analyse

Les sociétés susceptibles de "passer" le dividende

Les actionnaires de la BNB sont privilégiés: le versement de leur dividende reste à ce jour programmé pour le 18 mai prochain ©BELGA

Une quinzaine de sociétés cotées à la Bourse de Bruxelles ont déjà pris la décision de ne pas verser de dividendes dans les prochains mois. Sur l'ensemble des marchés européens, ce sont les banques qui sont les plus concernées par cette démarche.

La surprise a un goût plutôt amer dans le chef de leurs actionnaires. Elles sont une quinzaine, les sociétés cotées à la Bourse de Bruxelles à avoir signalé à ce jour qu’elles ne payeraient pas dans les prochains mois les montants des dividendes qu’elles étaient sur le point de proposer à leurs actionnaires lors des prochaines assemblées générales. Le propriétaire du shopping center de Woluwe Euro Commercial Properties avait inauguré cette triste série il y a près de deux semaines. Le gestionnaire immobilier a indiqué qu’il ne verserait pas le solde du dividende programmé pour l’exercice 2019. Il a été suivi assez rapidement par d’autres sociétés qui lui ont emboîté le pas. Notamment Deceuninck, Roularta, Van De Velde, Kinepolis, Ackermans & van Haaren et CFE pour qui il s’agit d’un dividende complet. Umicore, EVS, KBC, ING,  bpost et Melexis, qui avaient programmé l’attribution d’un dividende final (solde) d’ici l’été après avoir accordé un acompte au cours des derniers mois, feront de même. Dernier à ce jour à s’être prononcé sur le sujet, Bekaert reporte à l’automne prochain le paiement de son dividende 2019 réduit de moitié.

La Bourse de Bruxelles n’est pas la seule à être confrontée à ce type de revirement des dirigeants d’entreprises sur le plan du partage des bénéfices entre les actionnaires. On observe un tel phénomène un peu partout dans le monde.

Pire qu’en 2008

Ces décisions en cascade démontrent à suffisance combien la crise que les économies traversent en ce moment et dont on ne voit pas encore le bout du tunnel, est d’une extrême gravité. Pour l’heure, un peu plus de 100 sociétés qui composent l’indice Stoxx 600 paneuropéen ont fait part de leur décision de passer leur prochain dividende. Au cours de la crise financière de 2008, elles n’avaient pas été aussi nombreuses à prendre de telles décisions.

Tout indique que la série est loin d’être bouclée. Chez nous, comme un peu partout dans le monde. Pour l’analyste Nick Nelson de la banque suisse UBS, "les dividendes des entreprises européennes en 2020 pourraient chuter davantage que lors des précédentes récessions. Si les banques ne versent aucun dividende et que la baisse des montants dans tous les autres secteurs est semblable à celle que l’on a connue lors de la crise financière de 2008-2009, on observerait une chute de 42% des versements". Lors de cette crise, "les paiements aux actionnaires avaient diminué d'un tiers", rappelle Robert Buckland stratégiste auprès de Citigroup. Selon ce stratégiste, "une contraction de 1,6% de la croissance mondiale réduirait de moitié les bénéfices de sociétés avec pour conséquence une baisse sensible des dividendes qu’ils estiment à près de 50%".

Selon des chiffres compilés par le gestionnaire de fonds britannique Janus Henderson, 251 milliards d’euros avaient été versés aux actionnaires dans les pays d’Europe continentale en 2019. A la Bourse de Bruxelles, sur la base d’une capitalisation boursière totale de 220 milliards d’euros actuellement pour les 20 sociétés qui composent le Bel 20, et tenant compte du rendement moyen brut de 5% qu’affiche l’indice, les actionnaires s’étaient vu octroyer l’an dernier des dividendes pour un montant d’environ 11 milliards d’euros.

Le cas Engie

La grosse vague des annonces de suppression des dividendes, ou de réduction du montant, que l’on a observée ces derniers jours donne parfois cette impression que certaines sociétés s’y engouffrent afin de profiter de la crise pour renforcer leur santé financière.

Un exemple nous paraît sauter aux yeux avec la décision prise jeudi par Engie de ne pas verser en mai prochain son dividende d’un montant brut de 0,80 euro par action. L’énergéticien français ne se situe pas pourtant aux "premières lignes" de la crise de coronavirus. Mais on sait que depuis plusieurs années, Engie peinait à réaliser suffisamment de bénéfices pour pouvoir assurer à la fois la rémunération de ses actionnaires et sa politique d’investissement.

Au cours des dernières années, on s’en souviendra, Engie avait été amené à réduire le montant du dividende à plusieurs reprises. En revanche, durant les années de la crise financière, Engie n’avait pas réduit le montant de son dividende. Bien au contraire, celui-ci n’avait cessé de progresser.

A l’exemple d’Engie, on pourrait encore joindre celui de bpost, dont la croissance des bénéfices ne cesse de se dégrader. Le groupe postal ne versera pas son dividende brut de 0,11 euro par action à ses actionnaires. Parmi ceux-ci, on trouve l’Etat belge, qui détient 50% de son capital.

Bien que se targuant de disposer "d’une confortable position cash", AvH a aussi décidé de ne pas distribuer son dividende. Une décision qui surprend plus d’un de ses actionnaires. Cela, d’autant que le dividende que le holding anversois s’apprêtait à distribuer ne représentait que 21% de son résultat net en 2019. 

Le profil des candidats à la suppression

Ces observations conduisent à nous poser la question de savoir quel type de sociétés pourrait bien faire part dans les prochains jours de leur décision de ne pas verser de dividendes, et en particulier à la Bourse de Bruxelles. Pour ceux qui arrivent à déchiffrer le sentiment des investisseurs à partir de l’évolution des cours de bourse, ils en ont eu une petite idée lundi dernier. Ce jour-là, les actions KBC, ING – qui venaient tout juste de communiquer le retrait du versement de leur dividende final –, AB Inbev, Aperam et WDP entre autres menaient les baisses dans le Bel 20. A l’inverse, Barco, Ageas, Galapagos – qui ne rémunère pas ses actionnaires –, Aedifica, Proximus et GBL progressaient.

Pourquoi faut-il avoir quelques doutes pour AB InBev et Aperam, davantage que pour les autres titres cités ? Pour Aperam, le fort ralentissement de l’activité économique risque fort de contraindre la fabricant d’aciers inoxydables à au moins réduire le montant de son prochain dividende, alors que celui-ci absorbe déjà quasi tout le bénéfice réalisé par le groupe en 2019. Le risque est grand pour une société qui distribue la plupart de ses profits sous forme de dividende, de devoir en abaisser le montant.

Concernant AB InBev, les craintes suscitées par le niveau toujours élevé de son endettement se sont amplifiées dans l’environnement actuel de crise, où le consommateur est condamné au confinement un peu partout dans le monde. Un recul de 10% par exemple de son excédent brut d’exploitation ferait remonter son ratio de dette nette /Ebitda vers les 4,50, et amplifier les doutes des investisseurs sur la solidité financière du brasseur et sur sa capacité à maintenir son dividende au niveau actuel.

Les sociétés "modèles"

Une société qui dispose à la fois d’une confortable trésorerie et de peu de dettes a toutes les chances de ne pas être contrainte à remettre en question le versement d’un dividende.

Une société qui dispose à la fois d’une confortable trésorerie et de peu de dettes a toutes les chances par contre de ne pas être contrainte à remettre en question le versement d’un dividende. C’est le cas, pensons-nous, de Barco même si la situation économique exerce un impact négatif sur l’évolution de ses affaires en ce début d’année. Ce groupe technologique a une trésorerie nette de 250 millions d’euros. Idem pour D’Ieteren. A la tête également d’une belle trésorerie, Ageas, qui poursuit jusqu’à présent son programme de rachats d’actions, ne devrait pas rencontrer de difficultés à rémunérer ses actionnaires. A moins que le régulateur national, la Banque nationale de Belgique, l’y contraigne.

Moury Construct constitue un autre bel exemple. Le groupe de BTP liégeois à la tête d’une cagnotte étoffée sans détenir de dettes a osé annoncer, il y a huit jours à peine, une hausse substantielle de 20% du montant de son dividende. Bien que son activité est actuellement quasi à l’arrêt, Moury Construct précise que sa "stratégie de gestion financière prudente lui permettra de maintenir la même politique de rémunération du capital". En ne distribuant que 41% de ses bénéfices, le groupe dispose d’une marge en cas d’exercice moins favorable sans devoir remettre en question sa politique dividendaire. Même topo pour Lotus Bakeries, qui ne consacre que 24% de ses bénéfices à la rémunération de ses actionnaires, Sofina et UCB entre autres.

C’est moins le cas d’EVS, qui distribue 70% de ses profits, et cela alors que le groupe technologique liégeois fait face à la suspension de grands événements sportifs qui lui confisqueront d’importantes recettes. EVS a de ce fait annulé son dividende final.

Proximus maintient également la distribution de son solde de 1 euro brut le 22 avril prochain au titre de son exercice 2019. Cependant, comme on le pressentait en raison de ses investissements prochains dans la 5G, l’opérateur télécom a indiqué réduire le montant annuel à 1,20 euro brut à partir de l’actuel exercice fiscal.

D’autres sociétés ne devraient pas remettre en question l’attribution de leurs dividendes. On pense notamment à GBL, dont 50% des montants sont destinés aux familles Frère et Desmarais. Depuis au moins 2000, GBL a relevé son dividende chaque année, y compris lors de celles marquées par la crise financière. Autre groupe familial, Solvay, qui n’a jamais réduit son dividende depuis 1982, surprendrait en décidant cette fois d’agir de la sorte pour le montant final. Mais les difficultés rencontrées par plusieurs de ses clients pourraient bien avoir raison de sa politique de distribution du dividende cette année, et le contraindre à réduire le montant du dividende.

L’exception Telenet

Parmi les sociétés qui ne se retrouvent pas dans le cas de celles que l’on vient de nommer, Roularta ne rémunérera pas du tout ses actionnaires. Le groupe de médias disposait pourtant à fin 2019 de liquidités pour un montant de 101 millions d’euros. Mais il affichait aussi un endettement de 96 millions d'euros. En optant pour la suppression du dividende, Roularta, dont 40% des revenus proviennent de la publicité, a préféré jouer la carte de la prudence.

Autre entreprise impactée par la pandémie du Covid-19, Kinepolis passera aussi le dividende. Le gestionnaire de salles de cinéma actuellement fermées détient une trésorerie de 72 millions d’euros, mais aussi une dette qui vient de bondir de 50% à 417 millions d’euros suite à ses toutes récentes acquisitions.

On pourrait citer d’autres exemples. On épinglera juste le cas exceptionnel de Telenet. En dépit de son ratio d’endettement net total de 4 fois son EBITDA, ce groupe de télécom distribuera tout de même son dividende brut de 1,3 euro par action. Sa démarche s’explique principalement par le besoin de cash de sa maison-mère américaine Liberty Global, endettée à hauteur de 28 milliards de dollars et qui possède 70% du capital de Telenet. Précisons au passage que Telenet n’aura à faire face à aucun amortissement de dettes avant 2026, et qu’il ne devrait donc pas connaître de stress financier à court terme.

Les actionnaires de la BNB privilégiés

"Notre position est restée solide", affirmait le patron de KBC au moment de la publication de ses résultats le 13 février. Cela n’a toutefois pas suffi à la banque pour éviter la décision d’annuler le paiement de son dividende final. Beaucoup de banques se sont récemment targuées d’être bien capitalisées et d’afficher un ratio de solvabilité rassurant. C’est quand même ce secteur, en Belgique comme dans la plupart des pays européens, qui paie le plus lourd tribut à la crise de coronavirus, suivi de celui des compagnies aériennes et de celui des entreprises actives dans le secteur du tourisme. Il se joint à la recommandation de la Banque centrale européenne faite aux banquiers "de ne pas verser de dividendes au moins jusqu'au 1er octobre 2020 et de ne pas prendre l'engagement irrévocable de verser des dividendes pour les exercices 2019 et 2020 et de s'abstenir de racheter des actions pour rémunérer les actionnaires". Renoncer aux dividendes pourrait libérer 30 milliards d'euros de capital, estime le superviseur bancaire européen.

La BCE recommande aux banques de ne pas verser de dividendes au moins jusqu'au 1er octobre 2020 et de ne pas prendre l'engagement irrévocable de verser des dividendes pour les exercices 2019 et 2020. La Banque nationale de Belgique ne semble pas prête à suivre cette recommandation.

Beaucoup se demandent du coup pourquoi la Banque nationale de Belgique (BNB) ne se sent pas concernée par cette recommandation. Ses actionnaires (parmi lesquels on trouve l’Etat belge, qui possède 50% des actions) pourront en effet savourer à partir du 18 mai le versement d’un dividende brut de 122,57 euros par action décidé le 25 mars, et toujours maintenu à ce jour !

Après avoir été une des dernières en Europe à opposer de la résistance à cette recommandation, la banque française BNP Paribas, détenue à hauteur de 7,7% par l'Etat belge, a fini jeudi par s’y plier. Credit Suisse et UBS, qui s’étaient vu notifier une telle recommandation de la part de l’autorité suisse des marchés financiers, sont bien décidées pour leur part à assurer le versement de leur dividende. Chez UBS, le directeur financier a déclaré que "la banque était à l’aise avec son niveau de liquidités, malgré la chute des marchés".

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