheur FNRS au laboratoire d'épidémiologie spatiale de l'ULB. "D'un point de vue épidémiologique, c'est très simple: plus on vaccine, plus on met de chances de notre côté afin d'éviter une surcharge hospitalière. Et comme il est déjà presque trop tard, la rentrée ayant eu lieu, et que Bruxelles est à la traîne dans la campagne de vaccination, élargir la couverture vaccinale reste un enjeu crucial."

Banco!, alors? Pas si vite. Parce que si ce pass constitue indéniablement un levier pour y parvenir, c'est aussi le symbole d'un échec, relève Simon Dellicour. "Si on en arrive là, c'est que l'on n'a pas réussi à informer et sensibiliser, notamment en levant les craintes alors que les données existent pour ce faire. Un tel pass devrait pousser une partie de la population à se faire vacciner, mais risque aussi d'accentuer les clivages existants sans s'attaquer aux problèmes de fond."

Carotte et bâton

Un échec ou un "quick fix", comme le nomme Marius Gilbert, le directeur du laboratoire d'épidémiologie spatiale de l'ULB. Certes "utile pour les activités le justifiant vraiment", comme les boîtes de nuit, mais une solution rapide et de facilité. "On rentre dans la logique de la carotte et du bâton, alors que le problème de fond est celui de l'accessibilité. L'accès à la médecine, l'accès à l'information et sa compréhension. Autant d'obstacles qui subsisteront."

Avec ce risque d'effet pervers. "Il ne faudrait pas que ce pass procure un faux sentiment de sécurité. Et que le message envoyé soit le suivant: puisque l'activité est 'couverte', faites tout ce que vous voulez. Ce serait une erreur en matière de communication."

"On rentre dans la logique de la carotte et du bâton, alors que le problème de fond est celui de l'accessibilité. L'accès à la médecine, l'accès à l'information et à sa compréhension."
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d’épidémiologie spatiale de l'ULB

Des doutes partagés par Olivier Klein, professeur de psychologie sociale à l’ULB et membre du groupe d’experts "psychologie et corona". "Alors oui, il y a des personnes qui vont répondre positivement. On a vu qu'après les annonces d'Emmanuel Macron, en France, le taux de vaccination a grimpé durant un certain temps."

Bruxelles, pas une île

Mais il y a des "mais", qui volent en escadrille. Celui-ci, pour débuter. "Bruxelles n'est pas une île." Et il y a de la vie à l'extérieur: il suffira parfois de franchir les frontières resserrées de la capitale pour ne plus devoir brandir le sésame requis. "Cela accentue par ailleurs l'idée que chaque Région se débrouille seule. Tirez votre plan, en somme." "Één ploeg van 11 miljoen", voilà un slogan qui aura fini malmené par le régionalisme à la belge.

"Il s'agit d'une arme difficile à manier, avec des coûts psychologiques importants en matière de motivation intrinsèque – ce dont on a justement le plus besoin pour que la population se vaccine."
Olivier Klein
Professeur de psychologie sociale à l’ULB et membre du groupe d’experts "psychologie et corona"

Plus préoccupant, ce pass, dernier recours avant l'obligation vaccinale, acte l'insuccès des autorités à convaincre. "Ce qui prédit le mieux la vaccination, poursuit Olivier Klein, c'est la conviction que c'est bon pour soi et pour la collectivité. Or là, on externalise en quelque sorte la motivation, en entrant dans le registre de la récompense et de la punition. Cela fonctionnera peut-être à court terme, mais si une troisième dose s'avère un jour nécessaire, il faudra encore recourir à la contrainte. Il s'agit d'une arme difficile à manier, avec des coûts psychologiques importants en matière de motivation intrinsèque – ce dont on a justement le plus besoin pour que la population se vaccine."

Autant de raisons pour lesquelles, dans le baromètre de la motivation réalisé conjointement par la KU Leuven, l'UCLouvain, l'ULB et l'UGent, les experts recommandent de ne pas dégainer ce "covid safe ticket" élargi afin "d'organiser notre liberté" ou "de motiver les personnes non vaccinées" à franchir le pas, mais de le présenter comme "un outil nécessaire pour assurer la sécurité et la santé de la population et le bon fonctionnement du secteur de la santé". À introduire uniquement "dans des contextes spécifiques où son utilisation est perçue comme légitime, tels que les événements à grande échelle et la vie nocturne".

Cible manquée?

Les obstacles seront-ils également d'ordre socioéconomique? Les communes avec la plus faible couverture étant aussi celles où la précarité est la plus forte, la cible ne risque-t-elle pas d'être loupée? Un risque dont les bourgmestres bruxellois sont conscients.

"En Seine-Saint-Denis, l'instauration du pass n'a pas réussi à faire évoluer la vaccination comme dans le reste de la France, argumente Céline Nieuwenhuys, secrétaire générale de la Fédération des services sociaux. Ce qu'ils ont fait, c'est appeler toutes les personnes ne disposant pas de médecin généraliste, afin d'entamer la conversation et de répondre aux interrogations des gens."

"En Seine-Saint-Denis, l'instauration du pass sanitaire n'a pas réussi à faire évoluer la vaccination comme dans le reste de la France. Ce qu'ils ont fait, c'est appeler toutes les personnes ne disposant pas de médecin généraliste, afin d'entamer la conversation et de pouvoir répondre aux interrogations des gens."
Céline Nieuwenhuys
Secrétaire générale de la Fédération des services sociaux

Ajoutez à cela que, parmi les freins à la vaccination, figure la crainte du contrôle et de ne pas être en ordre d'un point de vue administratif, ce qui ne risque pas de s'améliorer avec le pass sanitaire.

Si la précarité joue, elle n'explique pas tout à elle seule, nuance Olivier Klein. "Les causes se mélangent sans doute, mais c'est aussi une question d'âge. Les entités les moins vaccinées sont celles avec la population la moins âgée. Et s'il est exact que la série d'activités liées au pass sanitaire ressortent de la consommation et nécessitent du pouvoir d'achat, même dans les groupes défavorisés, on se rend dans des restaurants ou des snacks."

Reste cette certitude. La non-vaccination est intimement liée à des problèmes de fond. Qu'il est illusoire de vouloir régler à court terme. "Voilà pourquoi, insiste Marius Gilbert, il faut intensifier les efforts de sensibilisation. Et ne surtout pas les relâcher."

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