Les hôpitaux psychiatriques se sentent délaissés

Les premières livraisons de masques effectuées par les autorités n'étaient pas prévues pour les hôpitaux psychiatriques. Qui se sont débrouillés de leur côté. ©Photo News

Livraisons de matériel de protection qui ont tardé. Consigne de garder le plus longtemps les patients atteints du Covid, mais avec quelle responsabilité médicale? Sans parler des effets néfastes du confinement, tant dans leurs murs qu'en dehors. Les institutions psychiatriques subissent aussi l'épidémie. Et craignent un pic des admissions lorsque les mesures fédérales seront levées.

Oubliés, presque. À croire que leur existence avait été, dans un premier temps, ignorée, ou placée entre parenthèses. "Et quand on demandait ce qu’il convenait de faire, la première réflexion était: ‘En psychiatrie, c’est différent’, se souvient Pierre Schepens, le médecin-chef de la Clinique de la Forêt de Soignes. Comme si nous étions un milieu interlope."

"Nous ne sommes pas experts en suivi somatique. Ni urgentistes, ni pneumologues, mais psychiatres. Un peu laissés à l’abandon par rapport à notre espace de responsabilité médicale."
Pierre Oswald
Directeur médical du Centre hospitalier Jean Titeca

Laissés pour compte, voilà comment se sentent les hôpitaux psychiatriques. Qui, s’ils ne se trouvent pas en première ligne, avec des soins intensifs pris d’assaut par le Covid-19, sont toutefois malmenés par l’épidémie. Et pas forcément équipés.

Ce n’est pas faute d’avoir anticipé. "Lors du déclenchement du plan d’urgence, nous avons vidé des lits, afin de pouvoir accueillir des patients en provenance des hôpitaux généraux, raconte Xavier De Longueville, directeur médical du Beau Vallon. Nous étions prêts et ne voyions rien venir. Une sorte de drôle de guerre."

Depuis lors, le coronavirus a fait des siennes.

Débrouille et solidarité

Comme partout, le manque de matériel de protection se fait sentir. Surtout que, comme il s’agissait de colmater les brèches, les premières livraisons de masques effectuées par les autorités n’ont pas bénéficié aux institutions psychiatriques. Qui ont retenu la leçon. "Le matériel dont on disposera, c’est essentiellement celui que nous obtiendrons par nos propres moyens", résume Xavier De Longueville.

"Des patients polyhandicapés ne seront certainement pas prioritaires en soins intensifs. L’objectif est donc que la maladie n’entre pas dans nos murs."
Xavier De Longueville
Directeur médical de l'hôpital psychiatrique du Beau Vallon

Via de la débrouille, ou des marques de solidarité. "Un magasin de sport nous a donné des maillots de football invendus, en polyester." Qui renaîtront sous la forme de masques. Quant à l’équipement plus "officiel", il est principalement réservé aux unités "Covid" ayant vu le jour.

Car telle est la mission que les autorités ont confiée aux hôpitaux psychiatriques. Ne rediriger leurs patients atteints par l’épidémie qu’en dernier recours, afin de ne pas surcharger les hôpitaux généraux. "C’est problématique, estime Pierre Oswald, directeur médical du Centre hospitalier Jean Titeca. Nous ne sommes pas experts en suivi somatique. Ni urgentistes, ni pneumologues, mais psychiatres. Un peu laissés à l’abandon par rapport à notre espace de responsabilité médicale."

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Garder ses malades. Surtout, éviter qu’il y en ait. "Des patients polyhandicapés ne seront certainement pas prioritaires en soins intensifs, relève Xavier De Longueville. L’objectif est donc que la maladie n’entre pas dans nos murs."

En cela, le confinement constitue-t-il une bénédiction? À voir. Il n’est pas sans répercussions. Pour les résidents, confrontés à la promiscuité. "Certains patients ont du mal à mettre en pratique la distanciation sociale, détaille Pierre Oswald. D’autres, intellectuellement déficients, ne comprennent pas ce qu’est le confinement. Et chez un paranoïaque, je ne vous dis pas." Ajoutez à cela un plus grand isolement social, faute de visites, et la perte de pas mal d’activités extérieures.

Le confinement, pas sans retombées psychologiques

Les effets se font aussi ressentir hors des hôpitaux. Parce qu’une série de services habituels sont à l’arrêt, consultations et centres de jour en tête. Que des patients ont été relâchés dans la nature, gonflant la cohorte de ceux qui s’en sortiront au début, mais risquent d’avoir besoin d’assistance avec le temps qui passe. "En psychiatrie, l’urgence ne se compte pas en heures, mais en semaines. Nous observons depuis quelques jours une hausse des admissions." Spontanées, ou sous contrainte légale. "On voit arriver des patients en décompression anxieuse en lien avec l’épidémie, embraie Xavier De Longueville. Et on s’attend à un pic à la fin du confinement!"

"On voit arriver des patients en décompression anxieuse en lien avec l’épidémie. Et on s’attend à un pic à la fin du confinement."
Xavier De Longueville
Directeur médical de l'hôpital psychiatrique du Beau Vallon

Alors on anticipe. Titeca a installé un dispensaire en face de ses portes. Point de contact avec le monde extérieur, notamment pour les traitements des non-résidents. Le Beau Vallon a mis en place deux lignes spéciales, une dédiée aux soignants en souffrance, l’autre pour les parents en difficulté.

Reste cette question: comment gère-t-on des arrivées, lorsque l’on fait tout pour éviter que le Covid ne s’invite? "Si possible, on s’arrange pour que le patient soit testé en amont", explique Pierre Oswald.

Si pas, bonjour les dilemmes. "Nous avons eu une personne à qui le confinement donnait des idées suicidaires. Que faire? Évaluer si le risque de l’isoler 15 jours dépasse celui de le suivre à distance. Ou ‘gaspiller’ un test, que les consignes réservent aux urgences cliniques, témoigne Xavier De Longueville. Au nom de l’urgence psychologique."

Tel est l’enjeu, conclut Pierre Schepens. Trouver l’équilibre entre idéal, réalité et effets psychologiques secondaires. Moins évident que jamais.

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