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interview

"Les extrémismes et populismes sont en embuscade, après la crise sanitaire suivra une crise économique et sociale sans précédent"

L'Apéro de l'Echo avec Hélène Farnaud-Defromont, ambassadrice de France en Belgique.

Elles sont loin les soirées "Ferrero Rocher", celles des pubs des années 1980 où des invitées en robes lamées déambulaient entre des montagnes de chocolat et des fontaines de champagne sur les terrasses en marbre des ambassades. Trente ans plus tard, l’ambassadeur est une femme – déjà – et puis aussi, on dit "ambassadrice", terme jadis réservé à l’épouse du représentant diplomatique parce qu’il n’y a "pas de raison de résister à la féminisation des noms", dixit notre ambassadrice qui prenait ses fonctions l’été dernier.

Une première nomination comme n°1 même si cela fait presque trente ans qu’Hélène Farnaud-Defromont sert le Quai d’Orsay et la diplomatie française. L’apéro? Elle en avait envie depuis plusieurs mois sauf qu’elle ne savait pas vraiment où nous emmener tant il est vrai qu’entre les inaugurations, les invitations et les réceptions où c’est elle et la France qui reçoivent, elle n’a pas encore eu vraiment le temps de découvrir un bar pour trinquer avec L’Echo.

"Ne pas manquer d’assister à un match de foot dans les loges d’Anderlecht, car on y trouve la moitié du gouvernement."

Entre-temps, patatras, voilà le confinement et c’est donc tout naturellement à la Résidence qu’elle nous reçoit ce mardi soir. Depuis le départ de sa prédécesseur, la déco n’a pas vraiment changé "juste quelques petits ajustements", confie-t-elle en nous invitant à prendre place dans le grand salon. 

À l’entrée, nous attend un bar mobile, sorte de plateaux à roulettes où trônent des carafes de jus d’orange et de tomates, du Schweppes, quelques sodas et de vieilles bouteilles d’alcool viriles qui semblent exhumées d’une époque où l’ambassadeur était un homme. Sur la table basse qui nous sépare de l’ambassadrice des spécialités du terroir de Provence et d’Ardèche auxquelles personne ne touchera, admettons qu’à l’heure du corona, tout le monde hésite à planter ses doigts dans les fruits secs ou à tartiner de tapenades des palettes à la fleur d’oranger.

Diplomatie du ballon rond, à défaut de l'ovale

Sa nomination à Bruxelles la ravit, notre capitale était en effet son premier choix. "Tout a été très vite" nous explique-t-elle ensuite, juste le temps de s’immerger dans la littérature nationale "pour mieux s’imprégner de l’esprit belge" et de récolter quelques conseils comme celui de ne pas manquer d’assister à un match de foot dans les loges d’Anderlecht, car on y trouve "la moitié du gouvernement" ainsi que "tous ceux qu’il faut rencontrer". Même si elle est plutôt rugby, elle avait d’ailleurs prévu de s’y rendre avec son fils le mois dernier, mais c’était sans compter le confinement.

"Depuis peu, ce sont les Belges qui s’inquiètent de ne pas pouvoir passer l’été dans leurs résidences secondaires."

Cela fait d’ailleurs 6 semaines qu’elle n’a pas vu son mari – diplomate lui aussi – ni ses deux filles, tous trois confinés dans l’appartement à Paris. Juste avant le confinement, l’ambassade avait d’ailleurs conseillé aux Français de Belgique de se dépêcher de choisir le lieu où ils choisiraient de rester pendant plusieurs semaines. Malgré les invitations à choisir leur camp de retranchement, les services de l’ambassade continuent à recevoir quotidiennement 150 mails ou appels qui pour la plupart ont trait au regroupement familial "même si depuis peu, ce sont les Belges qui s’inquiètent de pouvoir passer l’été dans leurs résidences secondaires".

L'irréalisable deviendra possible

Assise derrière son jus d’orange, jambes repliées sur le côté, elle ne se plaint pas, la situation est bien pire pour d’autres. Ce qui la frappe particulièrement, c’est la détresse des plus faibles, des personnes âgées et le courage du personnel soignant. "Et comme toutes les crises, celle-ci met en lumière le pire comme le meilleur des peuples comme les personnes. Néanmoins, je pense que quand tout cela sera derrière nous, des choses que nous pensions totalement irréalisables se révèleront tout à fait possibles". Et d’ici là: "Soyons résilients et tentons de faire le meilleur de cette terrible situation".

"Le confinement avec sanctions, c’est extrêmement compliqué à imposer dans une démocratie."

L’annonce d’une date potentielle de sortie de Macron lundi soir? "Un vrai soulagement, même pour moi", lâche-t-elle avec enthousiasme. Néanmoins, le chemin sera long et ce serait une erreur de relâcher notre attention trop vite ou de penser que la crise aura balayé les tensions qui préexistaient. "Les extrémismes et populismes sont en embuscade, après la crise sanitaire suivra une crise économique et sociale sans précédent et inévitablement le risque d’une crise politique majeure".

Concilier mesures sanitaires et libertés publiques

Que buvez-vous?

Apéro préféré: "Je n’aime vraiment pas l’alcool et n’en bois jamais, donc plutôt un mocktail un peu festif."

À table: "Un bon Bordeaux mais plus pour exalter les saveurs des plats que je déguste."

Dernière cuite: "Je pense me rappeler que cela ne m’est jamais arrivé."

À qui payer un verre: "Sans hésiter au réalisateur Nanni Moretti, mis à part 'La Chambre du fils' ses films ont toujours trouvé un écho dans notre vie avec mon mari. Sinon à l’écrivain Tom Lanoye que j’adore mais ça c’est déjà prévu."

La bonne nouvelle, c’est que le Président Macron est conscient qu’il faudra "tout réinventer ensuite", elle ajoute d’ailleurs que dans l’ensemble les gouvernements européens ont donné le meilleur d’eux-mêmes jusqu’à présent: "On critique le retard quant à certaines mesures, mais la population ne les aurait jamais acceptées plus tôt, le confinement avec sanctions c’est extrêmement compliqué à imposer dans une démocratie. Et pour moi, c’est là tout l’art du politique que de parvenir à concilier des mesures sanitaires drastiques avec les libertés publiques, admettons quand même que personne ne voudrait être à leur place aujourd’hui…". Avant de la quitter, nous tentons le coup sur la com' de l’Élysée qui – veille du discours du Président – aurait fait fuiter la date du 30 mai pour que la date du 11 mai passe plus facilement ensuite auprès de la population. Très amusée, l’ambassadrice nous lâche dans un grand éclat de rire "Vous croyez? Mais nooon, ce n’est pas du tout leur genre.

Les 5 dates clés de l’ambassadrice de France en Belgique

1994: "Mon arrivée à 23 ans au Quai d’Orsay, mon premier job qui dictera le reste de ma vie."


■ 1999
: "Nous sommes en double poste avec mon mari en Jordanie, alors que beaucoup prédisaient un bug mondial pour le passage à l’an 2000, nous passions le réveillon dans le désert de Wadi Rum avec notre fille de 2 ans, c’était génial!" 

2010: "Mes 40 ans en Grèce où mon mari était ambassadeur. Nous y avons vécu le bonheur comme les années terribles de la crise où tout le système s’effondrait."

2015: "Les attentats du Bataclan à 300 m de chez nous, exceptionnellement nos deux ados n’étaient pas sorties ce soir-là, un vrai avant/après comme pour tous les Parisiens."

2019: "Mon arrivée ici, même si j’ai été élevée non loin de la frontière, j’ai été frappée par la sérénité du pays, l’accueil et la créativité des Belges."

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