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Le personnel des maisons de repos plie, mais ne rompt pas

Les personnels des maisons de repos se démènent pour maintenir du lien social entre leurs résidents, mais aussi avec l'extérieur. ©Photo News

Environ 40% des décès dus au coronavirus en Belgique sont survenus dans des maisons de repos. En première ligne, celles-ci n'ont reçu que tardivement une aide efficace des autorités. Qu'importe: leur personnel, même diminué, entend poursuivre sans relâche la lutte contre le Covid-19.

Depuis le début de l'épidémie, le quotidien des maisons de repos a changé: les rires ne résonnent plus dans les salles communes, les salons des familles sont désespérément vides et les résidents sont, la plupart du temps, confinés entre quatre murs. Si plus aucun visiteur n'est admis dans ces établissements depuis le 12 mars, un pensionnaire indésirable, mesurant à peine quelques nanomètres, s'est invité dans nombre d'entre eux. Son arrivée, aux conséquences parfois dramatiques, a chamboulé la vie des seniors et de leurs familles, mais aussi celles de tous ceux qui font tourner au jour le jour ces structures: infirmiers, aides-soignants, cuisiniers, agents d'entretien, ergothérapeutes...

Impuissance et anxiété

"Une fois que le virus est entré, probablement via des porteurs sains, il est quasi impossible de freiner sa propagation."
Belinda Desadeleer
Infirmière en chef à la Maison de repos "Le Centenaire"

En province de Liège, la résidence "Le Centenaire" à Ougrée a été particulièrement touchée. En huit jours seulement, onze de ses résidents ont succombé des suites du Covid-19. "Pour le moral de nos équipes, c'est vraiment très dur de voir certains patients partir. Une fois que le virus est entré, probablement via des porteurs sains, il est quasi impossible de freiner sa propagation", admet l'infirmière en chef, Belinda Desadeleer.

À ce sentiment d'impuissance, ressenti par beaucoup, s'ajoute une anxiété patente. "Chaque fois que je vais travailler, j'ai peur. La crainte de ramener le virus à la maison et de contaminer mon mari ne me quitte plus", nous confie Tamara Keppers, aide-soignante au même endroit. "On est tout simplement terrifiés à l'idée de transmettre l'infection à nos résidents ou à notre entourage", renchérit Aurélie Close, qui gère pour sa part les équipes d'entretien.

"On est tout simplement terrifiés à l'idée de transmettre l'infection à nos résidents ou à notre entourage."
Aurélie Close
Responsable des équipes d'entretien de la résidence "Le Centenaire" à Ougrée

Caroline Fanello, directrice faisant fonction de la maison de repos et de soins, résume: "La vie de l'institution a été bouleversée". Cette jeune femme, arrivée à la barre de la résidence il y a à peine deux semaines pour pallier les absences du directeur et de son adjoint, ne le cache pas: "Désormais, on appréhende d'arriver le matin et de constater les dégâts."

Absences en pagaille

Impuissance relative, moral en berne, mais aussi surcharge de travail, le quotidien au Centenaire est tout sauf un long fleuve tranquille. Le virus, combiné à la peur qu'il engendre, a en effet entraîné une montée en flèche des absences du personnel. "Sur 80 travailleurs, près de 40 certificats médicaux ont été rentrés au début de la crise", explique Belinda Desadeleer. 

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Dans ces conditions, Interseniors, l'intercommunale sérésienne qui gère cette maison de repos, n'a eu d'autre choix que de recourir à des intérimaires. "Avec de moins en moins de personnel soignant, et de plus en plus de travailleurs temporaires qui ne connaissent pas les résidents, la situation est très compliquée", souffle Tamara Keppers. Elle le devient d'autant plus pour le personnel habituel lorsque certains prestataires extérieurs prennent leurs jambes à leur cou en apprenant la présence de cas de coronavirus.

L'annonce récente d'une campagne de dépistage massif des personnels, supposée rassurer les effectifs, fait au contraire craindre à certains une aggravation de la situation. Bien que les travailleurs asymptomatiques peuvent en théorie continuer de travailler, Interseniors a en effet d'ores et déjà pris la décision d'écarter toutes les personnes qui seraient testées positives. 

La surcharge de travail a aussi un impact incontestable sur les seniors. "On fait le maximum pour les accompagner et les écouter, mais ce n'est pas toujours évident", observe Aurélie Close. "Des résidents partent seuls, sans famille, sans rien. Sans même qu'on puisse les accompagner comme d'habitude", poursuit-elle. 

Dans cet établissement, où des étages entiers sont placés en isolement, faute d'un nombre de tests suffisants pour le dépistage de tous les résidents, le personnel refuse toutefois de s'apitoyer. Des cuisiniers aux soignants, en passant par les agents d'entretien et les équipes d'animation, tout le monde entend se serrer les coudes pour traverser la tempête.

Equipement et taux de présence

"Je pense qu'il y a un lien très fort entre le fait d'avoir un personnel vraiment bien équipé et le présentéisme."
Martin De Drée
Secrétaire général du CPAS de Berchem-Sainte-Agathe

Alors que la situation reste compliquée à Ougrée, elle semble par contre se stabiliser à la résidence du "Val des Fleurs" en Région bruxelloise. Première maison de repos du pays à connaître un cas de coronavirus, celle-ci a rapidement pris des mesures de confinement plus strictes que celles recommandées par les autorités. Malgré ces efforts, 12 personnes ont encore été contaminées et sept d'entre elles ont perdu la vie.

Après l'annonce du premier cas, cet établissement qui dépend du CPAS de Berchem-Sainte-Agathe a lui aussi été confronté à un taux d'absentéisme très élevé. "Au début de la crise, le personnel a eu très peur. On a été pris de court et nous n'étions pas suffisamment équipés", explique sa directrice adjointe, Françoise Nyembo. 

 

Aujourd'hui, la situation se normalise: près de 80% des travailleurs sont à nouveau à leur poste. L'approvisionnement massif en matériel de protection n'y est probablement pas pour rien. En l'absence d'une réponse efficace des autorités fédérales et régionales, le centre public d'action sociale et la commune ont pris les choses en main. "On a dû explorer tous les réseaux possibles et imaginables pour trouver du matériel de notre côté, parfois à prix d'or", explique Martin De Drée, le secrétaire général du CPAS berchemois. "Je pense qu'il y a un lien très fort entre le fait d'avoir un personnel vraiment bien équipé et le taux de présence", souligne-t-il. 

Si certains établissements payent un lourd tribut à la maladie, d'autres restent pour l'instant épargnés. Aux "Trèfles" à Anderlecht, aucun cas de coronavirus n'a jusqu'à présent été détecté. Pour autant, pas question de crier victoire: l'ennemi est à l'affût et prêt à s'engouffrer dans la moindre brèche. "Notre plus grosse inquiétude reste bien entendu d'avoir un résident positif", nous confie Morgane, assistante sociale dans cette résidence. 

 

Cette crainte, Maryline, neuropsychologue dans un autre établissement bruxellois, la ressent aussi. "Cette angoisse, elle est, je pense, différente de celle ressentie en milieu hospitalier, où le personnel est confronté à des patients contaminés qu'il tente de guérir. Nous, nous sommes face à des gens sains qu'on risque de contaminer et qu'on ne pourra probablement, ou peut-être pas, guérir", explique-t-elle.

"En milieu hospitalier, le personnel est confronté à des patients contaminés qu'il tente de guérir. Nous, nous sommes face à des gens sains qu'on risque de contaminer et qu'on ne pourra probablement, ou peut-être pas, guérir."
Maryline
Neuropsychologue dans une maison de repos bruxelloise

Aussi équipées soient-elles, les maisons de repos et de soins ne disposent en effet pas toujours du matériel suffisant pour venir en aide à un patient gravement atteint. "Nos dispositions en termes d'oxygénothérapie sont très limitées", illustre par exemple le docteur Jean-François Moreau, qui préside l'association des médecins coordinateurs francophones en Maisons de Repos et de Soins (MRS - Aframeco).

Syndrome de glissement

Si le coronavirus constitue bien évidemment la principale source d'inquiétude des professionnels du secteur, nombre de soignants craignent aussi que le confinement fasse des victimes collatérales. Dans les maisons de repos, on s'inquiète en particulier d'une multiplication potentielle des syndromes de glissement. Autrement dit, une décompensation rapide de l'état général de certaines personnes âgées. 

"Le confinement fragilise les résidents. Beaucoup sont perdus, car ils ne comprennent pas la situation", souligne Françoise Nyembo. "On a constaté que certains perdent un peu le sens de la vie. Même des personnes tout à fait valides commencent à présenter une certaine dépendance", explique-t-elle.

"On observe que même des personnes tout à fait valides commencent à présenter une certaine dépendance."
Françoise Nyembo
Directrice adjointe de la résidence "Val des Fleurs"

Pour lutter contre ce syndrome, animateurs et ergothérapeutes rivalisent de créativité pour maintenir un lien social. En plus du téléphone, des contacts par Skype, Whatsapp et autres sont organisés entre les résidents et leurs familles. Dans la mesure du possible, des animations, respectant la distanciation sociale, continuent aussi à être mises sur pied. "On fait vraiment tout pour éviter le glissement. Quand on sent qu'une personne est moins bien, on accentue nos visites et les coups de téléphone avec l'extérieur", assure Marie-Jeanne Bruwier d'Interseniors.

Pour Nadine Simon, 79 ans,  qui vit à la résidence Trèfles, pas de doute: les membres du personnel font tout leur possible. "Ils méritent aussi des applaudissements. Malgré leurs masques, on voit d'ailleurs constamment des sourires dans leurs yeux", assure cette dynamique septuagénaire. Si elle n'est pas inquiète pour sa personne, elle assure par contre l'être pour certains des autres résidents, qui n'ont pas la chance de parler chaque jour à leur famille, grâce à la technologie.

À l'extérieur justement, ces familles s'inquiètent aussi. "J'ai une appréhension chaque soir lorsque je décroche mon téléphone pour contacter ma mère", nous confie Patrick. "J'ai peur pour elle, mais on se sait rien faire. Il faut tenir", conclut-il. "Tenir", ce même verbe est aujourd'hui répété à l'envi par le personnel des maisons de repos. 

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