interview

Marius Gilbert: "Le moment de vérité, ce sera la semaine prochaine"

Marius Gilbert. ©BELGAIMAGE

L'épidémiologiste de l'ULB estime qu'au mieux, on aura une stabilisation du nombre actuel d'hospitalisations. Quant à la réouverture des écoles, c'était une nécessité, selon lui.

L’épidémiologiste Marius Gilbert (ULB) fait partie du GEES, le groupe d’experts chargé d’accompagner la sortie de crise. Deux semaines après le début du déconfinement et à la veille de la réouverture des écoles, il livre un premier bilan de ce processus hautement délicat.

Où en est l’évolution de l’épidémie en Belgique? 

La meilleure façon de mesurer l’évolution de l’épidémie est d’observer le nombre de nouvelles hospitalisations. Il y a un décalage de dix à quinze jours lié à la biologie du virus. Ce qu’on observe aujourd’hui dans la dynamique épidémiologique est toujours le résultat des mesures de confinement, c’est-à-dire celles en vigueur avant le 4 mai. Depuis trois ou quatre jours, on assiste à une stabilisation à un niveau bas, aux alentours de 70 nouvelles hospitalisations par jour. Le moment de vérité, ce sera la semaine prochaine.

Quel est le risque d’assister à une deuxième vague?

Soit on parvient à conserver ce niveau de 70 hospitalisations par jour, soit on assistera à une remontée des admissions. La situation actuelle doit être comparée à une balance avec, d’un côté, la transmission et, de l’autre, la prévention.

La transmission dépend du nombre de contacts entre les personnes. Celui-ci augmentera à mesure que progressera le déconfinement. La prévention, quant à elle, vise à empêcher une personne infectée d’en contaminer d’autres. Cette prévention passe par le dépistage par les médecins généralistes et le suivi de contact par les call centers. Nous verrons donc la semaine prochaine si l’équilibre penche plutôt du côté de la transmission ou du côté de la prévention.

Et quelle est votre prévision?

Il me semble peu vraisemblable que l’on assiste à une diminution du nombre d’hospitalisations. Au mieux, on parviendra à conserver un niveau stable. Ce n’est qu’à partir de la semaine d’après que nous pourrons mesurer l’impact des deux premières phases du déconfinement, celle du 4 mai et celle du 11 mai.

"La réouverture des écoles est la question la plus délicate que nous ayons eu à traiter jusqu’ici."
Marius Gilbert
épidémioloiste à l'ULB

Rouvrir les classes lundi est une étape délicate. Que répondre aux parents et aux enseignants inquiets? 

La réouverture des écoles est sans conteste la question la plus délicate que nous ayons eu à traiter jusqu’ici. Il y a un risque de transmission qui n’est pas nul. Mais il y a aussi un autre danger, celui pour les enfants et les jeunes d’être coupés de toute vie sociale et d’être privés du côté structurant de l’école.

De toute manière, il faudra bien apprendre à vivre avec le virus. La question de la transmission ne se posera pas différemment à la rentrée de septembre. Nous avons dès lors opté pour une minimisation de la transmission. Pour ces dernières semaines de l’année scolaire, il n’y a plus de grandes ambitions pédagogiques. L’idée est plutôt de permettre une prise de contact entre professeurs et élèves afin d’éviter un décrochage trop important et préjudiciable à long terme.

"De toute manière, il faudra bien apprendre à vivre avec le virus."
Marius Gilbert

Les coiffeurs, esthéticiens, etc. iront travailler, mais avec la peur au ventre. Les risques qu’ils prennent ne sont pas minces… 

C’est également le lot de tous les membres du personnel soignant. Ceci dit, on n’avait pas beaucoup le choix. Soit on maintenait les salons de coiffure fermés jusqu’à la fin de l’épidémie et la plupart se seraient retrouvés à devoir mettre la clé sous le paillasson. Soit on rouvrait avec un dispositif de prévention. C’est un choix raisonnable, d’autant que le risque de transmission peut être contré par le port du masque.

Ne fallait-il pas également rendre le port du masque obligatoire dans les magasins et les centres commerciaux?

On aurait pu le faire et il n’y aurait probablement pas eu beaucoup de résistance dans la mesure où beaucoup de gens portent le masque spontanément en faisant leur shopping. Ceci étant, l’importance du masque vaut surtout lorsque la distanciation n’est pas possible, comme dans les transports en commun, par exemple.

Toujours rien, en revanche, pour les résidences secondaires. Certains commencent à s’impatienter... 

Je comprends l’impatience et la difficulté de comprendre qu’il ne soit pas possible de rejoindre son lieu de villégiature. En réalité, le problème concerne essentiellement la côte belge où il y a une grande concentration de résidences secondaires. En période de vacances, il y a déjà beaucoup de monde dans les supermarchés locaux. Or ici, il faut en plus tenir compte des établissements horeca toujours fermés.

"Je conseillerais de retarder le plus possible les projets de vacances et de faire des projets qui n’engagent pas trop financièrement."
Marius Gilbert

On se dirige vers des vacances d’été en Belgique, avec un risque de surcharge de certains endroits de vacances. Ne vaut-il pas mieux opter pour des vacances à la maison?

Il est difficile de formuler des recommandations pour le long terme, tant qu’on ne connaît pas les résultats du déconfinement sur la transmission. Les vacances à la maison, c’est bien pour ceux qui bénéficient d’un cadre agréable. Pour d’autres, c’est beaucoup plus difficile. En tout état de cause, je conseillerais de retarder le plus possible les projets de vacances et de faire des projets qui n’engagent pas trop financièrement.

La mortalité élevée par habitant en Belgique est-elle vraiment normale? 

Comparer la Belgique avec la France ou l’Italie n’a pas beaucoup de sens. Ces grands pays ont été touchés dans certaines régions, comme l’Alsace ou la Lombardie, mais très peu dans d’autres régions. La Lombardie, c’est 10 millions d’habitants et environ la même densité de population que la Belgique. Or nos chiffres sont très inférieurs à ceux de la Lombardie.

Il est vrai, par contre, que nous avons eu un problème spécifique dans les maisons de repos. Les Pays-Bas sont le pays dont la configuration est la plus proche de celle de la Belgique. Or les statistiques belges sont plus inclusives que celles des Pays-Bas. Et si on regarde les excès de mortalité, les Pays-Bas sont un peu en-dessous de la Belgique, mais pas spectaculairement.

"Si on regarde les excès de mortalité, les Pays-Bas sont un peu en-dessous de la Belgique, mais pas spectaculairement."
Marius Gilbert

Les Suédois n’ont pas eu la catastrophe annoncée: auraient-ils fait le bon choix? 

La densité de population n’est pas la même en Suède qu’en Belgique. Les Suédois sont 8 millions sur un territoire grand comme l’Espagne. Les contaminations se sont surtout concentrées dans la région de Stockholm. Ce que je relève surtout, c’est que la Suède affiche un taux de décès bien plus élevé que ses voisins scandinaves. Par ailleurs, la Suède n’est pas dans le même stade de l’épidémie que la Belgique. Nous sommes en fin de parcours, alors que la Suède est loin d’être arrivée au bout de l’épidémie. Il est dès lors trop tôt pour dresser un bilan complet.

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Ce qui est certain, en revanche, c’est que si la Belgique avait opté pour une stratégie à la suédoise, on aurait eu une catastrophe en termes de décès. Il n’y a pas le moindre doute sur le fait qu’on ait pris la bonne décision.

Faut-il blâmer l’OMS pour avoir insuffisamment communiqué au début de la crise?

L’OMS a averti tout le monde. Un certain nombre de pays ont fait la sourde oreille ou ont pensé pouvoir faire mieux que la Chine. L’OMS n’a rien à se reprocher dans cette affaire.

En tant qu’expert au sein du GEES, ressentez-vous une certaine pression du politique et de l’économique?

Pas vraiment, mais il y a des discussions qui touchent à l’économie. Le rôle du GEES est d’opérer un équilibrage entre les différents risques, en particulier épidémiologiques et économiques. Ensuite, nous formulons des recommandations à l’adresse du Kern qui, lui, est libre de les suivre ou de s’en écarter. Le pouvoir politique peut en toute circonstance faire valoir son pouvoir de décision.

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