carte blanche

Les recettes historiques des hôpitaux doivent être garanties

Directeur général – Administrateur-délégué des Cliniques de l’Europe à Bruxelles

Le Covid-19 met les hôpitaux sous pression financière. Les autorités ont paré au plus pressé, mais les conséquences à moyen terme sont largement sous-estimées.

Hôpitaux, médecins et infirmiers ont fourni un travail exceptionnel dans l’accueil et la prise en charge des nombreux patients atteints du Covid-19. Chaque jour, nous sommes encore applaudis chaleureusement et avec enthousiasme par la population. Cela touche énormément toute personne qui s’investit pour faire face à cette crise hors du commun. Infirmiers et patients risquent toutefois d’en faire les frais au bout du compte. Car ce dont on ne parle pas aujourd’hui, ce sont les répercussions financières pour tous les hôpitaux et les conséquences possibles pour la qualité des soins après cette crise.

Réaction rapide, mais...

Les autorités ont réagi rapidement, ayant fait en sorte que les hôpitaux disposent cette semaine déjà d’une avance de liquidités afin de pouvoir continuer à payer leur personnel et leurs frais. Les autres conséquences financières pour les hôpitaux sont cependant sérieusement sous-estimées.

Peter Fontaine est directeur général-administrateur-délégué des Cliniques de l’Europe à Bruxelles.

À la question de savoir si la crise du coronavirus fait en sorte que les dépenses dans l’assurance-maladie s’envolent, Luc van Gorp, président de la Mutualité chrétienne, a répondu dans le Trends du 26 mars comme suit : “Les soins non urgents ont pour l’instant disparu. Cela donne un tampon pour les dépenses supplémentaires engendrées par l’épidémie du coronavirus.” C’est précisément ici toutefois que se trouve le fond du problème pour les hôpitaux.

Le plus gros problème n’est en effet pas les coûts supplémentaires occasionnés par le Covid, mais bien le fait que le budget total des hôpitaux et les recettes ne sont pas garantis, tandis que les coûts restent identiques, voire augmentent. L’Inami, qui a nettement moins de dépenses du fait de l’arrêt des soins électifs, est aujourd’hui, à court terme, le grand vainqueur financier de cette crise.

Le plus gros problème n’est pas les coûts supplémentaires occasionnés par le Covid, mais le fait que le budget total des hôpitaux n'est pas garanti.

Avant la crise du coronavirus, les hôpitaux avaient déjà des marges extrêmement minces. L’étude Maha, qui est réalisée chaque année par la banque Belfius, a montré qu’en 2018, un hôpital sur trois était dans le rouge et qu’en moyenne, seul un résultat d’exploitation courant de 0,2% avait été réalisé. En raison de l’arrêt contraint de l’activité médicale non urgente, nous constatons une diminution des soins allant jusqu’à entre 40 et 80% dans certaines disciplines. Cet effet lié à un financement à l’acte pour les médecins – avec une rétrocession à l’hôpital afin de couvrir les frais – fait en sorte que les recettes diminuent non seulement pour les médecins, mais aussi pour les hôpitaux. Le budget du prix de journée est garanti, mais il ne représente que 36,5% du chiffre d’affaires des hôpitaux. Pour la partie à l’acte, nous nous attendons à une diminution allant jusqu’à 60% du chiffre d’affaires durant les mois de crise.

Coûts difficiles à comprimer

Outre cette forte diminution du chiffre d’affaires, les coûts demeurent relativement élevés et nous ne pouvons pas intervenir dans les frais de personnel en raison de l’investissement infirmier fortement accru dans nos lourds services Covid et nos soins intensifs. Les coûts diminuent en effet, mais pas proportionnellement à la diminution du chiffre d’affaires résultant des prestations, des médicaments, des suppléments et de diverses recettes.

36,5%
Le "prix de journée" représente 36,5% des recettes des hôpitaux
Le budget du prix de journée est garanti, mais il ne représente que 36,5% du chiffre d’affaires des hôpitaux.

À court terme, les hôpitaux amortissent l’impact grâce à l’avance de liquidités octroyée par les autorités et en contractant des dettes supplémentaires. Dans de nombreux hôpitaux, cette crise entraînera une augmentation substantielle de leur endettement ou une prolongation des délais de remboursement. Si l’Inami ne garantit pas les recettes historiques, les hôpitaux risquent de supporter la conséquence sur la rentabilité pour ces quelques mois de crise pour les dix prochaines années.

La question est donc la suivante : où peut-on encore bien économiser pour atteindre à nouveau un équilibre? L’effet de la perte de revenus par la contribution du patient lui-même pour les prestations, les recettes des activités connexes comme le parking et les recettes issues des suppléments payés en grande partie par des assureurs privés n’a pas encore été pris en compte.

Un infirmier pour onze patients

Les organismes d’assurance hospitalisation privés appartiennent aujourd’hui aux vainqueurs de cette crise. Notre plus grande préoccupation est donc de savoir ce que cela signifiera pour nos patients et nos infirmiers. Il est déjà ressorti de l’étude de renommée internationale RN4Cast du professeur Walter Sermeus que le nombre d’infirmiers par lit en Belgique fait partie des plus bas d’Europe. En moyenne, dans les hôpitaux belges, nous avons un infirmier pour onze patients. Les normes de personnel datent ici encore des années ’60. La même étude a mis en évidence que le risque de décès pour les patients augmente de 7% par lit supplémentaire qu’un infirmier doit superviser. Infirmiers et patients risquent donc d’en faire les frais.

Certes, nous sommes applaudis, mais cela ne nous permet pas de payer le personnel.

Les hôpitaux doivent garder un équilibre financier. Après la pression mise sur les marges et les économies des dernières années, les coûts en personnel demeurent le poste de dépenses le plus élevé. Certes, nous sommes applaudis, mais cela ne nous permet pas de payer le personnel. Si les budgets historiques des hôpitaux ne sont pas garantis, nous serons contraints l’an prochain d’intervenir dans notre occupation du personnel, et ce alors que tout le monde s’accorde à dire que nous avons justement besoin de plus de personnel pour les soins directs aux patients. Le risque est donc réel que les infirmiers – via une charge de travail encore accrue – et les patients – via une moins bonne qualité de soins – en paient les frais.

Ceci contraste fortement avec les propos du président de la plus grande mutualité qui affirme que l’assurance-maladie pourra payer la facture de la crise, étant donné qu’elle a moins de dépenses. Il s’agit d’un plaidoyer pour répondre aux hôpitaux qui ont fait leur possible, avec les moyens qu’ils avaient, pour combiner bonne qualité et gestion en bon père de famille. Si nous voulons mettre en sécurité l’avenir des soins hospitaliers en Belgique, il est nécessaire que les recettes historiques (directes et indirectes) soient garanties pour les hôpitaux. Cette crise ne peut déboucher sur des gains au détriment des prestataires de soins, de la qualité des soins et des hôpitaux, qui donnent aujourd’hui le meilleur d’eux-mêmes pour garantir les soins aux patients gravement malades.

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