interview

Marc Faber: "Placer tout le monde en confinement est de la tyrannie à l'état pur"

Marc Faber: "Les assouplissements quantitatifs profitent aux grands acteurs de Wall Street, et pas à l’homme de la rue." ©Emy Elleboog

"Le remède fera davantage de victimes que la maladie. Avec tout le pays à l’arrêt, de nombreuses personnes se retrouveront dans la pauvreté après la crise. Le recours à la planche à billets par les banques centrales augmentera également les inégalités sociales", estime Marc Faber, le célèbre gourou suisse de la bourse.

L’éditeur de "The Gloom, Boom & Doom Report", célèbre pour ses nombreuses prédictions de krachs boursiers, avait vu juste fin février lorsque les bourses ont plongé suite à l’éclatement de la crise du coronavirus. Mais aujourd’hui, Marc Faber (74 ans) darde surtout ses flèches vers les pouvoirs publics, qui à son avis se sont comportés partout dans le monde comme des "dictateurs".

S’agit-il de la pire crise de votre carrière?

Sur le plan personnel, ce n’est pas la pire crise à laquelle j’ai été confronté. J’ai connu de nombreuses crises lorsque j’étais plus jeune, mais aujourd’hui, je possède une grande maison, un grand jardin et mon propre bureau. Par conséquent, la crise actuelle me touche moins sur le plan personnel.

"Je ne m’attends pas à un retour rapide de l'économie au niveau d’avant-crise."

Mais des choses que je n’aurais jamais imaginées sont en train de se passer: des pouvoirs publics qui paralysent tout un pays, ferment les magasins et les cafés, et qui, comme ici en Thaïlande, interdisent la vente d’alcool. Je n’avais jamais pensé que cela puisse arriver. La démocratie est en train de partir en fumée. Les pouvoirs publics ont pris les rênes et se conduisent en dictateurs.

Le confinement n’est-il pas dans l’intérêt de la santé de la population?

Les statistiques montrent qu’il y a plus de décès dus au diabète ou aux maladies cardio-vasculaires que de victimes du coronavirus. Les mesures prises sont disproportionnées par rapport à la maladie et provoqueront plus de décès que le Covid-19. Ce sont les pauvres qui souffriront le plus du confinement.

"Les actions des secteurs bancaire et pétrolier ainsi que les mines d’or sont aujourd’hui très bon marché."

Mais comprenez-moi bien: je suis en faveur de la mise en quarantaine des personnes contaminées. J’estime cependant que c’est de la pure tyrannie de confiner tout le monde.

Comment expliquez-vous cette décision?

Ne me demandez pas d’expliquer la logique des décideurs politiques. C’est un fait que de nombreux pays ne sont pas dirigés par leur Premier ministre, mais par des bureaucrates incompétents qui ne sont pas touchés par le confinement et qui continuent à percevoir leur salaire. Mais de nombreux citoyens se retrouveront dans la pauvreté à cause du lockdown.

À combien estimez-vous l’impact de cette crise sur l’économie?

L’impact sera sans aucun doute particulièrement important. Le secteur aéronautique a réduit ses activités de 95%, presque tous les hôtels et les magasins sont fermés. Au cours du premier trimestre, la crise a fait plonger le produit intérieur brut (PIB) chinois de plus de 6%. Et ce sera pire dans le reste du monde. Je ne m’attends pas à un retour rapide au niveau d’avant-crise.

Les banques centrales ont ouvert tout grands les robinets monétaires. Est-ce que cela sauvera l’économie?

Nous avons connu le premier assouplissement quantitatif en 2008. Mais nous avons aussi vu à qui il avait profité. Il a permis aux bourses de se reprendre et c’est donc surtout Wall Street qui a tiré les marrons du feu. Les salaires des travailleurs ont à peine augmenté pendant cette reprise, ou du moins pas plus que l’inflation.

"Je m’attends à de nombreux problèmes sociaux et protestations au cours des prochains mois."

C’est un fait prouvé que les assouplissements quantitatifs profitent aux grands acteurs de Wall Street comme BlackRock, et pas à l’homme de la rue. Au contraire. Ces injections de fonds augmentent même les inégalités sociales. Le recours à la planche à billets profite à ceux qui possèdent déjà des actifs.

De nombreux pays paient des allocations aux personnes ayant perdu leur revenu à cause du coronavirus, et dans les banques centrales résonne le concept d’helicopter money. Estimez-vous que ce sont de meilleures solutions?

À première vue, on peut penser que le paiement d’un revenu de remplacement ou le recours à "l’helicopter money" est démocratique, mais cela a aussi des effets secondaires. Car ils créent le dilemme suivant: faut-il donner autant au commerçant qui était déjà en déficit avant la crise du coronavirus qu’à celui dont l’affaire était rentable? Lorsque vous commencez à distribuer de l’argent, il est difficile de le faire de manière équitable. C’est précisément pour cette raison que l’économie de marché a émergé. Elle rétribue les plus efficaces.

"Je conseille aux investisseurs de se diversifier. Nous ne savons pas à quoi ressemblera le monde dans cinq ans."

Le problème avec l’économie de marché, c’est que les pouvoirs publics en abusent, avec parfois de la corruption à la clé. À cause de la crise du coronavirus, l’échiquier politique devrait à nouveau se retrouver à gauche, au détriment de notre liberté. Il y aura davantage d’équité, mais moins de démocratie. Dans tous les cas, je m’attends à de nombreux problèmes sociaux et protestations au cours des prochains mois.

Que signifie cette crise pour les investisseurs?

Les personnes investies en actions ont connu une baisse brutale des marchés entre fin février et fin mars à une vitesse inédite. Depuis lors, nous constatons une reprise, en particulier des entreprises déjà leaders avant la crise. On trouve ensuite les vainqueurs du confinement, comme Netflix, Zoom, Facebook et Amazon. En revanche, les actions des secteurs bancaire et pétrolier ainsi que les mines d’or sont aujourd’hui très bon marché. Les investisseurs ont le choix entre les deux. Mais je leur conseille de se diversifier. Nous ne savons pas à quoi ressemblera le monde dans cinq ans. Et donc il vaut mieux disposer d’un portefeuille composé d’actions, de bons du Trésor américain et de matières premières comme le platine ou l’argent.

Estimez-vous que les investisseurs doivent profiter de la baisse des cours pour acheter?

Si l’économie repart, les actions européennes pourraient fortement augmenter. Mais je ne pense pas que les investisseurs doivent se presser. Je conseillerais même à ceux qui sont entièrement investis en actions de liquider quelques positions. Ceux qui ne possèdent pas d’actions pourraient acheter des titres qui se situent depuis longtemps dans une tendance "bear". Certains marchés émergents sont également intéressants.

"L’économie financière est aujourd’hui cinq fois plus importante que l’économie réelle. Ce n’est pas sain."

Je n’achèterais pas des obligations souveraines suisses qui perdent 1% chaque année. En dix ans, cela fait donc 10%. Je préfère clairement détenir des actions pétrolières ou minières comme Rio Tinto, qui ont des chances de bien se reprendre.

Faut-il comprendre que vous vous attendez à ce que les cours des matières premières, comme les prix historiquement bas du pétrole, se reprennent?

Certainement. Le prix du pétrole va aussi se remettre à augmenter. Le prix négatif du pétrole aux Etats-Unis démontre d’ailleurs qu’il s’agit d’une crise unique. Je n’ai jamais vu pareille situation. Mais cela démontre autre chose: suite aux injections massives de capitaux par les banques centrales, l’économie financière est aujourd’hui cinq fois plus importante que l’économie réelle. Ce n’est pas sain. Normalement, l’économie financière doit être tirée par l’économie réelle. Aujourd’hui, c’est le contraire.

Nous le constatons aussi sur le marché des "futures" sur le pétrole, où nous voyons des prix négatifs. C’est une autre anomalie provoquée par le recours à la planche à billets. Je pense que de nombreux fonds spéculatifs ont été durement touchés ces dernières semaines.

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