interview

Le virologue Peter Piot: "Vous pouvez ralentir le coronavirus, pas l'arrêter"

Le microbiologiste belge Peter Piot a dirigé pendant 13 ans le programme de l'ONU destiné à coordonner ses autres agences pour lutter contre le Sida. ©Diego Franssens

"Je ne suis ni pessimiste ni catastrophiste", explique le virologue Peter Piot, "mais je pense que nous pouvons au mieux espérer ralentir la propagation du coronavirus. Nous ne pourrons pas l’arrêter."

"L’histoire nous a appris que les virus pouvaient se propager très rapidement", nous expliquait le mois dernier Peter Piot, un des plus célèbres virologues au monde, à propos du coronavirus. C’est précisément ce qui est en train d’arriver. Pour Peter Piot et la London School of Hygiene & Tropical Medicine qu’il dirige, le travail ne manque pas. Après notre courte conversation téléphonique, il était attendu à Londres par une délégation de Hong Kong. Et dans quelques jours, il se rendra dans la capitale éthiopienne Addis Abeba pour tout mettre en place alors qu’on recense les premières contaminations en Afrique Centrale. 

Connaissons-nous déjà mieux le coronavirus?

Oui, nous avons progressé depuis notre dernière conversation. Nous savions que le virus était moins meurtrier que le SRAS, mais beaucoup plus contagieux. Nous savons aujourd’hui que sa contagiosité est comparable à celle de la grippe.

Quelles sont les conséquences pour la lutte contre le virus?

Je m’attendais à ce que les pays de l’UE mènent une politique plus uniforme.
Peter Piot

Les conséquences sont importantes. La grippe est très difficile à arrêter, mais nous disposons d’un vaccin, contrairement au Covid-19. J’estime que le taux de mortalité des personnes contaminées devrait se situer aux alentours de 1% ou moins. L’issue dépend de l’âge du patient et des autres maladies dont il souffre éventuellement. Les personnes de plus de 70 ans – comme moi – ou les malades chroniques atteints de BPCO (Bronchopneumopathie chronique obstructive, NDLR) ou de diabète sont plus vulnérables. 

L’épidémie se propage rapidement. La lutte contre le coronavirus fait-elle des progrès? 

Depuis quelques semaines, nous disposons de plusieurs tests de diagnostic. C’est un progrès important. Il ne faut pas oublier que le virus n’a été isolé que le 9 janvier. La réaction a donc été très rapide. L’autre bonne nouvelle, c’est que le nombre de nouveaux cas en Chine est en baisse. Nous savons donc que la Chine a atteint un pic. La grande question est de savoir ce qui se passera lorsque les écoles et les entreprises rouvriront leurs portes. Peut-être connaîtrons-nous une nouvelle vague de contamination. Il faudra attendre pour connaître son ampleur.  

Mais entre-temps, le virus est arrivé en Europe…

Depuis quelques semaines, nous disposons de plusieurs tests de diagnostic. C’est un progrès important. Il ne faut pas oublier que le virus n’a été isolé que le 9 janvier. La réaction a donc été très rapide.
Peter Piot

C’est la mauvaise nouvelle. Personne ne l’a vu venir en Italie. Le pays avait pourtant annulé tous les vols vers la Chine. Mais cela n’a pas suffi. Plusieurs villes et villages ont été mis en quarantaine, mais nous devrons également attendre pour connaître l’impact de ces mesures.

Quelle est selon vous la stratégie à mettre en œuvre pour lutter contre ce virus? 

Pour la Belgique, la stratégie consiste à l’empêcher de pénétrer sur le territoire.

Et si malgré tout il arrive chez nous, devrons-nous faire comme l’Italie?

Dans ce cas, il faudra appliquer la stratégie de "social distancing": se laver les mains, désinfecter, fermer les écoles, éviter les grandes manifestations comme les compétitions sportives, etc. Je m’attendais à ce que les pays de l’UE mènent une politique plus uniforme. Les ministres de la Santé des États membres de l’UE devraient se mettre d’accord sur la stratégie à appliquer.

Et ensuite?

Ensuite, cela devient compliqué. Il n’est pas possible de mettre le monde entier à l’arrêt. Vous pouvez toujours vous rendre en voiture de Pise à Gand. Une fois de plus: l’Italie avait supprimé tous ses vols, mais cela n’a pas arrêté le virus.

Les membres de l’OMS sont très actifs, y compris en dehors de l’Asie. Ils tiennent un briefing informel chaque semaine. N’oubliez pas qu’ils ont encore beaucoup de travail en Chine et qu’ils continuent à se battre contre d’autres virus comme Ebola.
Peter Piot

C’est pourquoi je pense que nous devons nous préparer à accueillir de nombreux patients, ce qui exigera des soins médicaux de grande ampleur. N’oubliez pas que dans ces circonstances, le personnel soignant risque aussi d’être contaminé, et que nous sommes en pleine saison de la grippe. Il est donc important de se faire vacciner contre la grippe, ne fût-ce que pour éviter de surcharger le système médical. 

Donc, nous ne pourrons pas l’arrêter?

Je pense que non. On peut ralentir sa propagation, mais pas l’arrêter. Comprenez-moi bien: pour l’instant, la Belgique n’est pas touchée. C’est une bonne chose, car cela permet de gagner du temps. Ralentir le virus est utile parce que nous pouvons mieux nous préparer. Nous pouvons aussi espérer que tout comme la grippe, le virus disparaîtra avec la fin de l’hiver. Même si nous disposons d’un important contre-indicateur à Singapour, où il fait en permanence 30 degrés et où le virus s’est également propagé.

Dans ces circonstances, n’est-il pas dangereux de continuer à faire atterrir 20 vols par heure à Tenerife?

C’est un risque, mais je ne connais pas les détails de la quarantaine sur place. Il faut définir une zone rouge et une zone verte, et contrôler les échanges entre ces zones. Toutes les personnes de la zone rouge doivent être contrôlées et suivies. C’est un travail très spécialisé et je ne sais pas comment ils sont organisés à Tenerife.

Des informaticiens de la London School of Hygiene and Tropical Diseases que vous dirigez tentent de prédire l’expansion de la maladie sur la base de modèles mathématiques. Est-ce efficace?

Ils avaient prédit que la Chine connaîtrait une sérieuse baisse des nouveaux cas fin février. C’est confirmé. Pour le reste, cela reste très difficile. Nous avons entre autres étudié si le contrôle de la température des passagers aériens avait du sens. La réponse, c’est que cela n’apporte pas grand-chose, car la moitié des personnes infectées n’ont pas de fièvre au début de la contamination.

Vous vous êtes montré très critique envers l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), qui a tardé à réagir. Estimez-vous qu’elle a repris les choses en main?

Oui, je le pense. Les membres de l’OMS sont très actifs, y compris en dehors de l’Asie. Ils tiennent un briefing informel chaque semaine. N’oubliez pas qu’ils ont encore beaucoup de travail en Chine et qu’ils continuent à se battre contre d’autres virus comme Ebola.

Quid de la coordination au niveau européen?

Je dirais: peut mieux faire. 

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité