analyse

Le traçage numérique made in Belgium se précise

Une application de tracking va bien voir le jour mais ne sera pas obligatoire. ©saskia vanderstichele

Une application de "tracing" va être activée pour le déconfinement mais elle sera utilisée uniquement sur base volontaire. La technologie et les garde-fous qui l'accompagneront se précisent sur fond de négociation à tous les niveaux de pouvoir.

Qu’on le veuille ou non, le contact tracing fera partie de nos vies lors du déconfinement. Ce concept permet de retracer les contacts qui ont eu lieu entre les personnes atteintes du Covid-19 et les individus "sains", et d’avertir automatiquement ces derniers afin de les isoler et ainsi enrayer la propagation du virus.
Si la Première ministre, Sophie Wilmès (MR), l’a à peine évoqué lors de sa dernière allocution, c’est parce que la question est très sensible et que le gouvernement avance prudemment dans ce dossier qui mêle vie privée, santé publique et technologie.

"Pour être efficace, l’application devra être adoptée par 60% de la population."

Le dispositif de contact tracing qui va être mis en place en Belgique n’a rien d’exceptionnel dans son fonctionnement. En réalité, il est déjà opérationnel depuis le début de la crise puisque lorsqu’un individu est testé positif, un médecin prend contact et avertit directement les personnes avec qui il ou elle a pu être en contact. Il s’agit ici d’automatiser ce processus et de l’optimiser via une application mobile. Ce qui est exceptionnel dans le dispositif qui est envisagé pour le déconfinement, c’est l’échelle à laquelle il va être déployé et les moyens technologiques qui vont être utilisés pour permettre une automatisation du traçage des contacts entre les individus. Le cabinet du ministre Philippe de Backer (Open Vld) est à la manœuvre dans ce dossier et, à quinze jours d'un potentiel déconfinement, la décision finale sur le choix du dispositif n’a pas encore été prise. Peu avare sur le sujet, le ministre se limite à indiquer via sa porte-parole que "la stratégie mise en place en Belgique sera basée sur une méthodologie utilisée depuis des années pour la tuberculose". Pas plus d'explications sur cette méthodologie, ni sur le lien avec une épidémie de tuberculose.

Peu d'informations filtrent, car le ministre doit négocier avec les entités fédérées pour s'accorder. Car oui, le contact tracing est une compétence régionale. Ce qui est certain, c'est que la fameuse application de contact tracing va voir le jour et sera l’un des éléments essentiel de la stratégie de déconfinement. Mais il s’agit de l’élément qui pose le plus de questions en matière de vie privée et de protection des données.

Que sait-on à ce stade ? Il s’agira bien d’une application mobile à télécharger sur son smartphone et cela sur base volontaire. L’utilisation de cette application ne sera donc pas rendue obligatoire en Belgique. La non-obligation est un point essentiel dans la mise en place du dispositif car c’était l’une des plus grosses craintes par rapport à l’utilisation de ce type d’application. La possibilité de la rendre obligatoire a été un temps envisagée, mais rapidement mise de côté par le cabinet et ses experts. Un cabinet qui a vu défiler pas moins de 75 sociétés de développement d’applications prêtent à développer l’application fédérale. A ce jour, il en resterait entre 5 et 10 en lice.

L’Etat ne saura pas où vous êtes en temps réel

Le choix de la technologie est un autre élément primordial. Il y a eu de longs débats sur l’utilisation des données de localisation, mais celles-ci ont été écartées au profit de la technologie Bluetooth. "Le Bluetooth a l’avantage de ne pas communiquer la localisation des utilisateurs de l’application", nous confirme Alexandra Jaspar, directrice du Centre de connaissances de l’Autorité de protection des données (APD). Le Bluetooth est ce qu’on appelle communément une technologie de contact qui permet simplement de savoir si différents appareils technologiques se sont trouvés dans un même rayon de quelques mètres. Autre avantage de cette technologie dans la situation actuelle, "il permet un stockage décentralisé des données, dans les smartphones des individus, et évite d’avoir une base de données centralisée avec toutes les données", poursuit Alexandra Jaspar.

"Le Bluetooth a l’avantage de ne pas communiquer la localisation des utilisateurs de l’application."
Alexandra Jaspar
Directrice du Centre de Connaissance de l’APD, l’Autorité de Protection des Données.

L’APD est très attentive au processus de décision actuel et a été consultée par le cabinet du ministre De Backer à plusieurs reprises. Plusieurs recommandations, qui font office de bonnes pratiques à respecter, ont ainsi été émises de concert avec ses homologues européens: "On impose, par exemple, qu’il n’y ait pas de noms couplés au numéro du téléphone", souligne Alexandra Jaspar. Un pseudonyme sera donc émis pour identifier les individus entre eux. Mais la question reste de savoir qui recevra l’information selon laquelle vous êtes entré en contact avec une personne contaminée, et qui vous avertira ? Le débat est encore en cours. Deux pistes sont étudiées à ce stade. La première, " l’option amicale ", verrait un professionnel de la santé vous avertir via un message préventif communiqué par téléphone. La deuxième, " l’option offensive ", consisterait à envoyer un ordre vous intimant de rester chez vous ou de vous rendre à l’hôpital afin d'y réaliser un test en urgence. Le curseur n’est pas encore fixé et dépendra, nous dit-on, de la capacité de test à ce moment là.

Une fois les modalités pratiques définies, vient la partie complexe liées aux différents garde-fous à mettre en place. Il faut garantir la protection des données et de la vie privée mais surtout, pour le gouvernement fédéral et la réussite de l’opération, une adoption massive du dispositif. Ce qui n’est pas gagné. Pour être efficace, l’application devra être adoptée par 60% de la population. Si l’on enlève les enfants et les personnes ne disposant pas de smartphone, ce taux risque d’être difficile à atteindre.

Des garde-fous indispensables

Il y a plusieurs garde-fous essentiels à mettre en œuvre et qui le sont actuellement par l’APD. Le premier est le respect des guidances émises par les différentes autorités européennes de protection des données qui seront publiées ce mardi et comprennent certains grands principes. Parmi ceux-ci: le système mis en place doit être jugé nécessaire, efficace et faire l'objet, on l'a dit, d'une adoption massive; il doit se faire sur base volontaire; l'accès aux données doit être limité, tout comme leur utilisation et leur traitement qui doivent reposer sur une base légale. Autant de principes qui peuvent paraître évidents mais qu'il est nécessaire de rappeler, étant donné le moment particulier que nous vivons où les décisions se prennent très vite et parfois sous le coup de l’émotion.

Tout savoir sur le coronavirus Covid-19

La pandémie de coronavirus Covid-19 frappe de plein fouet la vie quotidienne des Belges et l'économie. Quel est l'impact du virus sur votre santé et sur votre portefeuille? Les dernières informations et les analyses dans notre dossier. 

Par thématique:

Attardons-nous sur la notion de base légale. Si le gouvernement suit les recommandations européennes et celles de l’APD, il se doit d’inscrire sa démarche dans une loi qui nécessite, par définition, l'approbation parlementaire. En ce sens, le groupe Ecolo/Groen a déjà déposé une résolution cette semaine et un premier débat devrait avoir lieu en commission en début de semaine prochaine. Nos voisins français ont déjà assuré que le déploiement de l’application StopCovid, qui sera utilisée pour le contact tracing en France, sera débattu d'ici peu à l'Assemblée nationale. Chez nous, la question doit encore être tranchée mais il est difficile d'imaginer que le gouvernement dirigé par Sophie Wilmès (MR) aille à l’encontre de Didier Reynders, Commissaire européen, cosignataire des lignes directrices à suivre en la matière et, de surcroît, membre du parti réformateur. Afin d'être pleinement validée, la loi devra ensuite être votée au Conseil d'Etat.

Le joker de la protection des données

Au cas où ses recommandations ne seraient pas suivies, l’APD possède un joker dans sa manche. Selon la directrice du Centre de connaissances, "lorsque l’on traite des données personnelles, il y a certaines situations qui demandent une analyse de risques (comme pour l’utilisation de données biométrique ou de données de santé, NDLR). Le Règlement général sur la protection des données (RGPD) impose une analyse d’impact de tous les risques qui peuvent se présenter suite à ce traitement". L’objectif étant de prendre toutes les mesures pour minimiser ces risques. "Si la conclusion de cette analyse révèle qu’il y a des risques résiduels, ce document finira chez l’APD qui devra remettre un avis. Si nous estimons que cela va à l’encontre de la protection des données, nous avons le pouvoir de stopper le projet", conclut Alexandra Jaspar.

Du côté du cabinet De Backer, on se refuse pour le moment à tout commentaire supplémentaire sur le sujet. Au-delà du choix précis du dispositif qui reste politique et fait l'objet de négociations intenses, ce sera surtout au citoyen de faire un choix moral. Acceptera-t-il de rogner sur sa liberté individuelle pour sauver des vies ?

Le Port d’Anvers teste un bracelet garantissant la distanciation entre travailleurs

Le Port d’Anvers teste un bracelet garantissant la distanciation entre travailleurs

C’est une invention belge, et c’est vachement bien pensé. La start-up technologique Rombit (Anvers) a développé de nouvelles fonctionnalités sur un bracelet électronique qu’elle utilisait déjà pour des objectifs de sécurité. Son nouveau "RomwareCovid Radius" permettra de garantir la distanciation sociale entre travailleurs sur n’importe quel chantier ou au bureau. Le principe: le bracelet émet un signal quand deux personnes s’approchent trop près l’une de l’autre (moins de 1,5 m).

Il permet aussi d’effectuer un suivi des contacts. En cas de contamination d’un salarié, on pourra vérifier avec quels collègues cette personne sera entrée en contact, ce qui aidera à éviter la propagation du virus.

Le Port d’Anvers sera la première entreprise à tester le bracelet anti-Covid19. Il va en équiper prochainement ses collaborateurs. De son côté, John Baekelmans, le PDG de Rombit, signale que "(son) invention suscite déjà beaucoup d’intérêt à l’étranger". Elle pourrait en effet contribuer fluidifier un peu partout la remise au travail en toute sécurité.

(M.L.)

Lire également

Publicité
Publicité