interview

"À chaque crise, l'Europe renforce ses instruments de solidarité"

Pour Luuk Van Middelaar, les gouvernements doivent préparer leurs opinions publiques à l'action collective européenne. ©Dieter Telemans

Pour le théoricien politique néerlandais Luuk van Middelaar, on a dit trop vite que l'Union court un danger mortel si elle n'a pas de réponse immédiate au péril économique du coronavirus.

Le Covid-19 n’était pas prévu par les traités, alors l’Europe – ses États, ses institutions – improvise. Pourtant, malgré les tensions, les crises ont toujours fait avancer l'Union, souligne le théoricien politique et philosophe néerlandais Luuk van Middelaar. En plein débat sur la forme que devrait revêtir la solidarité européenne face à la crise économique qui commence, celui qui fut speechwriter du premier président du Conseil européen Herman Van Rompuy, souligne l'importance d'avancer en accompagnant les opinions publiques.

La première réaction de l’Europe a été celle d’États bloquant l’exportation de matériel médical vers l’Italie ou fermant leurs frontières, à rebours de l’esprit de solidarité prescrit par les traités. Surprenant?

Ça ne m’a pas surpris, non. Il faut voir le mouvement dans son ensemble. On vit un moment paradoxalement très social. Alors que la télévision avait quasi disparu de notre conscience collective parce que tout le monde était dans sa bulle Facebook, Twitter, on voit des familles qui regardent tous les soirs le JT comme une messe nationale, et on ne compte plus les discours solennels de premiers ministres, de rois, de reines. Tous nos pays sont dans un moment de communion nationale. Ça me paraît un phénomène tout aussi remarquable, plus surprenant que ce qu’on observe à l’échelle des institutions de l'Union.

Vous y voyez un lien de cause à effet?

"L’existence même d’un marché commun implique déjà une solidarité de fait: une interdépendance matérielle qui induit certaines obligations."
Luuk van Middelaar
Université de Leiden

Chaque gouvernement doit protéger la vie de ses propres citoyens. C’est dans cet esprit de protection primaire que des décisions, dont certaines malheureuses, ont été prises. La fermeture des frontières ne me paraît pas scandaleux en soi, mais l’interdiction d’exportations de matériel de protection l’était. Ces décisions allaient à l’encontre du marché intérieur, du principe de la division du travail entre sociétés et pays. L’existence même d’un marché commun implique déjà une solidarité de fait: une interdépendance matérielle qui induit certaines obligations.

Ce moment européen où chacun aura pris ses décisions parfois au détriment des autres va-t-il laisser des traces dans la construction européenne?

Ça dépend de la suite. La première réponse européenne n’a pas été belle, elle a été improvisée comme souvent, mais il y a désormais des choses qui se font qui relèvent de l’action commune. La solidarité en œuvre, dans cette crise sanitaire, c’est que des pays, surtout l’Allemagne, ont ouvert des lits de soins intensifs aux Italiens, aux Français notamment. Ce n’est pas anecdotique: faire cela, c’est aussi risquer qu’un de vos citoyens à vous n’y trouve plus de place. Il y a donc bien une volonté de s’aider.

"La première réponse européenne n’a pas été belle, elle a été improvisée comme souvent, mais il y a désormais des choses qui se font qui relèvent de l’action commune."
Luuk van Middelaar
Université de Leiden

La réaction économique de court terme a été rapide, elle: programme d’achat d’urgence de la BCE, mise sous cloche du pacte de stabilité… L’Europe a-t-elle donc appris de la crise de l’euro?

L’Europe et les pays européens ont retenu des leçons et l’Union dispose de davantage d’instruments dans le domaine économique et financier qu’il y a dix ans. Herman Van Rompuy le disait souvent pendant la crise de l’euro: notre boite à outils est vide. Il fallait improviser une capacité d’action au niveau central à partir de rien.

C’est un phénomène qu’on observe dans toutes les crises: en tant qu'organisation basée sur des traités, l'Union se fait surprendre par tout choc imprévu. Mais à chaque fois, sous la pression des événements, elle met en place des instruments exécutifs. Pensez au Mécanisme européen de stabilité (MES) pour la crise de l’euro, aux gardes-frontières lors de la crise des migrants. À chaque crise, l’Europe renforce ses instruments, tant sur le plan de l’action collective que sur le plan de la solidarité. Je pense qu’on verra la même dynamique à l’œuvre avec celle du coronavirus. On peut être déçu sur le niveau d’ambition, mais c’est le mouvement d’ensemble qui compte.

Cette fois, si le niveau d’ambition n’est pas suffisant, cette crise risque de creuser durablement les écarts économiques entre le nord et le sud de la zone euro, n’est-ce pas une question existentielle? 

Bien sûr, c’est un problème. Je pense que tous, y inclus les Pays-Bas qui étaient très réticents au départ, sont en train de se rendre compte qu’il faut trouver une façon de venir au secours des pays qui seront bientôt en difficulté. Sans vouloir justifier l’attitude de mon gouvernement au dernier Conseil européen, j’aimerais apporter trois nuances.

Dans le dos du Premier néerlandais Mark Rutte, son ministre des Finances Wopke Hoekstra, qui s'est excusé pour son "manque d'empathie" envers l'Italie et l'Espagne. ©EPA

D’abord, il y a la question du temps. Il existe une temporalité distincte pour la crise sanitaire et pour la crise socio-économique. L'urgence absolue, aujourd'hui, ce n'est pas encore de réduire le spread italien, c'est de combattre ensemble le virus! On a dit un peu vite que l’Union court un danger mortel s’il n'y avait pas de réponse immédiate sur le plan financier. Ce n’est pas comme ça que les choses se passent. On ne vient pas à bout en deux jours, suite à une lettre signée par neuf dirigeants, d’une résistance contre la mutualisation de la dette qui est bien connue depuis trente ans. Il faudrait laisser le temps faire son travail pour faire converger les esprits et les intérêts.

 

Vous voulez dire: attendre que les Pays-Bas se retrouvent dans une situation sanitaire plus difficile pour en attendre de la solidarité?

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C’est un peu cynique de le dire comme ça, mais on voit déjà qu’un changement de position des Pays-Bas s’est amorcé. Grâce à l’indignation de l’élite économique et pro-européenne du pays contre le gouvernement et à la réaction des partenaires européens, qui ont fait comprendre au ministre des Finances Wopke Hoekstra qu’il avait fait une grave erreur.

Le deuxième point c’est que les réunions se tiennent par visioconférence. C’est un facteur sous-estimé: la confiance demande de la présence, se regarder dans les yeux, se taper sur l’épaule. Tout ça manque cruellement. D’autant que contrairement au huis clos du Conseil, les Vingt-Sept ne sont pas entre eux mais chacun accompagné d’un collaborateur, ce qui augmente le risque de fuites. Le Conseil, c'est "le secret de la table": les dirigeants y découvrent qu’ils partagent une responsabilité commune pour cette union. Cette table fait aujourd’hui défaut.

Conseil européen virtuel du 26 mars (écran photographié depuis le palais Chigi, à Rome). ©AFP

Vous parliez d’un troisième frein à la mise en place de cette nouvelle solidarité?

Ce sont les opinions publiques. Toute l’Allemagne n’a pas encore digéré le nouveau rôle de la Banque centrale européenne dans la politique monétaire. La Hongrie, la Pologne, et même la Tchéquie, la Slovaquie n’ont toujours pas digéré l'idée d’une solidarité européenne dans le domaine de l’asile. Chaque centralisation amène une résistance. On peut peut-être en venir à bout, mais il ne faut pas l’oublier. À ceux qui disent que si on ne fait rien pour l’Italie, Matteo Salvini va prendre le pouvoir et exploiter un sentiment antieuropéen, je dis: vous avez probablement raison, mais il y a d’autres Salvini au Nord qui peuvent aussi exploiter la situation. C’est un terrain où il faut avancer très prudemment. Les gouvernements ont la responsabilité d’accompagner chaque pas vers plus d’action collective par une parole pour faire vivre cette idée que l’Union européenne est aussi une communauté de destin dont la solidarité fait partie.

"Les gouvernements ont la responsabilité d’accompagner chaque pas vers plus d’action collective par une parole pour faire vivre cette idée que l’Union européenne est aussi une communauté de destin dont la solidarité fait partie."
Luuk van Middelaar
Université de Leiden

Au fond, on touche à la question de l’espace public européen: comment créer une conscience commune s’il fait défaut, si comme vous le disiez on est dans une addition de communions nationales?

C’est un moment de communions nationales, mais la nouveauté c’est qu’on regarde aussi ce que font les voisins. Le petit théâtre politique néerlandais, avec un gouvernement qui pense faire plaisir à une majorité dans son parlement en ayant une attitude très ferme vis-à-vis du sud de l’Europe, il va être rattrapé parce qu’il est regardé par toute l’Europe. C’était une découverte de la crise de l’euro: pour la première fois, quand les dirigeants parlaient chez eux, ça raisonnait partout. Pour ceux qui l'avaient oublié, cette crise rappelle donc l'existence d'un espace public européen – même s'il apparaît sous la forme d'un Pandémonium pandémique!

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