chronique

Le pouvoir inédit et démesuré des experts

Politologue - UCLouvain

Le gouvernement a délégué aux membres du Groupe d'experts sur l'exit strategy (GEES) un pouvoir d'une nature fondamentalement différente de celui des comités d'experts classiques.

À la fin de l’année 2019, au plus fort de la crise politique, certains avaient appelé à la formation d’un gouvernement d’experts, censé pallier l’incapacité des politiques à former une coalition fédérale.

Vincent Laborderie est politologue à l'UCLouvain.

Quelques mois plus tard, sommes-nous arrivés à une telle situation? La mise en avant médiatique des experts en santé publique et l’institutionnalisation du "Groupe d’experts en charge de l’exit strategy" (GEES) pourraient effectivement laisser penser que, pour reprendre une expression déjà entendue, "les médecins ont pris le pouvoir". La réalité est bien sûr plus complexe, mais force est de constater que le politique apparaît aujourd’hui très affaibli face à ce pouvoir émergent.

Une question de crédibilité

Rappelons que la mise en place d’un gouvernement d’experts ne peut intervenir que dans un contexte d’une crise profonde du système politique et d’une perte de crédibilité auprès de la population. Or, après presque un an de tentatives infructueuses de former un gouvernement fédéral de plein exercice, et les reproches récurrents concernant l’impréparation face à la crise sanitaire, nous sommes bien dans cette situation. Dès lors, quoi de plus naturel que de se tourner vers les experts en santé publique, à même de gérer la situation?

Tant la mission que la composition du GEES le placent hors du schéma classique.

C’est conscient de sa propre fragilité que le pouvoir politique a institué le GEES. Mais ici, les politiques belges ont innové dans l’autocontrainte. En effet, ce GEES est d’une nature fondamentalement différente des nombreux comités ou task forces créés en Belgique à l’occasion de cette crise, ou des conseils d’experts chargés de conseiller d’autres gouvernements européens. Dans le schéma classique, des comités d’experts spécialisés informent et conseillent le gouvernement dans des domaines particuliers. À charge pour le politique d’effectuer la synthèse entre les intérêts et demandes contradictoires. Mais tant la mission que la composition du GEES le placent hors de ce schéma classique. En effet, outre les virologues, épidémiologistes et médecins, il est composé d’économistes ainsi que d’une juriste et d’une représentante du secteur social. Dès lors, c’est à l’intérieur de ce groupe que se fait la synthèse entre des intérêts contradictoires. Le politique n’a plus qu’à valider ou amender la synthèse transmise. On aurait pu penser que l’institutionnalisation du GEES incite ses membres à réserver leurs avis au gouvernement. Or on voit bien que les virologues, épidémiologistes et médecins de ce groupe n’entendent pas renoncer à leur présence médiatique. Sans que l’on sache véritablement s’ils interviennent à titre personnel ou en tant que membre du GEES, ils font toujours passer le même message: il faut être extrêmement prudent et mesuré dans le déconfinement.

On a l’étrange impression de voir les experts du GEES définir la stratégie globale, à charge pour les représentants du peuple de gérer la logistique.

En d’autres termes, les dirigeants belges ont créé un pouvoir autonome à part entière, susceptible de les concurrencer directement, et qui le fait allègrement via les interventions médiatiques de ses membres. En résulte l’étrange impression de voir ces experts définir la stratégie globale, à charge pour les représentants du peuple de gérer la logistique (on a même nommé un ministre des masques) et les palliatifs aux conséquences économiques et sociales de ladite stratégie.

Mais précisément, c’est cette présence médiatique qui montre que ces experts n’ont pas pris le pouvoir. Ils tentent simplement, comme d’autres groupes, d’influencer la politique gouvernementale dans le sens qu’ils souhaitent, à savoir faire en sorte que le déconfinement soit "prudent et responsable", en réalité le plus lent et le plus restrictif possible.

Cette volonté peut s’expliquer assez aisément. Pour cela, il faut réaliser que le GEES et ses membres ont un pouvoir inédit et démesuré: celui de décider de nos conditions de sortie du domicile, de l’ampleur et de la nature de nos interactions sociales, du caractère licite ou non des activités de toute nature (économiques, sportives, culturelles …) que nous pouvons mener. Jamais dans un pays démocratique un petit groupe de personnes n’a eu autant d’influence sur la vie personnelle de l’ensemble d’une population. Quiconque connaît la nature humaine sait que l’on ne se débarrasse pas spontanément d’un tel pouvoir.

Sociologie des organisations

S’ajoute à ce pouvoir l’exposition médiatique. Croit-on vraiment que ces experts soient, même inconsciemment, pressés de renoncer à leur situation de héros ou de référent auprès de la population? La sociologie des organisations nous enseigne quant à elle cette vérité fondamentale: toute structure cherche les moyens de se perpétuer, même lorsque sa raison d’être a disparu. C’est sous cet angle qu’il faut comprendre les déclarations de membres du GEES, et en premier lieu de sa présidente, selon laquelle le déconfinement devrait durer un an voire plus (1). Au vu de ce que l’on sait – et surtout de l’étendue de ce que l’on ignore – du Covid-19, de telles déclarations relèvent pourtant plus de la prophétie que de la science. Le message ici présenté est en réalité d’une autre nature. Il faut comprendre que l’on aura encore besoin de ces experts pendant longtemps et le GEES ne compte pas s’autodissoudre. Nous sommes donc dans cette situation paradoxale où la structure spécifiquement chargée de la stratégie de déconfinement n’a aucun intérêt à ce que celui-ci se réalise.

Rien d’étonnant à ce que la Belgique ait présenté l’un des plans de déconfinement les plus lents d’Europe.

Mais cette volonté ne fait que se rajouter aux désirs et injonctions multiples que subit le monde politique, lui-même marqué par une dilution du pouvoir. Rappelons que le Conseil national de sécurité est composé de six gouvernements différents auxquels participent pas moins de huit partis. On a connu situation plus favorable à la prise de décision énergique. Rien d’étonnant donc à ce que la Belgique ait présenté l’un des plans de déconfinement les plus lents d’Europe. Il l’est au point que l’on a dû, en urgence, relâcher les règles concernant les contacts sociaux, de peur que celles-ci ne soient plus appliquées à l’occasion de la fête des Mères. Mais pas avant que Marc van Ranst n’ait, la veille de l’annonce de Sophie Wilmès, donné sa bénédiction en direct sur le plateau de la VRT en expliquant qu’un assouplissement était nécessaire.

(1) Interview à Het Niewsblad, 11/04/2020.


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